CHAPITRE I
Aperçu historique. — Caractères de la leucoplasie. — Les leucoplasies buccale, vulvo-vaginale et urinaire. — La leucoplasie chez les animaux.
Historique. — Successivement désignée sous les noms d’ichthyosis, de tylosis linguæ, de kératosis mucosæ oris, de psoriasis buccal, l'affection qui nous occupe est connue actuellement sous le nom de leucokératose (x) et surtout sous celui de leucoplasie (2).
Bien que les données réellement précises sur cette affection datent de la remarquable thèse du P' Debove (1873), antérieurement cependant, des auteurs avaient déjà fourniquelques indications sur l'affection qui nous occupe.
En 1837 et 1858, notamment, S. Plumbe et Ulmann avaient fait connaître des plaques blanches de la bouche sous les noms d’ichthyosis et de tylosis linguæ.
Entre temps, Bazin avait inauguré en France l'étude de ces affections (1864) et commencé la collection célèbre de lhôpital Saint-Louis, que devaient successi-
.vement enrichir Hardy, Lailler, Hillairet et Dolbeau.
Mais c’est, comme nous l'avons dit, le P' Debove
qui placa, en 1873, la question sur le terrain véritable-
ment scientifique.
(x) Aevxos, blanc; xeoas, corne.
(2) Acvxos, blanc; rAaË, plaque. Ce terme de leucoplasie a été proposé par Schwimmer qui ne faisait, d’ailleurs, que traduire en grec l’expression de plaques blanches proposée par Devergie.
Dh
Dans une thèse désormais classique, le savant professeur de la Faculté de médecine de Paris sut — bien qu'il ne disposät que de deux pièces — poser les termes de ce problème d’une manière définitive ; les auteurs subséquents ont ajouté à ses descriptions mais ils n'en ont rien retranché; en tous cas, ils n’ont fait que marcher dans le chemin qu'il avait tracé.
Dans cette rapide revue, nous ne pouvons songer à résumer les innombrables travaux parus sur la question ; cependant, en raison de son importance fondamentale, il convient de rappeler ici les conclusions capitales, qui se dégagent de la thèse inaugurale du P' Debove.
L'une des deux pièces examinées par le P° Debove provenait d’un sujet «mort d’un cancroïde de la langue enté sur un/psoriasis lingual » ; l’autre, d’un malade opéré d’un cancroïde de la joue et porteur d’un psoriasis de la même région. Debove constata l'induration et l’'épaississement de la muqueuse ; il remarqua que la couche épithéliale était un peu épaissie et que le chorion avait une épaisseur considérable. « Il y a, dit-il, une véritable sclérose de la muqueuse. On trouve un nombre assez considérable de leucocytes infiltrés. À la superficie, les papilles linguales ont pris un aspect mamelonné, uniforme, rappelant l'aspect des papilles du derme cutané. A la partie profonde, le tissu fibreux du chorion pénètre entre les fibres musculaires de la langue ; on aperçoit d’abord quelques-unes de ces fibres, petites et isolées ; la sclérose paraît avoir envahi les couches musculaires les plus superficielles de l’organe, les avoir comprimées
et atrophiées. »
ne
Laissant de côté les points accessoires, il m'a paru résulter de mon examen deux faits: 1° l’épaississement de la couche épithéliale ; 2° l’épaississement et la sclérose
du chorion de la muqueuse. Le psoriasis lingual me
parait donc devoir être considéré comme une cirrhose
de la muqueuse buccale.
Presque simultanément, Mauriac faisait paraître, dans l'Union médicale, son mémoire sur le psoriasis buccal, qui, à l'inverse du précédent, était presque exclusivement basé sur la clinique ; le savant syphiligraphe caractérisait ainsi l'affection : «L’inflammation
scléreuse des papilles et des couches superficielles du
derme, l'hypersécrétion épithéliale, qui se condense sous
forme de plaques grises, opalines, blanches, et qui s’élimine sous forme d’écailles, de squames exclusivement formées de cellules épithéliales. »
A Vidal et à Leloir on doit une notion de haute valeur : la mise en évidence des processus kératoplastiques dans les affections leucoplasiques ; et au dernier de ces auteurs un mémoire presque exclusivement anatomo-pathologique qui marque un point décisif dans l'histoire de nos connaissances et dans lequel est formulé, pour la première fois, d’une facon précise, le diagnostic histologique de la leucoplasie au moyen des caractères suivants :
1° Hyperkératinisation ;
2° Hypertrophie de la couche à éléidine ;
3° Feutrage du derme.
Perrin et Stanziale ajoutent de nombreux exemples
à ceux de Leloir et bientôt ces recherches sont poussées
LS à fond dans une série de mémoires sortis de la clinique chirurgicale de Necker, dus à la plume du P' Le Dentu, de Pichevin et de Cestan et élaborés avec la collaboration anatomo-pathologique de Auguste Pettit.
D'après ce dernier auteur, qui à analysé minutieusement la question, la leucoplasieest caractérisée, au point de vue histologique, par les modifications énumérées
dans le tableau ci-contre: