‹ Leuconoé, SparteChapitre 14 sur 27 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

... àXX' îp/.îV £7ï' ù-^vt

Ôîiiciv i-zjl/iu.Z'io; TcXÉaai...

Commence l'œuvre, mais prie les Dieux d'y mettre la dernière main,

Pythagore, Vers dorés, 48-49.

W\f^^ E crépuscule du soir remplissaitd'ombre ^ ^^^/ 1^ vallée profonde au sein de laquelle ^C^^^i Sparte est enfouie. La journée avait été très chaude. Un orage menaçait. Une vague anxiété se dégageait du silence et de l'immobilité des choses, dans la lourdeur tiède de cette soirée d'automne. Le ciel, pourtant, conservait une complète sérénitéet,saufune légère vapeurarrêtée depuis le matin par la cime la plus élevée du Tay-

IÇO LEUCONOÉ

gète, aucun nuage n'apparaissait dans le cercle immense que découpaient sur l'infini les crêtes dentelées des hautes montagnes.

C'était l'heure oii les artisans quittent leur labeur, où les chasseurs descendent des forêts du Taygète pour s'asseoir aux tables des Syssities et se délasser des fatigues du jour, autour des plats de bois où fume le brouet. C'était l'heure où les femmes, profitant de ce que nul ne les surveille plus, se réunissent dans les carrefours et échangent leurs impressions sur les nouvelles qui préoccupent la cité. Mais ce soir-là — et ce fait inaccoutumé, plus encore que le malaise indéfinissable qui pesait sur la nature, contribuait à donner à Sparte une physionomie extraordinaire — la douzième heure s'était écoulée sans que la trompette eût annoncé la Syssitie, et les portes de la Maisondes-Repas-publics étaient restées closes, comme aux jours de jeûne qui précèdent les grandes Hyacinthies. De plus, les rues étaient désertes, nul ne se montrait sur l'Agora, et, pour la première fois depuis bien des années, le groupe de femmes qui allait, chaque soir, recueillir l'opinion de la virile Timéa sur les événements du jour, n'obstrua point l'étroite voie de Karyse où la puissante matrone avait sa demeure.

C'est au sein de ce calme inquiet, de ce recueillement fiévreux, que peu à peu la nuit descendit et enveloppa la ville.

Dès que les dernières lueurs du jour se furent éteintes, un grand mouvement succéda tout à coup au silence et à l'immobilité. Les rues désertes s'animèrent; de chaque maison sortirent des groupes d'hommes et de femmes qui se dirigèrent vers le mont Ménélaios, en suivant la voie Hyacinthienne.

Bientôt, depuis les dernières maisons de Sparte jusques au pied de la montagne, la voie fut remplie d'une foule silencieuse et recueillie, composée de presque tous les citoyens de la ville. Audessus de cette foule, flottait le murmure monotone et indistinct que produisent dix mille voix, adressant aux Dieux ces invocations rituelles dont on répète machinalement les paroles accoutumées.

Chose étrange, aucune torche, aucun flambeau n'éclairait la sombre procession; aucune lumière ne brillait dans la ville, ni dans les campagnes, ni dans les villages avoisinants, et on ne pouvait apercevoir d'autre clarté que celle des étoiles, scintillant innombrables, en cette moitié du ciel où le Taygète ne dressait point son mur de ténèbres.

Si des paroles de prière tombaient de toutes les lèvres, c'est que la cérémonie qui allait s'accomplir, en ce soir anxieux du mois de Phluasios, avait un caractère aussi religieux que politique.

La disparition subite et inexplicable deTyrtée

avait désespéré les Spartiates, déjà si cruellement éprouvés par la capture des jeunes Égaux et par la dévastation des campagnes de la Laconie. Avec le poète, envoyé par les Dieux, il avait semblé à tous les citoyens que c'était la fortune de Sparte qui s'en allait. Le mystère dont cette disparition était entourée, avait porté à son comble l'effroi et la désolation de la cité. Apollon abandonnait Sparte; il lui retirait son appui; il rappelait à lui son envoyé! Deux hilotes prétendirent avoir vu le poète emporté dans les airs sur un char resplendissant de lumière. Bien que leurs récits fussent en contradiction sur plusieurs points, cette légende avait pris corps et s'était répandue dans le peuple. Le temple d'Amyklées était, jour et nuit, entouré d'une foulede suppliants. Les prêtres reçurent en trois jours cinq cents médimnes de blé, huit cents métrètes d'huile et de vin, trois cents brebis et cinquante bœufs. Mais malgré les prières, malgré les offrandes, malgré les sacrifices, on n'avait eu aucune nouvelle de l'Athénien.

Alors les Èphores, toujours préoccupés d'humilier et d'amoindrir la royauté, comprirent tout le parti qu'ils pouvaient tirer de l'agitation des esprits. Inspirés par ce même Nikias, jadis victorieusement combattu par Tyrtée, ils allaient partout répétant que les calamités des derniers temps avaient été attirées sur la ville par l'orgueil, par l'aveuglement, par l'incapacité du roi Anaxan-

dros. A les entendre, celui-ci eût dû prévoir l'agression d'Aristoménès,ileût dû se rendre Apollon propice en entourant son envoyé de plus de respect et de plus d'honneurs. Ces perfides insinuadons avaient été favorablement accueillies et l'Assemblée avait acclamé avec une vigueur inaccoutuméela proposition d'accomplir la cérémonie de la Consultation des Astres, qui n'avait plus eu lieu depuis vingt ans et qu'Anaxandros s'était flatté de voir tomber en désuétude.

La cérémonie de la Consultation des Astres devait, d'après les lois de Lycurgue, être célébrée tous les neuf ans : les prêtres d'Apollon et les Éphores se rendaient par une nuit sans lune au sommet du mont Ménélaios ; là ils se mettaient en prière, tournés vers la sainte Délos, et si, durant les deux premières heures de la nuit, une étoile filante traversait l'horizon à leur gauche, c'était le signe que les Dieux étaient mécontents de l'un des rois de Sparte. On devait aussitôt envoyer une ambassade à Delphes pour demander à l'Oracle comment ce roi avait excité la colère du ciel et comment cette colère devait être apaisée '.

A cette époque, le second roi de Sparte était un enfant de onze ans, que personne ne songeait à rendre responsable des malheurs de la cité. Le vote par lequel l'Assemblée avait ordonné de célébrer la Consultation des Astres, était donc dirigécontre le seul Anaxandros.

Le coup était d'autant plus sensible, qu'il ne s'agissait pas pour lui d'une simple humiliation. Nul n'ignorait en effet qu'Anaxandros comptait d'implacables ennemis parmi les prêtres de Delphes, et il était probable que ceux-ci ne manqueraient pas de l'accabler sous des oracles malveillants.

La fatalité semblait donc s'acharner contre l'époux de Leuconoé : au moment où il venait de se voir ravir son fils unique, dernier espoir de l'antique race d' Agis, il se trouvait encore menacé de perdre le trône.

Kà/.î!vy,v u.vi ~f:i vj/.Ta ï'j.iviii

Et ce fut une nuit sans sommeil...

Xhnophontos Ephesiou.

Anthia et Abrokomé, lib. IV.

« Ici nous serons très bien pour tout voir! déclara Timéa, en s'arrétant à une cinquantaine de pas de l'endroit où les prêtres et les magistrats se tenaient debout.

LEUCONOÉ IÇf

— Oui!... On voit très bien!... approuva la grosse Kléonis qui s'accrochait au bras d'une de ses amies et soufflait désespérément. On voit très bien!... Arrêtons-nous ici! »

La pieuse Kassandra, Épikharis, Damokréta, Mélanis, toutes les matrones formant le cercle ordinaire de Timéa, firent halte au milieu du sentier et se mirent à causer à demi-voix.

c( N'est-ce pas Nikias... Ce petit maigre... qui se tient un peu à l'écart des autres juges? demanda Épikharis dont les grands yeux brillaient dans l'ombre comme des diamants noirs. Regardez comme il se promène avec agitation! Je suis sûre qu'il donnerait volontiers ses dix plus beaux bœufs pour que le signe paraisse dans le ciel.

