II
Plus de 5 millions de fr De I million à 5 mill..
De Soo.ooo fr. à i mill De 25o.ooo à 5oo.ooo fr De 100.000 à 25o.ooofr De So.ooo à 100.000 fr De 10.000 à 5o.ooo fr.
De 2.000 à 10.000 fr. .
Moins de 2.000
Totaux
C'est le premier tableau .de ce genre qu'on ait publié en France.
Toute la presse socialiste l'a longuement commenté.
Aucun commentaire ne saurait être plus clair que celui qu'en a fait M. Chauvin, dans l'Européen du 7 novembre igoS :
« Que voit-on dans ce petit tableau, écrit M. Chanvin.
« Nous voyons un capital social de 4 milliards 772 millions, passif déduit, représenté par 363. 600 successions. Puis, nous voyons d'abord en haut de
l'échelle, 27 successions, les plus fortes (plus de 5 millions), représentant 25o millions ; en bas 21 3.000 successions, les plus faibles (moins de 2.000 francs) représentant seulement 241 millions : c'est constater que, dans la répartition actuelle de notre fortune publique, sur 363. 000 défunts possédant, les 21 3.000 plus petits ne peuvent faire contrepoids aux 27 plus grands. Cela est peu : que l'on attende.
« La moyenne de la mortalité en France est de 800.000 défunts par an pendant les cinq années dernières. Retranchons de ce chiffre le chiffre approximatif de 40.000 enfants morts sans avoir possédé ou sans avoir eu le temps d'acquérir, et jetons d'un côté de la balance le chiffre des 400.000 défunts restants, que le fisc n'a pu saisir par cette simple raison que leur fortune était inférieure à un franc. C'est maintenant sur 760.000 morts en âge de possession, 27 gros capitalistes, 27 oisifs, 27 poids morts, puisque vraisemblablement leur fortune se reproduit et se grossit par le simple jeu de la spéculation, par le seul phénomène de la reproduction de l'argent par Targent, qui, économiquement, socialement, vitalement sont incomparablement plus puissants que 61 3. 000 travailleurs dont le labeur et l'effort quotidiens, aboutissent, au bout d'une vie, à une réalisation capitaliste nulle — ou presque nulle, si l'on veut bien considérer ce que représente une succession inférieure à 2.000 francs
« Jusqu'ici, je n'ai posé encore dans la balance que les deux concentrations extrêmes de la richesse publique : le prolétariat misérable et pauvre et les capitalistes les plus gros. J'ai pu ainsi mettre mieux en relief le déséquilibre de la répartition et prendre en flagrant délit criant l'injustice sociale. Si je veux introduire maintenant entre ces deux pôles opposés un élément intermédiaire, c'est-à-dire les compartiments renfermant les successions qui ne représentent pas encore, à vrai dire, le capitalisme, mais seulement la petite bourgeoisie et la petite propriété paysanne, j'aboutis aux constatations suivantes.
« D'abordj je constate avec M. Jaurès, que la ligne de partage, la démarcation entre la minorité capitaliste et la majorité qui ne l'est pas, se trouve au niveau de So.ooo francs environ. En effet, au-dessus de cette limite, les successions deviennent très rares: pour 349.000 successions en 1902 inférieures à 5o.ooo francs, il n'y en a que 1 3.700 supérieures à So.ooo francs. C'est donc bien là la ligne de faîte.
« Je vois ensuite d'un côté de cette ligne de faîte, une masse de ySo.ooo défunts ainsi répartis en chiffres ronds : 400.000 qui ne possèdent absolument rien, 21 3. 000 qui ne possèdent presque rien (moins de 2.000 francs) ; 97.000 qui possèdent plus de 2.000 francs et moins de 10.000 francs ; et 39.000 qui possèdent plus de 10.000 francs et moins de 5o.ooo francs — ce total de ySo.ooo personnes pos-
sédant entre toutes un capital global de i milliard 398 millions. — Sur l'autre versant de la ligne de faîte, se trouve le petit groupe de 1 3.700 capitalistes, avec une puissance de 3 milliards 74 millions. Autrement dit, et en s'exprimant par une proportion, un cinquante-quatrième de la nation est, en force économique et sociale presque ûfeux /ozs jt?/us puissant que les 53 cinquante-quatrièmes — c'est-àdire que sur 38 millions d'habitants, 65o.ooo capitalistes pèsent deux fois plus que les 35 millions et demi qui constituent en somme la nation.
« Je ne sais pas d'illustration plus émouvante ni plus décisive de l'imperfection sociale et de l'injustice inhérente au régime économique actuel ».
Mais, pourquoi tous ces chiffres? Qu'est-il besoin de statistiques ? Pour voir les deux classes en présenc dans chaque pays, il suffît de n'être pas aveugle.
La limite entre les deux classes a beau n'être pas marquée par des poteaux-frontière; il y a beau avoir, en tous pays, entre les riches et les pauvres une zone intermédiaire où évolue la classe moyenne, tout, jusqu'au langage, jusqu'au costume, jusqu'à la démarche, trahit dans chaque patrie la juxtaposition , la superposition d'une classe dirigeante et d'une classe inférieure.
Aux uns, les professions dites libérales, plus douces, plus considérées, plus agréables, et mieux payées que les travaux manuels; à eux, dans l'agriculture, le commerce et l'industrie, le travail de irection ou de surveillance qui flatte la vanité,
permet les loisirs, procure parfois le luxe et la richesse, le plus souvent, le large bien-être; à eux aussi, parfois, le droit de vivre de leurs rentes, de père en fils, sans travailler, sans même diminuer leurs capitaux si leur argent est placé dans des entreprises qui rapportent; à eux encore les jouissances intellectuelles, celles des arts et des lettres; à eux enfin, les belles relations qui permettent souvent, s'ils se sont mis dans un mauvais cas, d'éviter les rigueurs de la loi pénale.
Aux pauvres, à la foule des fonctionnaires subalternes, des petits commerçants sans avances, des paysans sans capitaux, à la masse des sans-propriété, à la multitude des domestiques des deux sexes, l'ignorance, les travaux pénibles ou rebutants, les métiers dangereux ou malsains, les longues besognes qui dégoûtent du travail et poussent les hommes à l'ivrognerie et les femmes plus bas encore; à eux, les salaires de famine ou les bénéfices dérisoires; à eux, l'insécurité du lendemain, les rigueurs de la loi à la moindre faute, et si la maladie, la vieillesse ou le chômage arrivent, les privations et la misère noire, avec, pour les femmes surtout, son cortège de tristesses et de hontes.
Une patrie, c'est cela !
C'est cette monstrueuse inégalité sociale, cette honteuse exploitation d'une nation par une classe privilégiée.