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CHAPITRE XI

Le patriotisme est une religion; Le culte du drapeau.

Le jeune patriote est sorti de Técole.

Il a de la barbe au menton; il a commencé à lire les journaux politiques, qui ont enfoncé dans son cerveau les enseignements de l'école; pas un des préjugés patriotiques qui distinguent lebon Français ne lui manque.

Le patriote est complet.

Le patriotisme est pour lui comme une religion. Les religions révélées ont leurs dévots fanatiques ; d'autres, dont la croyance est un peu raisonnée, ont perdu le fanatisme, mais sans croire aveuglément toutes les vérités révélées, ils sont restés des déistes.

La religion patriotique de même a ses fanatiques, qu'on appelle nationalistes et impérialistes suivant les pays; et des dévots raisonneurs qui rejettent les exagérations du patriotisme, mais qui conservent au fond du cœur le culte de l'idole.

Pour les uns et pour les autres, la Patrie est une sorte de divinité, dont il est impie de prononcer le nom avec irrévérence; il y a du mysticisme jusque

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dans le sentiment patriotique des patriotes les plus raisonneurs et les plus raisonnables. Ceux-ci sont des libres penseurs, qui admettent qu'on discute tout : Dieu, la Propriété. Il n'y a que la Patrie qui soit au-dessus de toute discussion ou s'ils consentent à la discuter, ils en parlent avec une tendresse filiale, ils affichent pour elle une préférence sentimentale qui touche à la dévotion. Les uns et les autres, ils parlent de la patrie comme les croyants parlent de leur dieu : le drapeau devient l'emblème « sacré » de la patrie; le sol de la patrie est le sol « sacré » de la patrie, même pour les pauvres diables qui ne possèdent pas un lopin de terre.

Les vieilles religions ont leurs prêtres : la nou-, velle religion patriotique a les siens. Sur le piédestal où la piété des fidèles avait placé le prêtre, avec une auréole de pureté et de sainteté^ la foi patriotique de leurs descendants a placé le soldat, le militaire professionnel, celui qui a choisi par goût, par vocation, parce que ses instincts l'y poussaient, la carrière militaire, le noble métier des armes.

Car c'est celui-là le métier noble entre tous.

Le métier noble par excellence ce n'est pas celui du mineur qui au péril de sa vie,, extrait péniblement des profondeurs de la terre le minerai noir, le pain des machines; ce n'est pas celui du cultivateur qui féconde la terre, dont les moissons nourriront demain l'humanité.

Ce n'est pas non plus celui de l'instituteur qui défriche péniblement des cerveaux incultes, essayant

d'y faire lever le bon grain de l'esprit critique et du libre examen. ^ .

Le métier noble entre tous c'est le métier militaire, c'est celui où, dès qu'on y entre, on fait abdication de sa personnalité, de sa volonté; ou on n'^st plus qu'un numéro, une machine, et quelle machine! une machine à tuer par ordre, sans savoir pourquoi : c'est cela le noble métier des armes. L'armée c'est l'école de l'honneur, du courage, c'e l'esprit de sacrifice.

Le croyant a une haute idée de sa religion : il la croit très supérieure à toutes les autres; le protestant regarde avec pitié les superstitions catholiques, le catholique qui débite son chapelet sourit des moulins à prières du dévot boudhiste, le boudhiste considère le musulman comme un barbare grossier, lien est de même des patriotes. L Anglais trouve sa patrie la première du monde ; 1 Americain trouve que la jeune Amérique lui est bien supérieure; le Français croit la patrie française a cent mille coudées au-dessus de la patrie allemande; le patriote allemand, pour rien au monde, ne voudrait voir la patrie allemande ressembler à la patrie française; il n'est même pas jusqu'au pauvre moujik russe, qui, en son obscur cerveau de ruminant, ne place la sainte Russie au-dessus de toutes les

nations.

Cette vanité n'est que ridicule.

Malheureusement, la religion patriotique comme les autres religions, crée un autre état d'esprit qui

n'est pas seulement ridicule, qui est dangereux. Les anciennes religions, au temps où la foi était vivace dans tous les cœurs, s'accompagnaient de haine et de méfiance à l'égard des hérétiques et des infidèles ; les catholiques fervents détestaient les Juifs et autres mécréants, pour qui on alluma les bûchers de la sainte Inquisition ; ils firent, au nom du Dieu de paix et d'amour, les croisades d'Orient contre les Musulmans ; ils traitèrent aussi, à ce que raconte .l'histoire, les protesunts avec quelque rigueur. Protestants et musulmans furent à peine plus doux pour ceux qui n'étaient pas de leur religion.

Les patriotes de tous pays nourrissent souvent des sentiments analogues pour l'étranger, pour celui qui a commis le crime de naître dans une autre patrie; l'école, nous l'avons vu, prend soin d'envenimer les souvenirs sanglants que les peuples traînent après eux, depuis les guerres du passé. Si les esprits éclairés ou généreux de chaque nation refoulent cet instinct bestial que l'éducation patriotique de l'école a souvent cultivé en eux, la moindre crise internationale, le moindre conflit le font éclater brutalement de chaque côté des frontières chez les masses et les précipent à la gorge les unes des autres.

11 est piquant de constater qu'en tous pays la religion patriotique est introduite dans les cerveaux et dans les nerfs par les mêmes procédés que les religions proprement dites.

L'une comme l'autre prend l'enfant dès le jeune

âge, avant que son esprit critique n'ait commencé à se former ; les chansons patriotiques remplacent les cantiques; les manuels d'histoire et d'instruction civique remplacent la bible et le catéchisme ; au lieu des chasubles éblouissantes d'or et de pierreries du prêtre, ce sont les costumes criards, tapageurs des soldats et des officiers^ un mélange carnavalesque de bleu, de rouge,, de vert, de doré, de plumes de coq, de plumes d'autruche ; les chapelets et les autres mômeries catholiques sont remplacés par les exercices de chiens savants de la caserne, destinés eux aussi à étouffer toute initiative et toute réflexion; ce n'est plus la musique troublante de l'orgue, c'est le bruit énervant des tambours, des trompettes, des musiques guerrières; en guise de processions, des revues, des parades, des alignements tirés au cordeau, des défilés à grand orchestre, où l'on voit 5o.ooo marionnettes humaines lever la patte en cadence, au commandement.

Pas une fête publique, ni en Allemagne, ni en France, qui ne soit accompagnée d'une exhibition solennelle de soldats sous les armes.

Chaque 14 Juillet, en l'honneur des grands ancêtres qui ont pris la Bastille, l'armée française est exhibée sur les places publiques de toutes les villes de garnison.

Des centaines de milliers de citoyens se lèvent de bon matin pour aller voir griller sous le soleil^ en son costume carnavalesque, le guignol national.

Et là, tous, ils poussent des bravos frénétiques

quand ils voient défiler, au milieu de nuages de poussière, des lignes interminables d'hommes, de chevaux, de canons, une masse formidable de viande de boucherie et d'instruments d'abattoir.

Et quand passe devant eux, au bout d'un bâton, le morceau d'étoffe qui est l'emblème sacré de la patrie, un frisson religieux court dans leurs nerfs et ils se découvrent dévotement devant l'icône^ comme leurs pères se découvraient devant le saint sacrement.

Arrivé à ce degré de déformation intellectuelle, le patriote est bête à tuer : il est à point pour l'abat- ^ toir.

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