— Hélas ! Cela ne peut manquer d'arriver, soupira Timéa, qui depuis que son mari avait été nommé khiliarque, était entièrement acquise au gouvernement d'Anaxandros. Contrairement à la coutume, on a choisi, pour célébrer la Consultation des Astres, une de ces nuits du mois de Phluasios où l'on voit tomber du ciel une véritable pluie d'étoiles.

— J'en ai déjà compté plus de vingt sur ma droite, dit Epikharis, tout heureuse d'étayer les protestations de la puissante Timéa.

— Vous avez toujours vu des choses extraordinaires, Épikharis, remarqua aigrement Mélanis, qui n'aimait pas à entendre approuver ce que di-

IÇ)6 LEUCONOÉ

sait Timéa, sa chère ennemie intime. Quant à moi, je suis d'avis qu'il était impossible de retarder la cérémonie et que l'on a eu raison de la fixer à ce soir. Il me semble d'ailleurs...

— Vous répétez, comme un écho, ce que vous avez entendu dire par votre mari, interrompit l'impétueuse Timéa, en se campant pour la bataille. On sait bien que s'il fallait en croire le beau forgeron Kicanthis, — elle soulignait l'épithète avec une blessante ironie, — nous devrions faire un nouveau partage des terres, retirer aux rois le commandement de l'armée, dépouiller le Conseil des Vieillards de toutes ses prérogatives pour les transmettre à l'Assemblée...

— Toutes ces mesures auraient probablement d'excellents résultats, dit Mélanis avec un calme exaspérant.

— Oui! s'écria Timéa, que le sang-froid de son ennemie mettait hors d'elle, il serait sage aussi de donner un peu de beauté, et un peu de vigueur, et un peu de courage, à ceux qui n'en ont pas! Voilà les biens dont nos démocrates devraient commencer par réclamer une petite part!

— Ils ont au moins de l'esprit; c'est ce qui manque à certains beaux hommes!... Quant au courage...

— Voudriez-vous insinuer que si l'on a nommé Créo khiliarque après la bataille d'Andania?...

— Je ne vous ai pas parlé de votre mari!...

Suffit-il donc que l'on parle d'un bellâtre sans intelligence, pour que vous croyiez qu'il s'agit de lui?...

— Bellâtre! dit en grinçant des dents Timéa qui suffoquait. Bellâtre sans intelligence!... Créo, un bellâtre sans!... Vous avez osé dire?...

— Je vous en prie, mes amies, ne parlez pas si haut, intervint à ce moment Kassandra, qui s'était agenouillée à quelques pas du groupe et priait à haute voix en tenant les mains élevées vers le ciel, les paumes en l'air. Vous me donnez des distractions qui rendent mes prières moins agréables aux Dieux. Au lieu de parler de choses profanes, répétez avec moi les paroles de l'hymne magnifique que le saint prêtre Agathoklès a composée en l'honneur d'Apollon! — Etd'une voix pleine d'une emphase monotone, elle se mit à répéter les invocations sacrées.

— Pourvu que Kopsos ne soit pas parvenu à sortir de la maison, dit KléonJs qui avait fini par reprendre haleine; il est si malin et si adroit qu'il est capable de venir me retrouver ici!

— J'étais loin de songer à votre mari en prononçant les malheureuses paroles qui vous ont si justement blessée, dit humblement Mélanis à Timéa; j'espère que vous n'allez pas me garder rancune de ce malentendu.

Timéa haussa les épaules et ne répondit point. (( Vous parlez sans doute du poète athénien?

demanda la vieille Damokréta, qui, malgré sa surdité, voulait toujours placer son mot au milieu de la conversation. Moi, je pense qu'il est retourné dans sa ville. Il devait avoir une mère, là-bas!... Et puis, peut-on vivre ainsi, loin de sa patrie!

— C'est très probable, dit Mélanis. Il devait s'ennuyer au milieu de nous! Il avait d'ailleurs une façon de vivre si extraordinaire!

— Il est certain qu'on n'a jamais vu un homme rester, comme lui, huit mois sans approcher une femme, déclara Timéa, qui, tout en gardant rancune à l'épouse du forgeron, se trouvait cependant désarmée par ses humbles excuses.

— Cela n'est pas naturel! se hâta d'approuver Mélanis.

— Heureusement! daigna plaisanter Timéa, mise en bonne humeur par la capitulation de sa rivale.

— Pour moi, dit Épikharis, j'ai toujours pensé qu'il n'était pas capable d'éprouver de l'amour, soit par suite d'une disgrâce naturelle, soit parce que son cœur était déjà occupé.

— Ce devait plutôtêtrece que Epikharis appelle une disgrâce naturelle, fit Kléonis en minaudant. Aux dernières fêtes de Iakkhos, je me suis tenue plus d'une heure à ses côtés, et il n'a pas même jeté un regard sur moi. J'étais pourtant vêtue — vous vous en souvenez peut-être — d'une tu-

nique transparente de Cos, qui faisait singulièrement valoir le peu de charme que le sort m'a donné. »

Quelques instants de silence suivirent ces paroles. Kléonis attendait une protestation qui ne vint point. La voix de Kassandra, agenouillée à deux pas du groupe, se faisait seule entendre audessus du grand frémissement qui courait dans l'ombre, du haut en bas de la montagne.

« Apollon, Dieu de lumière, éclaire-nous ! Apollon, Dieu de sagesse, éclaire-nous! Apollon, pour qui le passé n'a point de secrets, éclairenous! Apollon, pour qui l'avenir n'a point de mystère, éclaire-nous ! Par l'appui que ta mère Léto trouva en Poséidon, sois-nous favorable! Par l'affection que tu inspiras au bel Hyacinthe, soisnous propice! Par la vengeance que tu tiras du roi Midas, viens à notre secours! Par le triomphe que tu remportas sur le Python monstrueux, exauce-nous ! Par l'hospitalité que tu reçus chez le sage Admète, sois clément pour nous! Au nom de ton fils Asklépios et de l'amour que tu inspiras à la nymphe Koronis,aie pitié de nous! Au nom de ton fils Phaéton et de l'amour que tu inspiras à la nymphe Klyménès, aie pitié de nous ! Au nom de ton fils Linos et de l'amour que tu inspiras à ta sœurTerpsikhore, aie pitié de nous! Au nom de ton fils lamos et de l'amour que tu inspiras à la nymphe Evadné, aie pitié de nous !.. »

A chaque invocation, la voix de Kassandra se faisait plus suppliante et plus anxieuse. La foi la transfigurait. Une superstitieuse terreur passa sur le groupe des matrones.

c( La nuit est fraîche, dit Mélanis, pour expliquer le frisson qui la secouait.

— De toute cette ombre qui vit autour de nous, se dégage une religieuse terreur, avoua Épikharis, dont la voix tremblait.

— Oui, c'est surtout la nuit, devant la sérénité des astres, que l'on a conscience de la majesté des Dieux, approuva Timéa.

— Vous regardez les étoiles? demanda la vieille Damocréta. Moi, je les regarde aussi, souvent... J'ai entendu dire par un homme de Mycènes que c'étaient les yeux des morts et qu'ils nous voient! Tenez! Ces deux-là... sur la troisième pointe du Taygète... il me semble toujours qu'elles me regardent fixement!

— Ce sont de ridicules superstitions, dit Timéa en haussant les épaules. Tout le monde sait que les étoiles sont de grosses lampes attachées à la voûte du ciel, et que la Nuit allume dès que le char du Soleil est descendu dans le fleuve Okéanos.

