‹ Leuconoé, SparteChapitre 6 sur 27 · XII PREFACE · texte numérisé non relu

XII PREFACE

à ce que tous les esprits présentant certaines affinités soient englobés dans une dénomination spéciale^ qu'on nous baptise mieux. Qu'on supprime cette épithète « néo » qui semble nous séparer de toute une pléiade de glorieux ancêtres.

T)epuis deux mille ans que le glaive de 'Rome a tué la Grèce, l'âme de la glorieuse morte plane sur notre Occident. C'est elle qui Va guidé dans la voie du progrès et de la civilisation; c'est elle qui lui a donné la force de se tenir à l' avant-garde de l'humanité. La pensée hellénique dirigea et féconda l'éducation artistique de la jeune Europe ; plus l'influence de cette pensée fut sensible, plus les nations privilégiées marchèrent d'un pas ferme vers la lumière et vers la beauté. Les quelques siècles durant lesquels son action cessa de se faire sentir furent des siècles d'ignorance et de barbarie. Tendant tout le zMoyen-cAge, l'humanité les pieds dans la boue, le front dans les ténèbres, n'eut pas d'autres rêves que des rêves de mort et de terreur. Tas un écrivain, pas un artiste ne brilla dans la nuit profonde de ces temps maudits, et ils ne nous ont légué, comme pour témoigner de leur stérilité, que quelques cathédrales, œuvres grossières et enfantines d'une foule anonyme, et quelques poèmes dont le fond est inepte et la forme imbécile ' .

I. Si Dante fut supérieur à son époque, c'est qu'il s'inspira de l'Antiquité. Virgile n'cst-il pas son guide?

l'hellénisme xiii

Touvait-il en erre autrement ? La religion chrétienne avait accaparé toutes les forces des intelligences. 'Basée sur le surnaturel, ne s'inspirant que du surnaturel, que pouvait-elle avoir de commun avec l'cArt qui ne peut exister en dehors de la nature ?

cAussi, lorsque le génie de VHellas sortit de l'ombre, ce fut une renaissance, un superbe épanouissement de l'intelligence humaine, une magnifique floraison de tous les arts et de toutes les sciences : Titien, zMichel-oAnge, T{aphaël, Galilée, Cellini, T{onsardl

zMais ce n'est pas en un jour que la pensée chrétienne, dont le cMoyen-cAge venait de démontrer la stérilité artistique, put se résigner à abandonner la lutte sur ce terrain sublime où. elle se sentait vaincue par la pensée païenne. Ce n'est pas en un jour que les esprits osèrent s'affranchir de la morale, des préjugés, des conventions de la vie moderne, pour envisager et pour peindre l'antiquité. T)e là cet air factice, si déplaisant dans l'œuvre des plus grands écrivains du XVI l^ siècle. Ils ont bien vu la merveilleuse source de poésie qui découle de la vie, comme on la comprenait à cAthènes et à T{ome, — cette vie large et intelligente, qu'une religion tolérante ne transformait pas en un perpétuel combat contre la nature. zMais ils n'ont pas osé s'abreuver à cette source; leur conscience avait des scrupules : la nature, depuis la faute d'oAdam, n est-elle pas maudite et condamnée ? Ils

voulurent Jonc mettre dans leur œuvre ce qu'ils trouvaient de supérieur dans la philosophie, dans la morale, dans les modes de leur temps. Ils placèrent un casque grec sur leur perruque Louis XI V ; ils drapèrent leurs épaules de la chlamyde et conservèrent, pudiquement, leurs hauts-de-chausses ornés de canons verts.

Ils me comprendraient mal, ceux qui croiraient que Je veux attaquer la religion chrétienne, en constatant son impuissance artistique. Ceci ne porte aucune atteinte à la sublimité de sa doctrine, à la véracité de ses dogmes. Je n'ai pas à m'occuper de ceux-ci. Je constate un fait : l'évidente supériorité de l'art grec sur l'art gothique ; je constate que ce fait a son explication logique dans les croyances chrétiennes, qui doivent nécessairement stériliser V inspiration d'un artiste, en l'empêchant de la retremper aux sources de la saine nature.

L'art gothique, incohérent et obscur, n'a pas plus de valeur à mes yeux que l'art mauresque, l'art indou ou l'art chinois. Ils sont tous également inférieurs à l'art grec. Et que l'on ne s'imagine point que c'est là une affaire de goût, que chacun est libre de préférer telle ou telle forme d'art suivant la tournure de son esprit. C'est une affaire d'intelligence, et les intelligences les plus hautes, les mieux équilibrées doivent mettre l'art hellénique au-dessus de tous les autres.

L HELLENISME

Une œuvre d'art, en effet, est l'expression d'une pensée. Or, l'expression la plus parfaite est celle qui rend la pensée par les moyens les moins compliqués, celle qui s'impose à l'esprit avec le plus de logique et de clarté. Q^oi de moins compliqué, quoi de plus logique et de plus clair que les lignes droites d'un temple grec ? Comme on sent bien que c'est là l'œuvre d'un peuple positif, épris de la poésie claire et lumineuse de la nature! Comme ce poème de pierre exprime bien l'amour de la simplicité et de la beauté qui animait la nation sublime!

Considéré comme expression de pensée, l'art grec est aussi supérieur à l'art mauresque, à l'art indou ou à l'art gotJiique, que le peuple grec fut supérieur aux zMaures, aux Indous et aux barbares du xiii^ siècle. Cette supériorité n'apparaît pas seulement dans les idées, mais encore dans la façon d'exprimer les idées. Celle-ci est même plus caractéristique et donne mieux la moyenne intellectuelle d'une époque, car une pensée est le produit d'un individu, tandis que le système d'expression de la pensée est l'œuvre de l'ensemble des intelligences. L'âme des peuples tout entière a passé dans leur écriture — et f entends ici parler également de l'architecture qui n'est qu'une forme majuscule de l'écriture. L'écriture est le signe psychologique par excellence.

Certes ce serait une curieuse étude à faire que cette

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