‹ Leuconoé, SparteChapitre 15 sur 27 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

Devant la Mort

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O faible et misérable être humain, qui jusqu'à ton dernier jour ne connais rien de toi-même !

Palladas Alexandreôs.

Anth., 688, VII.

'était la fête d'Apollon-Carneios; la voie Théomélida, où était située la maison du poète, était remplie d'une foule nombreuse qui suivait les éphèbes portant les eirésionés.

Pour éviter les manifestations que sa vue n'eût pas manqué de soulever, Tyrtée suivit une ruelle étroite et tortueuse qui s'ouvrait en face de sa demeure. Elle était complètement déserte, car le peuple s'était porté vers les grandes voies qui aboutissent à l'Agora.

Le poète put s'éloigner de Sparte sans être remarqué; il n'avait rencontré que quelques jeunes gens qui entouraient un hilote ivre et s'amusaient de ses hoquets et de ses grimaces.

La septième heure du jour venait de commencer; le soleil était au milieu de sa carrière et, bien qu'en cette saison le temps fût ordinairement assez pluvieux, le Dieu dont on célébrait la fête avait tenu à se montrer dans toute sa splendeur. Une lumière tiède emplissait le ciel clair, des coulées de rayons dorés ruisselaient jusqu'au fond de la vallée, le long des ravines rougeâtres qui sillonnent les flancs du mont Ménélaios.

Tyrtée sortit de la ville par la voie d' Amyklées. C'était celle qu'il avait suivie lors de la glorieuse expédition d'Andania; c'était par là aussi qu'il était parti pour délivrer Eurykratès. Une foule de souvenirs lui revenaient à l'esprit, mais, craignant de s'attendrir, il s'efforçait de les écarter, de s'étourdir, de ne plus penser, de ne plus se sentir vivre.

Il marchait rapidement, sans hésitation, sans arrêt; on eût dit qu'il avait hâte d'arriver au terme qu'il s'était fixé. Il ne se retourna pas une fois, il ne jeta pas un regard en arrière sur la cité d'où montait vers le ciel rayonnant un large concert de chants, de rires et d'harmonie. Sparte, toute blanche, toute lumineuse, c'était le passé, c'était l'amour, c'était la vie, c'était l'inguérissable blés-

sure. li cherchait l'oubli, le repos, l'apaisement! Que lui importait ce qu'il laissait derrière lui ! Son âme venait de mourir; il lui semblait qu'il était pareil à un homme attaché à un cadavre et il avait hâte d'anéantir ce qu'il y avait encore de vivant dans son être.

Autour de lui, sous la caresse de l'Astre-Dieu, tout manifestait la joie de vivre, la volupté de contempler le jour, de se baigner dans la lumière, de s'imprégner de la tiédeur du soleil. Sur les berges du chemin et sur les rives du fleuve d'innombrables essaims de papillons et d'abeilles tourbillonnaient autour des lys bleus, des narcisses, des lauriers-roses. Les arbustes groupés dans la plaine, les figuiers, les oliviers, les vignes, les lentisques, les orangers, les grenadiers, les térébinthes gardaient une immobilité complète, pas une de leurs feuilles ne remuait, et ils étaient comme engourdis, comme délicieusement pâmés dans la douceur de l'atmosphère dorée qui les environnait. Au flanc des monts, dans les étroites prairies ombragées de platanes et d'oliviers, de grands bœufs s'allongeaient sur l'herbe rare, tendant leurs flancs roux à la caresse des rayons qui filtraient entre le feuillage des arbres. Plus haut, près des forêts de sapins, près des gorges profondes, dans l'ombre fraîche où chantaient des torrents, des troupeaux de brebis, à la toison noire, poussaient des bêlements joyeux. Plus

haut encore, au sommet des monts, au fond du ciel, la blancheur éblouissante des champs de neige resplendissait, tel un voile de vierge, capricieusement étalé sur les sept cimes du Taygète, et l'on eût dit qu'une déesse désireuse de s'offrir aux caresses d'Apollon avait, dans une rage d'être nue, jeté là au hasard ses vêtements immaculés.