— Oh! oui, ils me regardent... Ils me regardent, poursuivit la vieille d'une voix sourde; ils me regardent et ils sont si tristes, si doux, si beaux... Ce sont eux, ce sont bien eux, je les reconnais... ils ont toujours la même douleur dans

leurs prunelles... Jelui ai pardonné, pourtant!... »

A ce moment, un homme qui marchait péniblement appuyé sur un éphèbe, s'approcha du groupe des matrones. Il avançait avec lenteur, s'arrêtant parfois comme pour reprendre haleine.

Le sentier étant très étroit, Timéa et ses amies durent s'effacer pour laisser passer le nouvel arrivant, dont l'obscurité les empêchait de distinguer le visage.

(( En voilà un pour qui six honnêtes femmes se dérangent et qui ne dit pas même merci! grogna Timéa, lorsque l'inconnu passa devant elle. Il est vrai qu'à la façon dont il s'appuie sur son jeune compagnon, on peut deviner l'estime qu'il a pour notre sexe! »

L'homme, sans répondre, continua sa marche vers le groupe des prêtres et des magistrats.

Ko), -fis v*'JTt/r, y.y.\ 7:i^r, cypaTta /.%':

Par lui, par sa façon de gouverner l'État, nos flottes, nos armées, nos cités ont été complètement perdues.

AiscHiNE, Contre Ctcsiphoii.

Cependant le temps s'écoulait et aucun signe ne se montrait à la gauche des spectateurs. C'était là, pour Anaxandros et pour le parti aristocratique, une chance inespérée. L'épreuve allait tournera la confusion de ceux qui l'avaient provoquée, et le prestige du roi grandirait d'autant plus que, vu l'époque à laquelle la cérémonie avait lieu, l'absence d'étoiles filantes devait paraître une marque insigne de la faveur du ciel.

L'angoisse de tous augmentait, à mesure que diminuaitle temps fixé pour la durée de l'épreuve. Le murmure des voix s'était tu. Un grand souffle anxieux haletait dans les ténèbres, et les plus indifférents aux choses religieuses se sentaient remplis d'une émotion profonde, tandis qu'appro-

chait le dénouement de ce procès solennel où les Dieux jugeaient un roi.

Soudain, Nikias, qui s'était écarté du groupe de ses collègues pour aller s'appuyer au monument deMénélas et d'Hélène, fit un pas en avant et tendit les deux bras vers le ciel en poussant un grand cri.

« Là! Là!... J'ai vu! »

Un long silence suivit ces paroles.

Les autres Éphores et les prêtres ne disaient rien. Ils n'avaient rien vu. Personne n'avait rien vu. Nikias continuait à désigner le point du ciel où, d'après lui, le signe avait paru.

Enfin, dans l'ombre, des protestations isolées s'élevèrent, d'abord rares et timides, puis plus nombreuses, puis mêlées de menaçantes clameurs.

« Je n'ai rien vu !

— Ni moi non plus!

— Il se trompe!

— C'est une illusion!

— C'est une erreur!

— Personne n'a rien vu !

— Il a rêvé tout éveillé!

— Il a pris son désir pour la réalité!

— La haine l'aveugle !

— Ce n'est pas vrai!

— Il n'a rien vu !

— Il veut nous tromper!

— Il ment!

— C'est un fourbe!

— C'est un traître!

— C'est un sacrilège! »

Un certain nombre de spectateurs, appartenant au parti démocratique, avaient élevé la voix en faveur de Nikias et répondaient aux injures qu'on lui lançait.

Bientôt, ce furent des cris, des invectives, des querelles.

Les deux partis qui se disputaient le gouvernement de la cité s'étaient haïs longtemps en silence; longtemps les animosirés s'étaient aiguisées, dans le conflit journalier des intérêts contraires. La vie en commun, mettant continuellement les ennemis en contact, avait rendu les haines plus vivaces. A présent, toutes les colères, toutes les rancunes trouvaient une occasion de s'exhaler librement, et c'était soudain une effrayante explosion. On échangeait des reproches, on se chargeait d'invectives, on s'accablait de malédictions. Tous criaient à la fois. Les mêmes injures montaient à toutes les lèvres : « Vous êtes des menteurs ! Vous êtes des traîtres ! » Les plus exaltés avaient tiré leurs armes et défiaient leurs adversaires à des luttes fratricides.

Le sang coula.

Çà et là, des torches s'étaient allumées; des reflets rouges glissaient dans la nuit, faisant saillir de l'ombre des visages farouches et jetant une

LEUCONOÉ 20f

lumière sinistre sur les scènes de désordre et de confusion.

Les femmes n'étaient pas les moins animées ; loin de fuir, ou de s'évanouir, comme n'eussent pas manqué de le faire des Athéniennes, elles excitaient les combattants de leurs voix aiguës. Quelques-unes imitaient Timéa, qui, joignant l'action à la parole, avait enfin assouvi sa vieille inimitié contre Mélanis, en lui cassant deux dents et en lui déchirant une oreille.

Au sommet de la montagne, deux groupes s'étaient formés parmi les juges. On les voyait se disputer : les Ephores tendant leurs bras nus, les prêtres secouant leurs longs manteaux d'écarlate.

Enfin Nikias se sépara des autres. Il s'élança sur un petit monticule qui se dressait près du tombeau des Rois. De là, à cause de la forme régulière du Ménélaios, le vieillard pouvait être aperçu par tous ceux qui étaient rassemblés sur le flanc de la montagne. Il fit signe qu'il voulait parler. On crut qu'il s'agissait de proclamer la décision des juges et, peu à peu, le silence se rétablit.

Alors, d'une voix stridente, il cria:

a Insensés qui interrogez les astres pour savoir si les Dieux sont irrités ! Regardez autour de vous et comptez les effets de leur malédiction. »

Quelques voix murmurèrent; mais sans laisser aux mécontents le temps de manifester leurs sentiments, l'Éphore de la justice continua :

2o6 LEUCONOÉ

« Toutes les calamités fondent à la fois sur Sparte : Nos récoltes sont détruites, nos champs sont dévastés, nos greniers sont vides, les pauvres mourront de faim cet hiver, Aristoménès est plus redoutable et plus menaçant qu'avant Andania, les Dieux ont rappelé le sauveur qu'ils nous avaient envoyé !

« A qui devons-nous demander compte de tous ces malheurs, de tous ces désastres, de toutes ces ruines, sinon à celui qui est à la tête de la cité ? A celui qui devait faire garder les défilés du Taygète — et qui ne l'a pas fait ! A celui qui devait veiller à ce que les silos fussent pleins de blé — et qui ne l'a pas fait! A celui qui, au lieu de s'endormir sur ses lauriers, eût dû terminer au plus tôt cette guerre néfaste — et qui ne l'a pas fait ! A celui qui devait, au nom de Sparte, entourer l'envoyé d'Apollon de respect et d'honneurs — et qui ne l'a pas fait ! Pauvre Sparte ! Pauvre patrie ! Voilà ceux qui te gouvernent et qui parlent en ton nom! Les autres peuples ont trop d'un roi, et à toi il t'en a fallu deux ! »

Il criait ces choses et d'autres encore, d'une voix stridente qui résonnait au loin. Une profonde émotion le secouait et il était si emporté par sa passion que, contrairement à tous les principes de l'éloquence laconique, il ne pouvait se lasser de développer ce thème : C'est Anaxandros qui a causé tous nos malheurs.

D'ailleurs ses accusations, malgré leur injustice, produisaient une profonde impression sur la foule ; il le sentait et redoublait d'efforts, espérant pousser le peuple à prendre, cette nuit-là même, un parti extrême. Il comprenait que l'heure était propice, que les circonstances étaient favorables. Il voulait profiter de l'absence d'Anaxandros qui attendait, dans sa demeure, le résultat de la Consultation des Astres, — pour provoquer une révolution et obtenir le bannissement du roi.

Il termina ainsi, au milieu d'un silence approbateur:

« Qu'il s'en aille, qu'il parte, qu'il s'exile, qu'il se retire de nous, l'homme néfaste, l'homme funeste que poursuit la colère divine! Que les Dieux, en le frappant, cessent de frapper Sparte ! C'est assez que la race de Proklès occupe le trône ; les Destins ont condamné la race d'Agis en frappant le jeune Eurykratès, son dernier rejeton !

