CHAPITRE XIII
Pourquoi les classes dirigeantes prêchent aux peuples le patriotisme : les petits profits des guerres extérieures.
Le patriotisme rend un autre service aux classes dirigeantes. Il associe, corps et âme, chaque peuple à sa classe dirigeante, dans ses conflits avec les classes dirigeantes voisines, conflits qui peuvent rapporter des profits aux dirigeants, mais qui ne rapportent jamais que des coups, des augmentations d'impôts et des souff'rances sans compensation au troupeau des dirigés.
Il fut un temps, dans l'histoire de l'humanité, où les peuples avaient personnellement intérêt à défendre la patrie des riches.
C'est le temps, déjà lointain pour les peuples d'Europe, où tous les membres de chaque groupement possédaient vraimentun patrimoine commun; à l'origine des sociétés humaines, quand la chasse d'abord, l'élevage plus tard étaient les seules ressources des tribus humaines, nos ancêtres ont vécu dans un communisme grossier qui, pour beaucoup d'entre eux, ne cessa qu'avec la fin de leur vie nomade, et même souvent longtemps après leur établissement dans des terrains agricoles ; la tribu
possédait des territoires de chasse, ou des pâturages qu'elle disputait aux autres tribus ; elle possédait des troupeaux qui excitaient la convoitise des voisins ; il est évident que tous^ les serviteurs comme les chefs, avaient intérêt à défendre le patrimoine commun ; la perte d'un riche terrain de chasse, d'un gras pâturage, d'une partie ou de la totalité d'un troupeau, atteignait les serviteurs comme les maîtres. Si l'on peut donner le nom de patriotisme au sentiment qui animait tous les membres de la tribu en face des appétits rivaux des autres tribus, ce patriotisme-là était raisonnable, même chez les plus humbles des serviteurs, car il était intéressé, il leur était profitable.
L'intérêt de chacun à défendre le patrimoine commun était doublé d'ailleurs par l'instinct de conservation personnelle en un âge de barbarie où le prisonnier de guerre, l'étranger, pouvait être mis à mort s'il tombait entre les mains de brutes appartenant à d'autres groupements.
Plus tard, quand les tribus humaines se furent fixées au sol, quand la propriété individuelle de la terre en se développant eût divisé chaque cité en riches et en pauvres, en patriciens et en plébéiens, il pouvait y avoir encore intérêt pour les plébéiens à défendre la cité, côte à côte avec les patriciens; il y avait, en effet, pour les plébéiens un gros risque à courir si leur cité était battue : ils risquaient de tomber dans l'esclavage.
Il n'était pas rare, en effet, que les prisonniers
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de guerre fussent vendus comme esclaves. Si pauvre qu'il fût, le plébéien était un homme libre, jouissant de quelques droits, un homme; l'esclave n'était qu'un animal, une chose.
Mais depuis que l'on ne mange plus les prisonniers de guerre, qu'on ne les tue plus, et qu'on ne peut plus les réduire en esclavage, les gens du peuple n'ont plus aucun intérêt à défendre les patries dont ils sont les parias.
Ils n'y ont intérêt qu'en un seul cas, extrêmement rare dans l'histoire des sociétés modernes : c'est celui où ils font une Révolution triomphante contre leurs dirigeants, où la classe opprimée saute à la gorge de la classe oppressive : alors si la classe oppressive, pour défendre ses privilèges menacés ou perdus, appelle à son aide les classes dirigeantes étrangères, alors, mais alors seulement, il y a intérêt pour les parias à repousser l'étranger. Ce jourlà, ils ont bien un intérêt à se battre : car, sous les apparences d une guerre étrangère, c'est une guerre civile, une guerre de classe qu'ils soutiennent, et les guerres civiles, les guerres de classes, si elles tournent bien pour la classe inférieure, sont essentiellement des guerres où les déshérités ont quelque chose à gagner.
Ce cas s'est présenté une fois dans l'histoire de la France moderne : à l'époque où la bourgeoisie faisait,, avec l'aide du peuple, sa révolution contre les privilégiés de l'ancien régime.
