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CHAPITRE XII

Pourquoi les classes dirigeantes prêchent au peuple le patriotisme : le patriotisme soutien de l'ordre capitaliste.

L'amour du village natal est un sentiment naturel, presque inné au cœur de l'homme.

Mais l'amour de la patrie, des grandes patries où le hasard nous a fait naître, est un sentiment acquis, factice, artificiel : ce n'est que par un long et savant dressage qu'on arrive à l'inculquer aux peuples; ce n'est que par une suggestion.de tous les instants, par un empoisonnement qui commence au berceau, que l'on arrive à obtenir de pauvres hères, qui ne possèdent rien, pour qui la patrie est une marâtre, qu'ils aillent mourir pour elle, joyeusement.

Il n'est pas difficile de découvrir pourquoi, dans toutes les patries, les classes dirigeantes cultivent précieusement le sentiment patriotique dans le cœur des foules.

C'est qu'elles y trouvent un intérêt de premier ordre, un intérêt vital.

Non pas que les riches se soient dit un beau jour, après s'être concertés : « Cultivons le patno-

tisme dans le cœur de nos peuples, parce que c'est un sentiment qu'il nous est utile d'entretenir ! »

Les actes d'une classe, si clairvoyante qu'on la suppose, sont comme les actes des individus; ils ont tous des mobiles complexes, souvent obscurs : c'est plutôt un puissant instinct de conservation, qu'un sentiment raisonné qui, dans chaque pays, pousse les classes dirigeantes à prêcher le patriotisme aux peuples.

Patriotes eux-mêmes, parce que la patrie est pour eux une mère, ils ont de tous temps senti confusément la nécessité d'attacher par un lien moral et presque mystique, la masse des déshérités à l'ordre de choses dont les riches seuls profitent, en chaque pays.

Le patriotisme est précisément ce lien moral, quasi religieux, qui unit, dans chaque patrie, les riches aux pauvres, les loups aux moutons.

Il est bon, il est utile, il est indispensable pour les classes dirigeantes, que les peuples qu'elles tondent aient la conviction profonde que les intérêts des riches et des pauvres sont étroitement solidaires en chaque nation.

Il est bon, il est utile, il est indispensable pour les classes dirigeantes, que les parias de chaque patrie considèrent les riches compatriotes qui les exploitent, non comme des ennemis, mais comme des amis, et en certains jours, comme des frères.

Le patriotisme masque, en chaque nation, l'antagonisme des classes, au profit de la classe diri-

géante; par là il prolonge et facilite sa domination.

Mais le patriotisme n'est pas seulement à l'heure actuelle le soutien moral de l'ordre capitaliste.

11 sert de prétexte à l'entretien de formidables armées permanentes, qui sont le soutien matériel, le dernier rempar: des classes privilégiées.

Le prétexte, le seul but avouable et avoué de l'armée, c'est de défendre la patrie contre l'étranger; mais une fois revêtu de la livrée de la patrie, quand le dressage de la caserne a tué en lui toute intelligence , toute conscience de ses intérêts , l'homme du peuple n'est plus qu'un gendarme au service de ses exploiteurs contre ses frères de misère.

En Russie, à St-Pétersbourg, le 22 janvier igoS, des milliers d'ouvriers et d'ouvrières, s'avançaient en masses profondes, sans armes, dans une attitude de suppliants, vers le Palais impérial où une délégation devait humblement présenter au tzar les revendications du peuple. Que réclamaient ces malheureux?

Ils venaient supplier le tzar d'accorder à la nation russe tout entière le droit de nommer des représentants qui l'aideraient, lui, à faire des lois,' qui contrôleraient les agents du gouvernement, qui empêcheraient les grands ducs et les fonctionnaires de voler cyniquement les contribuables; ils réclamaient les quelques garanties que dans toute l'Europe civilisée les classes dirigeantes ont dû, de gré ou de force, accorder à leurs sujets.

Autour du palais impérial, à tous les points stratégiques de la ville, des milliers de soldats étaient postés comme autant de chiens de garde féroces.

Ces soldats, pour la plupart, étaient des fils de paysans, des fils d'ouvriers, des fils de misérables fonctionnaires; en réclamant une limite à l'exploitation de la nation russe par ses dirigeants, la foule travaillait donc pour ces soldats eux-mêmes, pour leurs pères, pour leurs mères, pour leurs frères.

Ils avaient été arrachés de leur village, qu'ils avaient quitté au milieu des pleurs^ sous prétexte de défendre le sol sacré de la sainte Russie.

Dès le jeune âge ils avaient appris qu'un soldat ne doit pas discuter les ordres qu'il reçoit; il doit à la patrie le sacrifice de sa vie, jusqu'au sacrifice de sa raison.

En Russie, la patrie s'incarnait alors et s'incarne encore en un monarque qui croit de son intérêt de maintenir la nation russe sous le régime de son bon plaisir et du bon plaisir de ses parents, de ses ministres et de ses hauts fonctionnaires.

Le maître donna un ordre : et les paysans et ouvriers russes déguisés en soldats tirèrent à bout portant sur la foule désarmée qui venait réclamer un peu de liberté et un peu de bien-être pour tous les membres de la nation russe, sans exception, y compris les soldats et leurs familles.