« Et si je me trompe, si j'aimai interprété la volonté du Ciel, si Anaxandros doit encore régner sur nous, — que les Dieux lui rendent son fils ! »

L'homme qui avait dérangé Timéa et ses compagnes était arrivé près de l'orateur et, au milieu du tumulte, nul n'avait remarqué sa présence. Il fit un pas en avant ; la lumière d'une torche tomba sur son visage ; on reconnut Tyrtée. Le poète était très pâle ; une plaie mal fermée

2o8 LEUCONOÉ

saignait sur son front. Il s'appuyait sur l'épaule d'Eurykratès, et répondant au défi de Nikias, il dit, en montrant son jeune compagnon :

« Les Dieux le lui ont rendu ! »

i'j!ivi et' {Un lyjj.y. /.y-iJ. [j.Èv ■^'/■Maay. tar^i "/.£— tov o'

Ô— TTâtcCCl 5' GùJàv o'f/lL».' STîtsjo'j;.pîtct ^' àxo'jat.

Aussitôt que je te vois, la parole me manque, je reste immobile, un feu ardent brûle dans mes veines, mes regards se voilent, je n'entends plus qu'un bruit confus.

Saph o. Odes.

Après avoir échappé à la poursuite d'Aristoménès, Tyrtée et Eurykratès s'étaient arrêtés dans la cabane d'un pâtre où ils avaient pris quelques heures de repos. Ils avaient ensuite continué leur route sans être inquiétés.

Les deux fugitifs étaient rentrés à Sparte, le soirde la cérémonie de la Consultation des Astres.

L'aspect sombre de la cité, le silence qui régnait dans ses rues, les avaient frappés d'étonnement.

Un vieillard, assis sur le seuil d'une porte, leur avait crié de se hâter, s'ils ne voulaient arriver en retard au Ménélaios. Cet homme, interrogé, leur avait expliqué ce qui se passait, et le poète s'était dirigé aussitôt vers le lieu de la cérémonie, dans l'espoir d'y trouver Anaxandros et Leuconoé. Cet espoir devait être déçu, car le roi, irrité et blessé de l'injustice de ses concitoyens, était resté enfermé dans sa demeure.

Quand les Spartiates apprirent le nouveau service que le poète venait de leur rendre, ils oublièrent la réserve et l'impassibilité qui leur étaient habituelles; leur joie et leur reconnaissance se manifestèrent d'une façon bruyante et enthousiastes, qui fit hausser les épaules à quelques vieillards, toujours mécontents de tout.

L'indomptable énergie dont Tyrtée avait fait preuve, la patience et le courage avec lesquels il avait exécuté une entreprise qui, à première vue, semblait irréalisable, excitaient l'admiration de tous. Cinquante-trois quinzaines lui firent offrir de présider leur table; l'Assemblée du peuple — chose inouïe — lui accorda le titre de citoyen de Sparte et le rang d'Égal ' ; il fut même dispensé des charges, plus humihantes qu'onéreuses, auxquelles il eût dû être astreint par suite de son célibat.

La foule s'assemblait chaque jour devant sa demeure et réclamait le héros avec de frénétiques acclamations. Il refusa toujours d'accéder à ce désir, sous prétexte que ses blessures le forçaient à demeurer étendu sur sa couche.

Il fut ainsi quinze jours sans sortir de chez lui. Parmi ceux qui purent l'approcher, les uns prétendirent qu'il était devenu plus sombre et plus taciturne que par le passé. En vrai Spartiate, il ne répondait que par monosyllabe aux questions qu'on lui adressait et rien ne semblait pouvoir faire disparaître le pli amer qui se creusait au coin de ses lèvres. Les autres, au contraire, le trouvèrent d'une gaieté folle : parlant, en plaisantant, des dangers qu'il avait courus et riant de la maladresse avec laquelle Aristoménès montait à cheval. C'était bien le joyeux Athénien, bavard et moqueur, uniquement occupé à chercher sur sa lyre des mélodies nouvelles.

Ce qui parut donner raison à ces derniers, ce fut le soin que prit Tyrtée de faire venir d'Epidaure un vieillard renommé pour son habileté à guérir toutes sortes de maux. On prétendit que le poète était désolé de la manière dont certaines blessures l'avaient défiguré.

Le roi Anaxandros fut le premier qui se présenta à la demeure de Tyrtée; il revint tous les jours s'informer de l'état de sa santé et chaque fois il apportait de nouveaux présents.

Depuis longtemps, Anaxandros éprouvait pour le génie du sauveur de Sparte une admiration profonde, et nul reproche n'avait été plus injuste que celui que Nikias lui avait adressé, de manquer de respect envers l'envoyé d'Apollon. Les derniers événements transformèrent cette admiration en un véritable culte. Ce fut sur sa proposition que l'Assemblée accorda au poète le titre de citoyen. Ce fut lui qui présida les gymnopodies qui, durant trois jours consécutifs, eurent lieu sur l'Agora, en l'honneur de Tyrtée. Mais comme il n'ignorait pas à quel point ces honneurs laissaient indifférent celui qui en était l'objet, il s'ingéniait à imaginer chaque jour quelque manière nouvelle de témoigner au poète ses sentiments de reconnaissance.

Ceux qui prétendaient avoir vu Tyrtée en proie à une étrange tristesse, avaient raison ; ceux qui affirmaient s'être réjouis de sa gaieté,n'avaient pas tort. Durant les quinze jours qui suivirent son retour à Sparte, le poète passa tour à tour, et sans transition, de la joie la plus exubérante au désespoir le plus morne. Selon qu'il s'imaginait être accueilli par la reine avec plaisir ou avec indifférence, son âme s'emplissait du découragement le plus sombre ou de l'espoir le plus radieux.

Bien que ses blessures n'eussent pas mis plus de huit jours à se cicatriser, il demeura deux dé-

cades sans oser sortir de chez lui. La pensée du bonheur de Leuconoé lorsqu'il lui rendrait son fils, avait soutenu le poète durant toute sa périlleuse expédition. Aux heures de découragement, pour ranimer son énergie, il avait essayé de vivre, par l'imagination, l'instant triomphal où il se présenterait devant la reine et lui dirait: « J'ai promis de te conserver ton trône, j'ai promis d'arracher ton enfant à la mort... Voilà ce que j'ai fait! » — A présent qu'il s'agissait de réaliser ce rêve, à présent que Tyrtée n'avait plus qu'un pas à faire pour se trouver devant celle qu'il aimait, il hésitait, il reculait, il se dérobait au spectacle de la joie dont il était cause ; il avait plus peur de la récompense tant désirée que des dangers qu'il avait dû braver pour la mériter.

Sans doute, le jour oii il avait fait à la reine la promesse de délivrer Eurykratès, il ne lui avait pas exprimé la passion qui brûlait en son cœur, mais son attitude devant elle, le désordre de ses discours, la façon dont il lui avait offert sa vie, n'avaient pas manqué de révéler son amour à Leuconoé. Comment accueillerait-elle, désormais, celui de qui elle avait reçu les marques d'un attachement aussi sincère ? Que ferait-elle ? Que dirait-elle? Que penserait-elle? N'éprouveraitelle pas en présence du poète l'embarras que l'on éprouve devant un créancier importun ?... Le dévouement passionné dont Tyrtée avait fait

preuve la ferait-il sortir de son indifférence et de sa froideur? Ces questions que le poète se posait, le plongeaient dans une mortelle inquiétude. Il eût voulu lire dans l'avenir et être fixé sans retard sur son sort, mais lorsqu'il s'agissait de marcher au-devant des événements, il s'efforçait de gagner du temps, saisi d'une invincible crainte à la pensée de se trouver devant la reine.

Les nœuds d'une union légitime ne peuvent pas nous unir aux yeux de tous.

Musée. Hèro et Léandre, 179.

Ce jour-là, comme les jours précédents, Tyrtée s'était levé avec la ferme volonté de se rendre chez Leuconoé. Mais après s'être couvert de ses plus beaux vêtements, le poète avait senti une fois encore la force lui manquer, et il venait de se décider à remettre au lendemain l'entrevue

si désirée et si redoutée, quand la porte de sa chambre s'ouvrit et une femme parut sur le seuil.

C'était la reine.

Elle demeura un instant immobile, car, la pièce étant assez obscure, elle n'avait pas d'abord aperçu le poète; puis faisant signe à l'esclave qui l'accompagnait de demeurer au dehors, elle s'avança vers Tyrtée.

Saisi d'une émotion si puissante qu'il ne pouvait se lever du siège sur lequel il était assis, celui-ci la regardait s'approcher. Il voulut parler, s'excuser, mais la voix expira sur ses lèvres en un gémissement confus.

« Vous! vous... Leuconoé! »

Elle s'était arrêtée au milieu de la chambre, et de sa voix très douce que nulle émotion ne faisait trembler :

« Le roi, mon époux, qui doit présider ce matin la Gérousie, m'a envoyée vers vous pour savoir si vos blessures vous font encore souffrir? »

Puis,commeTyrtéegardaitlesilence,elle reprit:

« Je suis heureuse d'avoir cette occasion de vous remercier du dévouement dont vous avez fait preuve envers la Ville. Je vous prie de recevoir ce gage de reconnaissance et d'amitié, ajouta-t-elleen tendant au poète un vase d'or délicatement ciselé, qu'il prit machinalement et qui s'échappa de ses mains tremblantes pour rouler sur le pavement avec un bruit strident.

LEUCONOÉ 2If

— Ah ! C'est le roi qui vous a dit de venir!... murmura-t-il d'une voix étranglée.

— Oui, il doit présider le Conseil des Vieillards, et n'a pu m'accompagner. Peut-être viendra-t-il lui-même tout à l'heure. D'ailleurs, je suis très contente de vous voir. Eurykratès m'a dit qu'il vous est arrivé des aventures extraordinaires durant cette expédition, — vous me les raconterez! Comment avez-vous fait pour pénétrer dans Ira ? »

Tyrtée était parvenu à vaincre son trouble; il put dire comment il s'était introduit dans la formidable forteresse et comment il avait délivré le jeune captif.

Il parlait distraitement, une douleur aiguë le mordait au cœur : la reine n'avait pas deviné qu'il l'aimait ! Elle l'écoutait avec intérêt, l'interrompant parfois, pour lui demander des explications ou des détails, mais aucun trouble, aucune émotion ne se dégageait pour elle de ce tête-àtête qu'elle n'avait songé ni à chercher ni à éviter.

Elle regardait le poète avec une curiosité craintive oii l'admiration se mêlait à l'horreur et à la pitié; Tyrtée, à qui aucun de ces sentiments n'échappait, sentait avec angoisse ce regard peser sur lui.

Cependant, elle eut un cri bien Spartiate et dans lequel le poète crut trouver le témoignage d'un certain intérêt quand il eut dit comment il avait

2l6 LEUCONOÉ

failli échouer dans son entreprise à cause de l'arrivée soudaine du Grand-Prérre ApoUodoron.

« Vous eussiez dû le tuer tout d'abord! » déclara-t-elle avec une énergie farouche, et ses yeux s'étaient faits très durs, sous ses sourcils froncés.

Après que le poète eut iîni son récit, elle demeura un instant songeuse, regardant un coin du ciel que l'on apercevait à travers l'étroite fenêtre percée, très haut, dans le mur. Tyrtée la contemplait. Jamais elle ne lui avait semblé aussi belle. Il ne pouvait se lasser d'admirer la délicate régularité de son visage, la souple harmonie de son corps, la grâce délicieuse de ses mouvements. Elle était vêtue d'un péplos blanc serré à la taille par une ceinture de pourpre. Un méandre de pourpre ornait les manches et le bas de ce péplos. Son attitude, son regard, toute sa personne exprimaient le calme et la sérénité, et elle était semblable à une merveilleuse statue, sculptée dans un marbre impassible.

Elle sortit enfin de son immobilité et se dressa, repoussant le siège sur lequel elle était assise.

« Vous partez déjà! Restez encore, je vous en prie! »

Elle le regarda, étonnée de l'ardeur avec laquelle il avait fait cette prière. Il rougit, baissa la tête, et comprenant qu'il allait laisser échapper son secret, il balbutiait des paroles d'excuse qui ne faisaient que trahir ses sentiments :

« C'est que, vous comprenez, je vous ai vue à peine... Il n'y a qu'un instant que vous êtes ici. Cela vous a paru long peut-être?... Moi, je suis si heureux que... Je vous ai vue à peine et voilà si longtemps que je n'ai plus eu ce bonheur. Ce n'est pas un reproche que je vous fais! Vous êtes très bonne d'être venue. Moi, je n'osais pas aller vers vous... je craignais d'être importun. Restez encore... Nous n'avons rien dit! Restez encore... j'ai si souvent pensé à cet instant au milieu de mes luttes et de mes souffrances. C'est cette pensée qui m'a donné le courage de... Restez encore ! »

Ces paroles tombaient haletantes et entrecoupées des lèvres du poète. La reine l'écoutait, silencieuse, surprise, comprenant enfin ce qui se passait dans l'âme de l'infortuné qui se tenait devant elle, livide, les mains tremblantes, le front couvert d'une sueur d'agonie.

Elle fit un pas en arrière, et, comme pour s'excuser de repousser l'humble prière de son hôte, elle dit :

« Je reviendrai demain ! »

Un indéfinissable malaise l'envahissait. Bien qu'elle pût lire le respect le plus profond dans les yeux suppliants fixés sur elle, elle éprouvait une crainte vague. Une répulsion instinctive et irraisonnée l'éloignait du poète. Elle n'eût pas voulu l'attrister, car il y avait de la pitié au fond

2l8 LEUCONOÉ

de sa crainte. Elle avait peur de le blesser, de lui faire de la peine en lui laissant voir l'impression qu'il produisait sur elle ; elle avait peur aussi d'entendre tomber des lèvres de Tyrtée cet aveu qu'elle lisait dans ses regards brûlants. Elle n'avait jamais éprouvé de sympathie pour l'Athénien; l'admiration et le respect qu'elle nourrissait pour lui, avaient écarté de son cœur un sentiment plus tendre. D'ailleurs, tout en Tyrtée lui déplaisait : sa physionomie irrégulière, la disgracieuse tournure de son corps, la maladroite recherche de sa parure, l'infirmité qui embarrassait sa marche... A cette répugnance physique venait se joindre une répulsion morale. Il n'y avait rien de commun entre eux. Fille de Sparte, altière, sereine, pétrie de froideur et d'indifférence, elle ne comprenait pas l'Athénien impétueux et passionné.

Durant quelques instants un silence d'une éloquence terrible pesa sur la reine et sur le poète. Celui-ci se troublait de plus en plus. Une fièvre insensée fenvahissait, une force irrésistible le poussait à tout dire; il éprouvait le besoin de s'épancher, de crier son amour à la femme adorée qui se tenait devant lui, impassible, — car elle était assez maîtresse d'elle-même pour que rien de son trouble intérieur ne parût au dehors.