Il y eut un instant, dans l'histoire de la nation
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française, où le régime français apparut très supérieur à tous les régimes existant alors chez les peuples voisins : c'est l'instant où le régime absolutiste existait tout autour de la France, avec son cortège de privilèges; la France vit tomber en quelques années, avec la Bastille et l'absolutisme royal, la grande propriété ecclésiastique, une partie de la grande propriété nobiliaire, les dîmes, les cens, tous les anciens droits féodaux ou domaniaux,; il sembla que le vieux monde s'écroulait sans laisser de trace, et que de ses ruines sortait une société neuve, où il n'y aurait plus aucun privilège de naissance, ni de classe, où l'on ne verrait plus de gens crevant d'indigestion à côté d'autres ayant faim.
A cette heure unique d'espérance, quel homme du peuple ne se serait pas levé pour défendre cette Révolution si grosse de promesses? Ce n'était pas un patriotisme mystique qui inspirait la masse des âOldats de l'an I ; on tenait déjà des réalités palpables; on cultivait une terre affranchie de servitudes lourdes ou gênantes; on avait acquis quelques parcelles de biens nationaux; les impôts, on en payait peu ou prou. On savait que si les nobles émigrés rentraient, victorieux, ils commenceraient par rétablir Luut un régime abhorré, non sans avoir pendu dans toutes les communes quelques meneurs.
De même, le jour où les prolétaires d'une des nations actuelles, auraient, par une révolution victorieuse, mis la main sur les grands instruments
de travail détenus aujourd'hui par la minorité capitaliste, le jour où ils seraient devenus dans un pays quelconque co-propriétaires d'une immense richesse sociale, ce jour-là, ils auraient un patrimoine commun à défendre, et en le défendant contre les classes capitalistes d'alentour, ils défendraient vraiment un régime social supérieur.
Mais, hormis ces cas de révolution, qui sont des cas exceptionnels, la classe des déshérités n'a absolument aucun intérêt à défendre la patrie; car, sauf les périodes et les lendemains de révolution, les pays qui sont voisins ont à peu de chose près le même régime, quoique souvent sous des étiquettes gouvernementales différentes.
Au Moyen-âge, quand le régime féodal, plus ou moins entamé par les monarchies et les communes aristocratiques ou bourgeoises, s'étendait sur toute l'Europe occidentale, méridionale et centrale, quel intérêt avaient les ouvriers ou les pavsans à se faire tuer pour leurs seigneurs?
Pendant les xiv^ et xv^ siècles, quel intérêt, par exemple, avaient les paysans et les ouvriers français à vouloir être tondus plutôt par des rois et des seigneurs français que par des rois et des seigneurs anglais, qui auraient vite appris la langue des vaincus, comme toutes les poignées de conquérants s'installant au milieu de masses compactes de vaincus?
Deux siècles plus tard, quand la monarchie absolue battait son plein dans toute l'Europe,
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quand la monarchie constitutionnelle anglaise était aussi dure pour les gens du peuple que la monarchie absolue^ quel intérêt pouvaient avoir les masses paysannes ou ouvrières à être gouvernées et saignées par des maîtres français, plutôt que par des maîtres anglais, espagnols ou allemands?
Et aujourd'hui que le régime capitaliste, partout le même sous la diversité des étiquettes gouvernementales, s'étend en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie et commence à s'implantergen Russie où il fait éclater un régime suranné, quel intérêt ont les prolétaires de l'une ou l'autre patrie à se faire tuer dans des guerres internationales pour la patrie où ils ne possèdent rien, pas même le droit à un travail assuré.
Dira-t-on que les prochaines guerres seront surtout des guerres d'expansion coloniale et que les prolétaires eux-mêmes ont intérêt à l'expansion coloniale de leur paîrie?
C'est un préjugé très répandu dans le peuple et que la bourgeoisie capitaliste entretient par ses journaux, que les colonies sont profitables, non seulement aux capitalistes, mais aux ouvriers de la métropole.
Sans doute, dans le régime de libre concurrence qui est la base du mode de production capitaliste actuelle, les colonies peuvent servir de débouchés à l'industrie de la mère-patrie, ce qui est une aubaine non seulement pour les gros patrons, mais par ricochet pour leurs ouvriers; mais voici, le revers
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de la médaille : la colonie à son tour fait une rude concurrence à certains produits de la métropole.
Les filatures de coton de l'Inde, à l'heure actuelle, sont en train de supplanter en Chine les cotons de Manchester, et ce n'est pas, on peut en être sûr, pour le plus grand bien des ouvriers anglais; laissez s'ouvrir les marchés chinois; laissez les capitalistes européens, si internationalistes quand il s'agit de leurs intérêts, monter là-bas, dans cette fourmilière humaine, où la main-d'œuvre est pour rien, des fabriques de tissus et des usines métallurgiques; et quand les produits qui en sortiront viendront inonder les marchés d'Europe, entraînant des crises et des chômages^ peut-être songera-t-on alors qu'il est quelquefois utile aux nations, comme aux individus, de voir plus loin que le bout de leur nez.
