CHAPITRE II
Examen des faits cliniques tendant à établir un rapport génétique entre la leucoplasie et l’épithélioma (1).
Nous rappellerons, tout d’abord, aussi sommairement que possible, la symptomatologie des altérations leucoplasiques.
Parfois, c’est le prurit qui a pour siège la plaque blanche, qui éveille avant tout l'attention du malade et qui l'amène à consulter un médecin ; mais, dans la majorité des observations, l'affection débute et évolue pendantuncertaintemps sans aucune manifestionappréciable, sinon par la vue. Cette indolence peut être absolue et se prolonger notablement de telle sorte que.le malade ne s’apercoit de sa lésion que par hasard, en se regardant dans la glace et alors que le mal a déjà envahi une portion notable de la muqueuse.
Le prurit, quand il existe, — et on l’a noté surtout pour la muqueuse vaginale —est en général modéré, et ce n’est qu’assez exceptionnellement que les démangeaisons acquièrent une intensité réellement gènante pour le patient.
Les plaques blanchâtres, qui constituent la grosse manifestation clinique de l’affection,apparaissent toujours
à l'insu du malade, et les phases tout à fait initiales de la
(1) Nous laissons naturellement de côté les rapports qui peuvent unir entre eux leucoplasie et syphilis. jé
Pre maladie nous sont encore inconnues. Tout ce qu'on peut dire, c’est que les premières manifestations consistent en l'apparition de taches, de très faible étendue, isolées ou rapprochées ; dans ce dernier cas, elles ne tardent généralement à se reprendre par leurs bords et à former par confluence des taches de superficie notable ; au contraire, si la lésion primitive est isolée, celle-ci s'étend progressivement.
On ne peut en aucune facon fixer la rapidité d'accroissement de ces taches ; alors que chez certains malades, on peut assister en un laps de temps relativement court à extension du mal, chez d’autres au contraire les progrès sont insignifiants et pendant des années on peut constater que le tableau ne change pas sensiblement.
À l’origine les plaques leucoplasiques sont opalines et transparentes et leur aspect spécial est bien rendu par cette comparaison de Pichevin et Pettit : « La muqueuse semble avoir été touchée légèrement avec un crayon de nitrate d'argent ».
Un peu plus tard, on note des changements du côté de la muqueuse; celle-ci a perdu de sa souplesse et son épaisseur est accrue; simultanément, l'aspect des plaques blanches a varié, elles semblent formées de squames blanchâtres, surélevées au-dessus du niveau des parties-saines.
Plus tard, la surface malade s’indure progressivement, elle se dessèche, se craquelle, se fissure en tous sens. Ces fissures présentent des profondeurs variables et peuvent atteindre les cellules du stratum germinativum,
ainsi que Leloir l’a bien mis en évidence.
RNA PE A
La-très grande majorité des plaques leucoplasiques parcourent le cycle évolutif que nous venons d’esquisser mais quelques-unes semblent le dépasser et subir une transformation remarquable si on s’en rapporte aux observations, même les plus anciennes, relatives à la leucokératose.
En effet, dès 1862, John More Meligan avait constaté l'apparition d’un épithélioma lingual, au point même où il observait depuis plusieurs années déjà une plaque leucoplasique chez un de ses malades et cette succession n'avait pas été-sans vivement frapper son esprit. A la suite de cette publication, nombre de chirurgiens anglais firent connaître des cas d’épithélioma faisant leur appariion sur des plaques anciennes de leucoplasie ; c'est ainsi que Hulke et Paget en communiquaient chacun un cas, à la même réunion de la « Royal medical and surgical Society » [1863].
Depuis lors, les observations n’ont pas cessé dé se multiplier : Hulke, déjà nommé, en publie deux nouveaux cas ; Morris, trois ; et Weir, réunissant dix cas personnels à ceux de ses devanciers, établit une statistique s’élevant à 68 cas présentant 3r fois de la dégénérescence cancéreuse.
Ces faits suflisaient amplement pour suggérer l'idée d'une relation génétique entre les lésions leucoplasiques et l’épithélioma.
La transformation d’une plaque leucokératosique en épithélioma, ou tout au moins, le développement d’un cancer au niveau où au pourtour d'une plaque avait été
si souvent observée, dès 1870, qu'il était bien difficile
d'admettre une simple coïncidence et qu'il était logique. de supposer que la leucoplasie la plus bénigne pouvait évoluer vers l’épithélioma.
Malheureusement, si la clinique a eu le mérite de dégager cette notion fondamentale, par contre, et cela malgré les efforts de praticiens consommés, elle a été jusqu'ici impuissante à donner une base scientifique à ces conceptions ; seule, l'histologie a pu, entre des mains exercées, nous fournir cette confirmation.
Dans ces conditions, il est inutile de nous attarder
«davantage à examiner, à notre point de vue spécial, les
faits cliniques, puisqu'il nous serait impossible d'en tirer aucune notion profitable ; nous nous bornerons simplement à résumer dans le tableau ci-contre, les résultats fournis par les principaux auteurs qui se sont pré-
occupés du pourcentage de l'épithélioma leucoplasique.
PROPORTION DE LÉSIONS LEUCOPLASIQUES PRÉSENTANT LA DÉGÉNÉRESCENCE ÉPITHÉLIOMATEUSE