Enfin, il passa la main sur son front, poussa un soupir et dit :

a Ècoutez-moi, je vous en prie! Écoutez-moi! Je croyais que vous aviez compris... je croyais que vous aviez deviné... Oh! je vous respecte! J'ai pour vous un respect profond! Je ne désire rien de plus que le bonheur d'être votre serviteur le plus humble et le plus dévoué... Je voudrais consacrer ma vie à souffrir, à lutter, à vaincre pour vous; je voudrais que mon existence fût une longue torture pour que nul souci ne vint assombrir vos jours... J'ai tant pensé à vous, lorsque je croyais que j'allais mourir. Je vous ai appelée et vous êtes venue et je vous ai vue. J'étais prosterné devant vous et je vous voyais sourire. Vous comprenez... Cela m'a donné du courage! Je vous dis tout cela comme je puis .. pardonnezmoi!... je ne voulais pas vous parler ainsi, mais cela m'échappe à présent. Il y a longtemps que jesouffre, que je vous.. . je n'osais pas parler. C'est un soir d'été au bord de l'Eurotas que vous m'êtes apparue pour la première fois... Vous êtes belle! Oh ! les déesses ne sont pas plus belles que vous ! — Qu'avez-vous ? vous reculez? je vous fais peur? Oh! ne craignez rien ! je vous en supplie, ne me haïssez pas! Ne vous éloignez pas! Si ce que je vous ai dit vous a déplu, vous n'avez qu'un mot à dire, vous n'avez qu'un signe à faire; si je vous ai offensée je saurai m'en punir! C'est vrai, j'ai eu tort! Je n'aurais pas dû parler ainsi, je le reconnais, mais il est trop tard! J'ai parlé! Vous

m'avez entendu! Vous m'avez compris! Il est trop tard! Je vous aime, je vous aime, je vous aime... »

Il était tombé à genoux et il répétait le mot terrible et doux avec emportement, avec folie, de la voix rapide et étranglée d'un homme qui parle dans un accès de délire.

Enfin, il sembla reprendre possession de luimême, et comme Leuconoé demeurait immobile, ne donnant aucun signe de colère ou d'approbation, il continua à parler :

Si elle voulait, ils s'en iraient vivre à deux, cachés, oubliés, perdus, dans quelque coin lumineux et paisible. Il avait vu, près de Korinthe, la ville voluptueuse, une maison blanche, environnée de platanes et de lauriers. Elle se dressait au flanc d'une colline, au pied de laquelle la mer rythmait son cantique éternel. C'est là qu'ils iraient habiter, si elle voulait; c'est là qu'ils uniraient leurs êtres éperdument, et qu'ils s'enivreraient de toutes les délices de l'amour.

Il avait attiré la reine près d'un siège sur lequel elle était tombée assise; à genoux devant elle, il lui parlait, les yeux dans les yeux, se grisant du contact de sa robe, de son haleine, et du parfum ardent qui flottait autour d'elle.

Elle ne disait rien et le poète ne pouvait parvenir à deviner quel sentiment se cachait sous son impénétrable impassibilité. Enfin, commelesques-

rions de Tyrtée se faisaient plus pressantes, elle dit d'un ton ferme et résolu :

ce Je ne veux pas être adultère! Je ne veux pas que mon nom soit déshonoré par le hlâme public des armosines ! »

Ce que Tyrtée lui demandait, c'était le déshonneur pour elle, pour sa famille, pour tous les siens ; elle n'y consentirait jamais. Et, secouant la tête avec résolution, elle écoutait à peine le poète qui essayait encore de plaider sa cause.

« Ne refuse pas ce que je t'offre! C'est le plus précieux des trésors, c'est la plus durable des ivresses, c'est la seule joie qui puisse adoucir l'amertume de vivre, c'est l'amour, le bonheur infini que les Dieux envient aux mortels! Viens, je t'adorerai tant que tu finiras par m'aimer; je me sens assez de force, assez d'énergie, assez de volonté pour changer en moi tout ce qui te déplaît, pour devenir l'idéal dont tu rêves, l'idéal que tu n'as pu trouver encore! Toute mon existence ne sera plus qu'un long cri de bonheur!... Tu m'inspireras des chants si suaves et si harmonieux qu'ils feront oublier ceux du vieil Homère. . . J'entourerai ton nom de la gloire éternelle qui fait resplendir les noms d'Hélène et d'Eurydice... Au lieu de ce royaume que tu auras quitté pour moi, jeferai, pour toi, la conquête d'un royaume impérissable oii tu seras reine éternellement! Je te ferai régner sur la pensée humaine! Tu seras la reine de l'Avenir!

Toutes les générations futures célébreront ta beauté et la douceur de ton amour. Je ferai de toi une rivale des Déesses, et les Déesses t'envieront, car jamais elles n'auront été aimées comme tu le seras par ton amant! Viens! Je t'aime! Je t'aime! »

Grisé par ses propres paroles, affolé par le contact de l'être adoré, ivre d'amour et de désir, il s'était prosterné devant elle, couvrant de baisers le bas de sa tunique, si pâle, si frémissant, si ébloui, qu'on l'eût cru prêt à expirer aux pieds de sa divinité.

Soudain, avec un long grincement, la porte de la salle tourna sur ses gonds; le roi Anaxandros parut. D'un coup d'œil il se rendit compte de ce qui se passait, et il demeura immobile sur le seuil.

Incapable de faire un mouvement, Tyrtée était resté à genoux. Il essaya de se relever; il ne put point. La terre se dérobait sous lui. Tout son sang refluait vers son cœur; il étouffait; il dut s'appuyer à deux mains sur le pavement pour ne pas tomber à la renverse.

Il regarda Leuconoé : elle était très pâle, les yeux baissés, les sourcils froncés. En même temps le souvenir de la confiance et de la bonté dont le roi lui avait donné tant de marques, revenait à l'esprit du poète, jetant un jour sinistre sur ce que sa tentative avait d'odieux.

Il comprenait qu'il était perdu et qu'il avait perdu la reine avec lui.

Écrasé par le remords, par la honte, par la crainte du danger qu'il faisait courir à celle qu'il aimait, il demeurait immobile, sans voix, anéanti.

Il y eut quelques instants d'un silence terrible, puis Anaxandros fit deux pas vers Tyrtée et dit, en lui tendant les mains :

c( Si tu aimes cette femme, ami, et si elle consent à se donner à toi, qu'elle t'appartienne comme elle m'a appartenu. Je la délie, en ta faveur, du serment de fidélité qu'elle me fit devant l'autel de Héra. Et si les Dieux propices fécondent vos amours, l'enfant de Tyrtée portera le nom de mes pères et prendra place à mon foyer, comme le frère de mon enfant ' ! »

Dormez sur le cœur l'un de l'autre; remplissezvous d'un mutuel amour, d'un mutuel désir.

Théocrite. Épithalaiiie d'Hélène, r,8, XVIII. 'Aa-Taaîva. opcjS'a T.i.-i-'j. v.%%<.-\.

Mou orgueilleux bonheur s'est dissipé, et ma chute a été d'autant plus profonde que je me trouvais plus élevé.

Euripide. Aiuiroinaqus.

Bien queTyrtée n'ignorât pas combien la manière d'agir du roi Anaxandros était conforme aux usages de Sparte et à l'esprit des lois de Lycurgue, sa surprise tut telle qu'il ne put trouver aucune parole de reconnaissance, aucune formule de remerciement.

Il serra machinalement les mains que le roi lui tendait, et quand Anaxandros fut sorti et que le poète se retrouva seul en tace de Leuconoé, il regarda quelque temps autour de lui d'un air égaré, comme s'il eût eu peine à se convaincre qu'il n'était pas le jouet d'une illusion.

LEUCONOÉ 22f

Les mœurs d'Athènes, en effet, différaient complètement de celles de Sparte au point de vue des relations conjugales.

Loin d'être, comme pour les Athéniens, une idole enfermée au fond d'un gynécée, sanctuaire inviolable, la femme était pour le Spartiate une compagne indépendante et libre. La fin principale du mariage étant d'augmenter le nombre des défenseurs de la patrie, les questions de sentiment n'avaient que peu d'importance aux yeux de la nation farouche dont la plus douce volupté était de combattre et de vaincre '.