Qu'on songe enfin, à tout ce qu'a coûté en argent^ — ne parlons pas des hommes, cette vile marchandise qui ne compte pas — l'acquisition de l'empire colonial français, qu'on songe aux milliards dépensés, et qu'on se demande si ces milliards consacrés dans la métropole à des travaux utiles, à éteindre la dette, à dégrever les impôts, n'auraient pas singulièrement soulagé la production nationale, et facilité aux produits français, par le bon marché de la vie en France, les moyens de lutter sur les marchés d'Europe avec les autres produits des nations européennes.
Que ceux qui croient à la nécessité des colonies,
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songent que la Suisse et la Belgique, deux petits pays qui ont été préservés par leur petite étendue ou leur situation de l'idolâtrie des kilomètres carrés aux colonies, sont parmi les pays les plus industrieux du monde, que la Belgique et la Suisse, ce dernier pays si pauvre pourtant et sans houille, font proportionnellement à leur population un chiffre d'affaires près de trois fois considérable comme la France.
Qu'on songe que l'Allemagne a fort bien pu se passer jusqu'ici de colonies, et que l'absence de colonies n'a pas empêché la croissance formidable de l'industrie allemande et du commerce allemand.
Ceux qui croient à l'utilité et à la nécessité des colonies même pour la classe ouvrière de la métropole, se laissent hypnotiser et abuser par le développement industriel et commercial de l'Angleterre : ils attribuent ce développement surtout à son empire colonial, alors qu'il est surtout le résultat de la richesse de l'Angleterre en houille et en minerai de fer, richesses qui ont assuré aux capitalistes anglais une supériorité écrasante sur leurs concurrents plus mal doués sous ce rapport. Qu'on demande d'ailleurs aux paysans irlandais qui se nourrissent de pommes de terre et qui vivent dans des taudis, qu'on demande aux millions de mendiants, de sans-travail que renferme l'Angleterre si cela les enrichit 'jeaucoup de « posséder » le Canada, l'Inde, le Cap, l'Australie et tant d'autres colonies.
En réalité, les prolétaires n'ont pas plus d'intérêt
à l'extension de l'empire colonial de leur patrie qu'ils n'en ont à son agrandissement territorial en Europe.
Mais, dira-t-on, si les prolétaires, et d'une façon générale les hommes du peuple, n'ont rien à perdre quand ils changent de patrie, pourquoi les Alsaciens- Lorrains, par exemple, ont-ils protesté si violemment contre l'annexion allemande?
Si les Alsaciens, annexés de force en 1871, ont souffert moralement de l'annexion, c'est parce que dès le jeune âge on les avait aveuglés de patriotisme, aveuglés et abêtis. Ils avaient appris dans la famille, à l'école, par leurs journaux et leurs livres, que la France était une mère pour eux; que les les Français étaient le peuple le plus libre, le plus riche, le plus brave, le plus spirituel, le plus heureux du monde, que les Allemands étaient un ramassis de brutes arriérées, violentes et imbéciles. Ainsi suggestionnés, du jour au lendemain, on les force à devenir Allemands! Qui ne comprend leur souffrance morale, leur déchirement douloureux?
Si on ne les avait pas au préalable abêtis de préjugés patriotiques, ils se seraient vite aperçus — ils commencent du reste à s'en apercevoir — qu'être exploité et tondu en Allemagne ou en France, c'est à peu près la même chose pour un pauvre diable.
Mais il faut aller plus loin, et dire : non seulement les peuples n'ont aucun intérêt à défendre leur patrie, mais souvent ils ont intérêt à sa défaite.
Pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire, c'était l'intérêt du peuple espagnol, du peuple allemand, du peuple russe que leur patrie fut défaite et qu'elle fut annexée par le gouvernement napoléonien, car l'occupation française eut entraîné pour eux à cette époque la chute des servitudes féodales, de la puissance cléricale, et le morcellement des grands domaines aristocratiques hachés par l'article du code Napoléon établissant l'égalité des enfants devant l'héritage paternel.