Demain^ si rentrés dans la vie civile, ils viennent à leur tour demander des réformes, d'autres hommes du peuple, affublés des mêmes vêtements

militaires qu'ils portaient le 22 janvier, les massacreront., comme ils ont massacré leurs frères, au nom du tsar, au nom de la sainte Russie.

Et dans tous les pays l'armée est destinée aux mêmes besognes.

En Allemagne, où la police jusqu'ici suffit à maintenir « l'ordre », l'empereur Guillaume répète, quand il en a l'occasion, les propos qu'il a tenus à Postdam au début de son règne : « Vous êtes mes soldats; vous vous êtes donnés à moi corps et âme ; il n'y a pour vous qu'un ennemi, c'est mon ennemi ; en ce temps d'intrigues socialistes, il peut arriver que je vous ordonne de tirer sur vos frères et vos parents : Dieu nous en préserve ! mais dans ce cas vous devez obéir sans murmurer. »

En Italie, en Espagne, pays de monarchie parlementaire, les massacres d'ouvriers ou de paysans grévistes ne se comptent plus.

En France, où la patrie ne s'incarne plus en un homme, où la République est comme le gouvernement anonyme de la bourgeoisie, l'armée « nationale » est employée au même métier de chien de garde.

Il y a dans tous les centres industriels une population ouvrière qui commence à être gagnée aux idées socialistes.

La minorité consciente y aurait vite fait d'entraîner la majorité peu instruite à une refonte complète du mode de production et de propriété, sur des bases collectivistes ou communistes.

En face d'une poignée de patrons, il y a, concentrés sur quelques points du territoire, des milliers de prolétaires qui n'en feraient qu'une bouchée,

A Lille, à Roubaix, à Saint-Etienne, dans tous les centres miniers, dans tous les grands ports de guerre et de commerce, à Paris et à Lyon, la classe ouvrière, représentée par ses Syndicats, groupée dans ses Bourses du Travail, aurait vite fait de décréter l'expropriation, pour cause d'utilité publique, de la classe patronale et propriétaire.

Elle aurait vite fait de donner à la commune la propriété et l'entretien des maisons d'habitation.

Elle aurait vite fait de lui donner la propriété et l'exploitation de l'éclairage^ des transports, des usines et ateliers.

Elle aurait vite fait de fermer les boutiques du petit commerce, de communaliser les grands magasins existants et d'en créer d'autres dans chaque quartier; elle aurait vite fait de brûler le Grand- Livre de la Dette publique, les titres entassés chez les avoués, les notaires et les banquiers ; de faire main-basse sur le numéraire de la Banque de France, et de transformer cette Banque de France en une banque publique, émettant comme billets de banque des bons de travail ou d'échange que les travailleurs recevraient en échange de leur travail, et avec lesquels ils se procureraient tout ce dont ils auraient besoin dans les magasins publics.

Et les masses paysannes laisseraient faire, pourvu qu'on ne touchât pas à la petite propriété paysanne,

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elles laisseraient faire surtout si on leur abandonnait, si on abandonnait à des Syndicats de journaliers et de petits propriétaires ruraux, les domaines agricoles détenus par des châtelains ou des bourgeois frelons.

Pour la première fois en France, on verrait les instruments de travail aux mains des travailleurs ; on verrait la ruche ouvrière et paysanne enfin débarrassée des frelons qui prennent le meilleur de son miel ; par une organisation rationnelle de la production, par une augmentation énorme de la consommation, par le développement incessant du machinisme, pour la première fois on verrait tous les habitants d'un pays bien nourris, bien vêtus, bien logés, arrachés à l'ignorance en même temps qu'au surmenage^ à la misère et à l'insécurité du lendemain.

Amour sacré de la Patrie I heureusement tu es là pour empêcher une pareille catastrophe. Grâce à toi, les parias qui n'ont rien à perdre ni rien à défendre, consentent à être soldats; ô merveille du patriotisme, ils subiront sans se plaindre, comme un mal nécessaire tout au moins, la dure discipline militaire. Les voilà dressés.

Eh bien, maintenant que leurs pères, leurs frères, des parias comme eux, bougent; qu'ils se mettent en grève pour améliorer leur sort; qu'ils s'approchent de trop près, l'air menaçant, de l'assiette au beurre, et une décharge, commandée par un officier qui appartient par sa condition sociale à la

classe des privilégiés, mais exécutée par des parias, viendra tout faire rentrer dans Tordre.

Après Fourmies, Limoges ! en attendant une Semaine Sanglante comme celle qui, en mai 1871, vit le massacre de So.ooo ouvriers parisiens.

Le jour où les déshérités de chaque pays verraient nettement que leurs seuls véritables ennemis sont les capitalistes qui les maintiennent dans la gêne, l'insécurité du lendemain, le surmenage, la misère et l'ignorance, la révolution sociale serait faite.

Le patriotisme, en rapprochant et en confondant les riches et les pauvres dans une même patrie, empêche cette vision nette de la lutte des classes, comme en mettant au service des classes dirigeantes des armées formidables il les protège contre les revendications populaires.

Le patriotisme est, à l'heure actuelle, le grand obstacle à la diffusion du socialisme, qui est basé sur le principe de la lutte de classe.

Il est le plus puissant des obstacles qui se dressent devant la Révolution sociale.

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