Quand il arrivait à une femme Spartiate de désirer les caresses d'un autre hommeque son mari, elle déclarait sa passion à celui-ci et il tenait à prouver son mépris pour les plaisirs de la chair en autorisant son épouse à se donner à celui qu'elle aimait. L'adultère était inconnu à Sparte et le caractère de la femme y avait revêtu une allure de franchise et de loyauté qu'il n'avait dans aucune autre cité. Les hautaines Laconiennes ignoraient ces ruses honteuses, ces fourberies criminelles, au moyen desquelles les femmes des nations oii le mariage est une indissoluble chaîne, parviennent à dissimuler leurs liaisons coupables. Les maris Spartiates étaient quelquefois trahis, — plus rarement que partout ailleurs; — ils n'étaient jamais trompés. Quand un Spartiate embrassait son fils, il ne pouvait avoir la pensée que fcnfant qu'il serrait

dans ses bras ne fût pas le fruit de sa chair, l'œuvre de son amour et de ses baisers. Il ignorait cette torture, la plus poignante de toutes : douter de sa paternité.

Toutes différentes étaient les idées d'Athènes. Là, la femme était adorée comme une Déesse et on voulait trouver en elle toutes les vertus, jusques à la fidélité : cette vertu que les Déesses ellesmêmes n'ont pas. L'adultère était puni de supplices grotesques et terribles, et quand la femme n'était pas l'être divin rêvé par des législateurspoètes, elle était un monstre dhypocrisie et de fausseté, offrant aux baisers de l'époux des lèvres humides encore des baisers de l'amant.

Leuconoé demeurait assise à la même place, gardant un silence impénétrable. Elle avait vu, sans colère et sans émoi, son époux céder ses droits à Tyrtée. Cet événement, auquel elle ne s'attendait pas plus que le poète, n'était point assez important pour la faire sortir de son calme hautain. Habituée à ne voir dans les étreintes conjugales quel'accomplissementd'un ennuyeux devoir, elle se résignait sans peine au changement qui se faisait dans sa vie. Elle n'aimait pas Anaxandros au point de s'émouvoir de son abandon, et elle ne ressentait pas contre le poète une antipathie assez profonde pour souffrir de lui appartenir. D'ailleurs elle était libre. 11 n'eût dépendu que d'elle de se refuser aux caresses de l'Athénien.

Mais si elle eut un instant cette pensée, elle la repoussa en songeant que ce refus affligerait celui qui avait fait preuve de tant de dévouement envers elle; puis, en somme, il ne lui déplaisait nullement d'être la mère des enfants du sauveur de Sparte.

Tyrtée cependant n'osait lever les yeux sur la reine; la fièvre qui l'enflammait tout à l'heure était tombée. Toutes ses irrésolutions, toutes ses puériles terreurs l'assaillaient de nouveau. Il se demandait ce que signifiait le silence de Leuconoé et flottait incertain entre l'espérance de l'avoir touchée et la crainte de lui avoir déplu.

Enfin, il rompit le silence et dit :

«Pardonnez-moi la situation pénibleoù je vous ai placée. Une irrésistible impulsion m'a forcé à agir comme je l'ai fait. Dites-moi que vous n'êtes pas irritée contre moi! »

Elle le regarda avec étonnement.

ce Si j'étais irritée contre vous, je ne serais plus ici!

— Vous m'aimez donc assez pour être à moi? » dit-il d'une voix étouffée, en se rapprochant d'elle. Et toute sa fièvre lui revenait à cette pensée.

Elle baissa la tête et répondit simplement : « Considérez-moi comme votre épouse.

— C'est donc vrai! C'est donc vrai! répéta-t-il en proie à une exaltation qui fit ouvrir de grands yeux à l'impassible Lacédémonicnne. — Tu es à

moi, les Dieux ont réalisé mon rêve!... Je n'osais pas y croire, d'abord; j'étais comme un homme plongé dans une nuit épaisse et qui se trouve tout à coup transporté en plein soleil. Mes yeux étaient pleins de ténèbres et voilà, à présent, qu'ils sont pleins de clarté! Mon cœur était rempli de désespoir et voilà, à présent, qu'il est prêt à se rompre de joie! Tu es venue ici, tout à l'heure, vers un étranger, vers un inconnu, qui n'osait pas même espérer que tes regards se fussent une seule fois fixés sur lui et voilà, à présent, que tu es à moi, que tu m'appartiens, que tu es mon épouse, ma femme bien-aimée, et que je te le dis, et que tu l'entends! Oh! je ne puis t'exprimer combien je t'aime! Je ne puis t'exprimer ce que j'éprouve! Oh! mon amour, que tu es belle! que tu es belle! »

Il était retombé à genoux près de Leuconoé, couvrant de baisers affolés les vêtements, les mains, les bras nus de la reine. Puis il se haussa jusqu'à son visage; puis, comme il cherchait ses lèvres, elle les lui abandonna, et il savoura cette première caresse, cette promesse muette des abandons suprêmes, longuement, religieusement, avec une volupté dont tout son être tressaillait, semblable aux prêtres de la rocheuse Pytho, lorsqu'ils savourent le philtre mortel et sacré qui leur donne la vision du Dieu.

Au bout d'un instant, Leuconoé détourna la

tête comme pour échapper à cette caresse trop longue à son gré et l'ombre d'une pensée importune vint ternir la sérénité de son front.

ce Qu'as-tu? Que veux-tu? A quoi penses-tu? demanda le poète qui avait saisi cette marque d'impatience et ne savait à quoi l'attribuer. As-tu quelque souci, quelque chagrin, quelque peine? Parle! Que veux-tu? Que désires-tu? Ma vie t'appartient et je crois t'avoir prouvé que je l'estime peu lorsqu'il s'agit de la risquer pour accomplir une de tes volontés !... »

A ce moment, comme pour épargner à la reine l'embarras de chercher une réponse évasive, des voix d'enfants chantant en chœur retentirent au dehors... C'était le jour où les Spartiates ont coutume de célébrer la fête des Carnéennes. Des troupes d'enfants, portant des arbustes aux branches desquels étaient suspendues des figures d'animaux en cire ou en pâte, parcouraient la ville en chantant des hymnes ou des chants de circonstance nommés « Eirésionés » ; ils allaient ainsi chez les principaux citoyens qui, en récompense de leur aubade enfantine, leur faisaient de modestes présents.

ce Je ne pourrai quitter ta demeure avant la fin du jour, dit la reine en prêtant l'oreille à la cantilène que modulaient les voix aiguës des éphèbes. Les rues sont remplies de monde, caries habitants des campagnes et des bourgs se réunissent en

grand nombre à Sparte, à cause de la fête, et j'aurais honte de me montrer à eux avec des vêtements froissés.

— Je vais donc t'avoir tout le jour, près de moi, ainsi, dans mes bras, dit le poète en la serrant contre sa poitrine. Un jour entier à t'adorer! Un jour entier!... Oh! ma bien-aimée!... Ma bienaimée!... Oh! je suis fou! Je souffre! »

Et il la couvrait de baisers, au hasard, sur sa tunique et sur sa chair; ses bras l'étreignaient en de lentes caresses; des mots d'amour, des cris éperdus, s'échappaient de ses lèvres; des rires et des sanglots gonflaient à la fois sa poitrine et des larmes coulaient sur son visage bouleversé par la joie.

Leuconoé s'abandonnait, un peu étonnée des transports qu'elle provoquait. Elle avait conservé tout son sang-froid; l'affolement de Tyrtée lui semblait ridicule, lui causait comme une irritation et comme un remords. L'amour, pour elle, était un devoir et sa conscience trouvait mal que l'on en fit une volupté. Elle se disait qu'elle devait offenser les Dieux, cette ivresse effrayante qui tordait le poète à ses pieds et lui arrachait des mots sans suite comme ceux que balbutient les insensés. Jamais elle ne s'était imaginé qu'un homme pût s'exalter à ce point, perdre à ce point possession de lui-même. Et plus le poète passionné jusqu'à la folie s'enivrait d'elle, plus le

malaise de la reine grandissait, plus elle laissait voir sa froideur et sa répulsion.

Enfin, presque défaillant, il murmura :

(( Sois à moi! Sois toute à moi! Je t'en prie... »

Elle se redressa, heureuse d'échapper pour un instant à cette étreinte qui l'embarrassait :

« Laisse- moi, dit- elle, je ferai ce que tu veux! »

Sa voix exprimait une telle insensibilité, une telle indifférence, que, malgré le trouble de ses sens, Tyrtée s'en aperçut.

<c Encore ce nuage sur ton front, dit-il en la reprenant tendrement dans ses bras; n'es-tu pas heureuse ? Ne m'aimes-tu pas ? Réponds ! Sois sincère! Ne crains pas de me briser le cœur! Dismoi que tu n'obéis ni à la pitié ni à la reconnaissance! Sois sincère! Si tu ne m'aimes pas, dis-le! Je t'en supplie, dis-le! »

Elle ne répondit pas, droite, dans sa sereine froideur.

Une terreur de perdre le bonheur qu'il croyait tenir serra la poitrine du poète :

« Tu ne m'aimes pas?... »

Alors le regardant bien en face, elle lui laissa voir jusqu'au fond de son âme avec une naïveté cruellement inconsciente :

« Tu es très laid, c'est vrai, mais je t'aime à cause de tout ce que tu as fait pour Sparte. »

Et, s'approchant de la couche étroite et basse

donc la couverture de laine pendait à terre, elle commença à se dévêtir.

Il avait dit simplement: ce Oh! » comme un homme qui reçoit un coup de poignard dans la poitrine; puis il était resté immobile, regardant Leuconoé qui s'était assise pour dénouer les bandelettes de pourpre de ses sandales.

Elle était penchée en avant, et le poète n'apercevait que la courbe harmonieuse de ses épaules et sa nuque délicate sur laquelle les cheveux d'ébène se déroulaient. D'ailleurs, il distinguait tout cela confusément, à travers les larmes qui brouillaient sa vue.

Un flot de pensées se heurtaient dans son esprit: elle ne l'aimait pas ! Elle acceptait ses baisers passivement, sans plaisir, sans révolte, parce que toute son éducation et un atavisme séculaire l'avaient prédisposée à se donner sans consulter ses répulsions ou ses sympathies.

Mais il y avait à l'indifférence et à la froideur de la reine une autre cause que celle-là! Tyrtée le comprenait trop : c'était sa laideur qui, à jamais, éloignait de lui la femme adorée! Une lassitude immense, un désespoir sans borne l'envahissaient, avec le sentiment de son impuissance àlutter contre cette fatalité. Il eût pu réagir contre l'éducation, il eût pu tenter de déraciner une hérédité néfaste : il ne pouvait pas transformer son visage, il ne pouvait pas transformer son corps; il ne pouvait pas

transformer la grossière argile dans laquelle la nature l'avait pétri. Oh ! comme il eût donné tout son génie, toute sa gloire, toutes ses espérances d'immortalité pour être semblable à un de ces jeunes Spartiates qui passaient, drapés dans leurs haillons sordides, mais jeunes, mais beaux, mais superbes de leur demi-nudité. S'il avait eu ces yeux ardents, ces traits réguliers, ces bras nerveux, cette large poitrine, elle l'eût aimé, elle eût désiré ses embrassements, elle eût désiré l'infinie volupté du contact enflammé de sa chair. Mais, hélas! il n'avait rien de tout cela ! Il ne pouvait rien avoir de tout cela! Elle ne l'aimait pas! Elle ne l'aimerait jamais! Il n'était pas de ceux qu'on aime!

Un à un, Leuconoé avait ôté ses vêtements D'abord, ce fut le péplos qui tomba, découvrant le cou long et flexible et les épaules rondes et nacrées; puis elle dénoua la ceinture qui serrait sa tunique, et la fine draperie flotta librement autour du corps gracieux dont elle laissait deviner les plus secrètes beautés. Enfin, comme la reine baissait les bras pour faire passer ses poignets hors des bracelets, la tunique, à son tour, glissa lentement le long du torse, découvrant la poitrine et la neigeuse blancheur des seins, et la taille fine, faite pour les enlacements éperdus. Cambrant son buste souple, avançant le genou, Leuconoé avait arrêté la chute de son dernier voile, et les bras croisés dans un geste chaste, blanche.

lumineuse, sereine, d'une pureté, d'une douceur, d'une harmonie de forme inexprimable, elle demeurait immobile, en cette pose voluptueuse et pudique, pleine de grâce et de majesté, que le génie de Praxitèle devait donner deux siècles plus tard à l'image de la plus belle des Déesses^.

Deux grosses larmes glissèrent sur les joues de Tyrtée; il dit, en s'arrêtant parfois pour reprendre haleine, comme un homme à qui le souffle va manquer :

(( Vous ne m'aimez pas... C'est très légitime, c'est très naturel, je le comprends!... Pardonnezmoi de l'avoir compris si tard! Vous ne m'aimez pas... Moi, je vous adore, je vous adore!... — Il répétait ces mots les dents serrées, les yeux brillants dans un visage d'une mortelle pâleur — Je vous adore et je ne voudrais pas, pour rien au monde! vous causerie moindre déplaisir... Les hommes sont souvent affreusement égoïstes... Moi, je vous aime plus que mon propre bonheur... Je ne voudrais pas, vous comprenez... je ne voudrais pas vous déplaire, même pour... Non, je ne voudrais pas... je suis vraiment un bien grand misérable d'avoir osé vous parler comme je l'ai fait tout à l'heure ! Quand je pense que j'ai osé vous demanderde... Oh! j'étais fou!... Mais que vous êtes bonne! Par pitié pour moi, vous vous sacrifiez, vous consentiez à vous sacrifier!... Pardon!... je ne voudrais pas vous impo-

ser... je préfère mourir que de vous être désagréable... Oui! mourir! mourir... C'est cela qu'il faut que je fasse... Ainsi, vous serez débarrassée d'une présence importune ! Je le comprends bien, allez! Vous ne pourriez plus me voir sans colère désormais... Vous en arriveriez à me haïr, et ce serait juste : Un homme assez égoïste pour accepter un pareil sacrifice! J'aime mieux mille morts que votre haine. Le gouffre des Apothètes n'est pas très loin d'ici... Personne ne saura... personne ne connaîtra ma misérable destinée... Vous voyez que je suis très calme, que j'ai tout mon sang-froid, que je parle sérieusement, tranquillement. Ainsi, en m'en allant pour toujours, vous garderez de moi un bon souvenir, n'est-ce pas?... Vous vous direz parfois : « Il était très « laid, mais il m'aimait bien, c'est l'homme qui « m'a le plus aimée... il est mort parce qu'il m'ai- (( mait bien!... » Oui, c'était ainsi pourtant... Mais on ne sait pas; on ne se rend pas compte... je ne croyais pas que ma vue vous fût désagréable à ce point... Oh! j'ai dû vous faire horreur, tout à l'heure, quand je vous embrassais... Pardonnezmoi, je vous assure que je ne savais pas... j'ai dû vous faire horreur! Malheureux! tout mon triste amour, toute ma lamentable passion frémissait sur mes lèvres! .. Pardonnez-moi! Dites que vous me pardonnez!... »

Tout en parlant, il reculait vers la porte, et elle

le regardait s'éloigner sans dire un mot, sans faire un mouvement. Si elle l'eût rappelé, si le moindre geste, le moindre soupir, le moindre tressaillement, eût montré au poète qu'elle n'était pas insensible à sa résolution désespérée, il se fût élancé vers elle, il l'eût prise dans ses bras, il l'eût étreinte, il l'eût liée à sa chair, il l'eût possédée éperdument, il eût animé le marbre insensible de ce corps divin d'un peu de son âme ardente et passionnée... Mais elle ne fit aucun signe, mais elle n'eut aucun tressaillement, et, après avoir rempli une dernière fois ses prunelles de la merveilleuse beauté de celle qu'il aimait, Tyrtée franchit le seuil de sa demeure du pas lourd et chancelant d'un homme qui descend vivant dans la tombe.

Page 1