De même c'était l'intérêt du peuple français que l'armée française fut prise à Sedan et à Metz : car ces deux défaites lui ont valu les quelques minces libertés que représente pour lui la République, même bourgeoise; tandis qu'une victoire des armées de Napoléon III aurait prolongé en France le régime impérial.
De même, pour prendre un exemple plus récent, ce serait l'intérêt du peuple russe que les armées russes soient capturées par les Japonais; un Sedan russe, avec une bonne capitulation comme celle de Metz, ce serait, à l'heure actuelle, l'écroulement certain du tzarisme.
Mais si les gens du peuple qui se font tuer pour les patries actuelles sont les dindons des préjugés patriotiques qu'on leur a inculqués, on comprend facilement l'intérêt que de tous temps les classes dirigeantes ont eu à être patriotes, et à faire partager au peuple l'amour des patries qui sont pour elles si douces.
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Quand les rois de France et d'Angleterre se battirent pendant cent ans pour savoir à qui d'entre eux resterait la possession de la France^ on ne voit pas ce que les artisans et ouvriers de France ou d'Angleterre auraient eu à gagner ou à perdre à l'issue de la lutte; mais on voit nettement ce que les deux familles régnantes et les seigneurs de leur entourage avaient à gagner et à perdre; la victoire des rois d'Angleterre, c'était, outre, une satisfaction notable pour leur orgueil, un accroissement de revenus ; c'était, pour les seigneurs anglais, l'accaparement des plus beaux domaines de France qu'ils auraient volés aux seigneurs français.
Quand Charles-Quint et François I^'" se disputaient la Bourgogne ou des provinces italiennes, quand Louis XIV et les Habsbourg d'Espagne ou d'Autriche se disputaient l'Artois et la Flandre, on ne voit pas quelle bonne raison pouvait pousser les paysans et les ouvriers français, espagnols ou autrichiens du temps à se lancer à corps perdu dans la lutte; mais on voit de suite le profit qu'espéraient de cette guerre et les souverains intéressés, et leur noblesse, et leurs généraux, et leurs diplomates, et les fournisseurs de leurs armées.
Quand Napoléon, poussé par sa passion pour la guerre et par sa folie des grandeurs, mettait l'Europe à feu et à sang, on ne perçoit pas facilement les avantages qu'en pouvait tirer la masse des paysans et des ouvriers français ; nous serions même fiers, si nous étions patriotes, de savoir qu'il
s'est trouvé en i8i3 des milliers de nos ancêtres pour refuser de partir à la boucherie et pour préférer faire le coup de feu contre la gendarmerie qui voulait les enrégimenter de force; mais on n'a aucune peine à comprendre ce qu'avaient à gagner à ce jeu des batailles les officiers épris d'avancement ou les maréchaux qui, après chaque victoire, recevaient sous la forme de majorats des loo.ooo et 200.000 francs de rentes sur l'Etat français, sans compter de vastes domaines.
Certains pacifistes bien intentionnés s'efforcent de prouver, pour déconsidérer la guerre, qu'elle ne sert même pas aux classes dirigeantes qui croient y avoir intérêt.
• Ces pacifistes ont tort dans beaucoup de cas.
M. Leygues, ancien ministre, avait raison lorsqu'au cours d'un grand débat à la Chambre sur la politique extérieure, il disait cyniquement : « Le fer appelle l'or». Oui, le fer appelle l'or.... dans certaines poches.
Les deux expéditions de Chine, celle de i85o et celle de 1900, ont empli celles du général Cousin de Montauban, du général Frey et de bon nombre de leurs soudards.
L'expédition du Tonkin n'a certainement pas nui à la fortune de M. le vice-roi Doumer, ni celle de Madagascar à la Société des voitures Lefèvre.
La moindre expédition coloniale est une aubaine pour les Compagnies de transports maritimes qui
n5 — transportent les soldats, les vivres et le matériel des
corps expéditionnaires.
B en lux, une grande guerre en Europe, quelle 7 -, l'Ucne est une pluie d'or pour les tour "" "d semelles en carton ou de viandes ava- HÏÏsTour les compagnies de chemins de fer pour
'- ^'"^-rrmimSri'inrnt^ fe^erre.
écoulent leurs stocks et qui, la^uene un matériel de guerre tout neuf .
Pour les classes dirigeantes, ^-^^ ^^ ^u
que le patriotisme, mais aussi qud attrape mgau
pour les peuples!