L'humanité, elle aussi, s'associait à l'allégresse universelle. Des pâtres assemblés sous un chêne modulaient leurs plus doux airs sur leurs flûtes de roseaux, et autour d'eux une centaine de hilotes dansaient en rond en poussant des cris de joie. Une foule d'éphèbes et de jeunes filles se baignaient dans l'Eurotas, à demi desséché par les dernières chaleurs. Groupés sur les étroits îlots de galets qui divisaient le cours du fleuve, ils se jetaient à l'eau tour à tour, faisant rejailhr les flots en écume argentée, sous les ébats de leurs corps bruns et graciles. Au milieu d'une petite bourgade, un chœur de femmes chantait la fameuse « Ode à la Victoire » que Tyrtée avait composée après Andania :

Étends sur vous Tes rouges ailes, Déesse au lumineux essor!

Que la flamme de Tes prunelles, Que l'éclat de Ton casque d'or, Soient notre guide vers la gloire !

Conduis-nous, sublime Victoire, Déesse au lumineux essor!

A l'occasion de la fête, le repas public n'avait pas lieu dans le local habituel des Syssities. Des huttes de feuillage étaient dressées çà et là dans les coins les plus pittoresques de la vallée. Chaque Quinzaine avait sa hutte, et à tous les carrefours montaient des rires et des chants '.

Partout où Tyrtée avait passé, les voix joyeuses se taisaient. Livide, hagard, il était semblable à un cadavre qui eût marché, et tous ceux qui avaient vu l'immense désespoir empreint sur son visage, se demandaient avec effroi quelle était l'Erinnye aux cheveux tressés de serpents qui agirait sa torche sanglante devant les yeux égarés du poète.

Tyrtée ne voyait rien, Tyrtée n'entendait rien, Tyrtée ne sentait pas sur son front la tiède caresse du soleil. Là-bas, à l'ombre des fiers peupliers, à l'ombre des doux lauriers-roses, il y avait un endroit où les flots de l'Eurotas coulaient plus paresseux et plus limpides. Là, la brise était plus fraîche, le silence plus profond, la verdure plus épaisse; le soleil caressait plus amoureusement la surface brune du fleuve — et le fleuve chantait plus doucement entre les tiges sonores des grands lys bleus!

Oh! comme il chantait doucement!

C'était là!... Il la voyait encore... D'abord, les bras croisés sur la poitrine, elle avait hésité à descendre dans l'eau; puis elle s'était décidée, et il

revoyait nettement tous les mouvements qu'elle avait faits... Elle avait tourné la tête, et ses cheveux avaient glissé, découvrant complètement une de ses épaules — si délicate, si fine, marbre rose veiné d'azur... Elle s'était penchée pour tremper ses mains dans le courant, et une large ride voluptueuse s'était creusée dans la blanche harmonie de son ventre... puis au milieu du fleuve, dans un énervement de jouissance, levant les bras, croisant les mains derrière la nuque, elle était restée immobile, et sous ses seins droits gonflés de volupté le fleuve caressant brodait une ceinture d'argent...

Des gouttes de sueur roulaient sur le front du poète.

Cette merveilleuse beauté, tout à l'heure, il avait pu la posséder... Il n'avait eu qu'à tendre les mains pour sentir la tiédeur frissonnante de ces seins, il n'avait eu qu'à ouvrir les bras pour étreindre ce corps divin, pour sentir ces membres délicats répondre à son étreinte, pour mêler à sa chair cette chair ardente et douce.

Les yeux fous, il s'arrêta.

Un sanglot et un ricanement gonflèrent à la fois sa poitrine : un sanglot, car il songeait à l'ivresse inouïe d'une telle caresse; un ricanement, car il songeait à la répugnante horreur d'un tel baiser. Elle... et lui!

Lui! et il se vit : avec sa figure ridicule, ses

épaules voûtées, sa poitrine creuse, ses lourdes mains, ses jambes maigres plantées de poils épais, ses genoux noueux, ses cuisses décharnées!...

Oh! il avait bien fait! C'était impossible, c'était affreux! C'était affreux!... Mais que la route était longue, et pourquoi toutes les choses, tous les êtres autour de lui semblaient-ils si satisfaits et si joyeux!

