CHAPITRE X
Les préjugés patriotiques français :
La France terre classique de la Révolution
et de la Liberté.
La croyance à la supériorité militaire de leur race 2st plus particulière aux patriotes français appartenant aux partis rétrogrades, monarchistes et nationalistes; il est une autre illusion généralement répandue, mais que nourrissent plus spécialement les patriotes français des partis avancés, surtout ceux de la bourgeoisie républicaine.
Pour eux, la France, c'est la terre nourricière de la liberté, le pays des droits de l'homme. Il faut les entendre célébrer leur grande Révolution de 1789-93 auprès de laquelle les Révolutions anglaise et américaine comptent à peine. Qu'est-ce que la Révolution anglaise du xvii' siècle à côté d'elle ? Peuh ! un événement purement anglais? Qu'est-ce que la Révolution américaine et la déclaration des droits de 1787? un incident dans la vie du monde civilisé. Il n'}^ a qu'une Révolution qui compte : la Révolution française; elle seule a véritablement ébranlé le monde ; elle seule est un événement humain, elle seule a bouleversé l'humanité toute entière. A force de le répéter, les Français ont fini par je croire, et ce qui est plus merveilleux, ils ont fini par le faire croire autour d'eux à l'étranger.
Ici encore la vérité est sensiblement différente de la légende.
Sans méconnaître l'importance de la Révolution française et la répercussion qu'elle a eue dans toute l'Europe, on peut dire que bien des peuples ont travaillé tout aussi efficacement à l'émancipation de l'humanité et que la Révolution française, si elle a eu des contre-coups heureux à l'étranger^ ellemême n'est que le contre-coup de grands mouvements qui s'étaient produits au dehors.
Quoi qu'en disent les patriotes français, la bourgeoisie anglaise avait fait sa révolution plus d'un siècle avant la bourgeoisie française; la nation anglaise avait eu son Louis XVI en la personne de Charles I^'" et son Napoléon en la personne de Cromwell; le jury, la liberté de la presse, du moins pour la bourgeoisie, le régime constitutionnel, le régime parlementaire, ce n'est pas en France, c'est en Angleterre qu'on les a vus pour la première fois appliqués. C'est en Angleterre que iViontesquieu et Voltaire, et bon nombre d'autres démolisseurs de l'ancienne monarchie française, sont allés à l'école de la liberté. j
S'il y avait un pays qui pût revendiquer la qualité de pionnier de la liberté politique, ce n'est donc pas la France, c'est l'Angleterre, dont les idées ont rayonné sur le vieux monde par l'intermédiaire de la France, et sur le nouveau monde, par l'intermédiaire de l'Amérique anglo-saxonne dont l'organisation républicaine a servi de modèle et de stimu-
lant à toute l'Amérique latine pour s'affranchir à son tour.
Mais la Révolution d'Angleterre du xyii"^ siècle aurait-elle jamais eu lieu sans la Réforme, dont la Bohême de Jean Huss et l'Allemagne de Luther ont été les berceaux?
Et la Réforme allemande elle-même n'est-elle pas fille de la Renaissance italienne qui, elle-même, n'est que la résurrection sur le sol italien du libre génie de la Grèce antique?
Bien fort serait celui qui dirait après avoir pesé les bienfaits de la Renaissance italienne, de la Réforme allemande, deJa Révolution anglaise et de la Révolution française lequel de ces grands événements a le plus fait pour l'émancipation de l'humanité, lequel des peuples italien, allemand, anglais ou français a fait le plus pour la liberté humaine.
La vérité c'est que tous les peuples ont apporté leur pierre à l'œuvre commune, ou qu'ils l'apporteront demain, et qu'à l'heure actuelle tous les peuples ont leur contingent de révoltés et de brutes asservies, d'hommes d'avant-garde et d'esprits rétrogrades et routiniers.
Et, malheureusement, dans tous les pays les révoltés et les hommes d'esprit libre sont une poignée, et les autres un troupeau innombrable.
La terre classique des Révolutions, la France, ressemble à ce point de vue, aujourd'hui comme dans le passé, à toutes les nations voisines.
La France avait à peine fait sa Révolution de
1789-93, étonnée de l'avoir faite, qu'elle se ruait aux pieds de Napoléon I^"".
Une poignée de démocrates énergiques avait à peine fait la Révolution de 1848, que l'immense majorité du pays, affolée, acclamait Napoléon III.
La France n'a aujourd'hui la forme républicaine, l'étiquette républicaine que parce qu'elle eut le bonheur d'être battue à plate couture en 1870: ce ne sont pas les républicains français qui ont conquis de haute lutte la République actuelle ; Bebel avait raison lorsqu'il disait au dernier Congrès d'Amsterdam que c'est Bismarck^ de Moltke et l'armée prussienne qui la Jeur ont donnée. Le second empire était sorti en France d'un coup d'État militaire ; il vivait par l'armée ; si l'armée impériale au lieu d'avoir été prise en deux coups de filet, à Metz et à Sedan était entrée victorieuse à Berlin, l'immense majorité de ce peuple français qui a fait la grande Révolution, serait à plat ventre devant le rejeton de Napoléon III, comme la majorité de ce peuple allemand qui n'a pas fait la grande Révolution est à plat ventre devant l'héritier de Guillaume i^"".