Comme il arrivait à l'entrée du sentier qui s'enfonce dans la gorge à l'entrée de laquelle se trouve le gouffre où l'on précipite les enfants dif formes, Tyrtée vit venir à lui un jeune homme et une jeune fille, tendrement appuyés l'un sur l'autre.

Profitant de ce que la surveillance des paidonomes et des armosines se relâchait en ces jours de fête, les jeunes gens s'étaient éloignés de la ville pour errer ensemble dans la solitude des campagnes.

Aveugle pour tout ce qui n'était pas son amour, le jeune homme ne vit pas la douleur empreinte sur les traits de Tyrtée; il s'avança vers le poète et, tenant sa fiancée serrée contre lui par la taille, il dit joyeusement:

c( Maître, toi que les Muses chérissent, toi que le Dieu de Klaros a marqué du signe de ses élus, étends la main sur Hélène et sur Kalos; bénisnous, afin que les Déesses de l'harmonie considèrent nos amours avec des yeux propices. »

Tyrtée s'était arrêté. Il regarda longuement en silence les deux amants, qui, ayant enfin remarqué le visage bouleversé du poète, se tenaient tremblants devant lui. Une profonde pitié se mêlait à la tristesse infinie qui noyait ses regards, il dit en hochant la tête :

« Vous êtes beaux, vous êtes jeunes, vous vous aimez, et vous n'avez pas d'autre désir que de vous prouver cette tendresse, vous n'avez pas d'autre ambition que de vous posséder l'un l'autre... C'est bien!... Suivez votre destin. Vous êtes sages et vous êtes heureux... Aimez-vous! aimezvous bien! Aimez-vous toujours! Désirez-vous sans cesse. Possédez-vous éperdument. Unissezvous aussi étroitement que deux êtres peuvent être unis! Mettez en commun tous les désirs de vos cœurs, tous les espoirs de vos âmes, toutes les joies de vos esprits, toutes les jouissances de vos chairs. Ne perdez pas un jour de plaisir, ne perdez pas une heure d'amour, ne desserrez pas un instant votre étreinte!... Vivez dans les bras l'un de l'autre, lèvres contre lèvres, poitrine contre poitrine, cœur contre cœur. Aimez-vous! Ne cherchez pas d'autre science que celle du baiser, d'autre sagesse que celle du baiser, d'autre volupté que celle du baiser. Dites-vous bien que dans ce vaste univers, le bonheur le plus durable, c'est celui que vous possédez. Dites-vous bien que puisque vous avez l'amour, aucun autre trésor ne doit plus

VOUS tenter. Dites-vous bien que vous avez atteint le but suprême, et que la richesse, l'honneur, la gloire, la vertu, ne sont que des moyens d'atteindre ce but.

ce Et maintenant, jeunes amants, vous dont les caresses vont engendrer des êtres qui connaîtront à leur tour les épouvantables tortures de la vie, soyez maudits!... Vous qui rêvez d'accroître cette humanité misérable, ce troupeau sinistre sur lequel les Destins exercent leur aveugle colère, soyez maudits!... Vous qui vous faites les complices de l'injustice et de la cruauté des Dieux, soyez maudits!...

« Oh! si l'on y songeait : donner l'être à ce fantôme funèbre et sanglant qu'on appelle un homme; créer un corps qui aura des sens pour souffrir, créer une âme qui aura des facultés pour penser, quelle sombre responsabilité!

« Quoi! parce que cet homme et cette femme se sont désirés et se sont possédés, un être nouveau viendra au monde expier par de lentes années de douleur un rapide instant de volupté! Il souffrira dans sa chair pour expier, lui, l'innocent, les délices de leur chair! Il souffrira dans son âme pour expier, lui, l'innocent, les ivresses de leurs âmes! Il souffrira de haïr et il souffrira d'aimer; il souffrira de vivre et il souffrira de mourir; il souffrira de souhaiter en vain et il souffrira de la réalisation de ses souhaits; il souffrira de la las-

situde du travail et il souffrira de la terreur de l'éternel repos!

ce Oh! je vous maudis, je vous exècre^ amants criminels, amants néfastes! Vous êtes l'Amour, vous êtes la Vie, et les Dieux, les Dieux exécrables, jaloux de l'Amour, ont maudit la Vie! »

Il parlait d'une voix stridente, ouvrant les bras en des gestes saccadés. Ses yeux étaient obstinément fixés sur un coin du ciel à l'horizon, et on eût dit qu'il ne voyait plus les deux jeunes gens. Il baissa la ttte et ce fut avec l'accent implorateur d'un suppliant qui embrasse un autel, qu'il leur adressa ces dernières paroles :

« Du moins, si vous avez l'âme clémente, si vous êtes bons, si vous êtes généreux, si vous êtes accessibles à la pitié, observez avec soin la loi pleine de sagesse dé votre grand Lycurgue; rejetez au néant ceux de vos enfants que la nature aurait disgraciés! Ne laissez pas vivre ceux qui ne pourraient point connaître l'amour, l'amour maudit, l'amour néfaste, qui est la seule joie, la seule excuse de cette lamentable vie! »

Un long sanglot le secoua et il poursuivit sa marche en chancelant...

A présent qu'il touchait au terme de sa course, le poète sentait diminuer sa hâte d'arriver. A mesure qu'il approchait de la Mort, une invincible horreur l'envahissait. Il songeait à l'imbécile in-

souciance de cette misérable humanité qui se débat au sein de l'univers sinistre, sans s'inquiéter des néants qui l'entourent, sans s'épouvanter du morne silence de l'insondable éther. Qu'allait-il trouver après avoir soulevé le funèbre voile de l'Inconnu? Allait-il retomber dans l'inconscience et dans l'oubli? Allait- il continuer à se sentir souffrir?... Est-il vrai que des Dieux farouches guettent l'homme derrière les portes du tombeau? Est-il vrai que la mort ne nous apporte qu'un changement de torture ? Est-il vrai que l'homme ne possède aucun moyen de rentrer dans le néant et qu'il ne peut échapper à l'exécrable puissance des Destinées?... Questions formidables auxquelles nul n'a répondu!... Anxiété fatale qui saisit toute âme au bord de la tombe!... L'esprit du poète s'égarait à scruter ces vertigineuses profondeurs, des images effroyables emplissaient sa pensée; Ixion, Tantale, Prométhéc, Gérion, lui criaient leurs tortures; des flammes immenses se tordaient dans la ténébreuse horreur d'une immense nuit, et il croyait voir les Erinnyes marcher devant lui en poussant des hurlements forcenés.

Il s'arrêta un instant près d'une petite fontaine à gauche de la route; cette fontaine était consacrée aux Muses, et ce fut sans doute sous la salutaire influence des Déesses qui l'avaient toujours protégé, qu'un dernier combat se livra en ce lieu

2fO LEUCONOÉ

dans l'âme du poète. Sa raison lui montrait les douceurs de l'éternel repos, son imagination lui montrait les horreurs de l'anéantissement. Il souffrit là toutes les angoisses de l'agonie. Une sueur abondante coulait sur ses joues, et il s'essuya le front deux ou trois fois d'un grand geste insensé.

Enfin, il poursuivit sa route, bien résolu à en finir. De peur d'une nouvelle faiblesse, d'une nouvelle défaillance, il gravit en courant le sentier escarpé qui conduit au gouffre. A plusieurs reprises, il trébucha sur les pierres et se meurtrit les mains et les genoux. Mais ces souffrances ne faisaient qu'accroître sa hâte d'arriver : il allait vers la guérison, vers l'apaisement. Le vertige de la mort l'avait envahi. Il se disait que dût-il trouver au fond de l'Erèbe les plus épouvantables supplices, aucun de ces supplices ne serait plus cruel que le mépris de Leuconoé!

Ce fut ainsi qu'il atteignit le terme de sa course.

De toutes parts de hauts rochers jaunâtres, veinés de rouge et de vert, se dressaient à pic vers le ciel. Aux pieds de Tyrtée, la montagne était déchirée par une fissure dont nul n'était encore parvenu à mesurer la profondeur. Un vent glacé soufflait de l'abime, apportant le retentissement sourd d'un torrent lointain.

Le poète jeta sur les choses qui l'entouraient

un long regard d'adieu ; il eut un sourire plein de douceur et de résignation pour leur cruelle indifférence, pour leur superbe impassibilité; puis il fit un pas en avant et il eut conscience, un instant, que l'ombre de la nuit éternelle montait autour de lui.

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