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CHAPITRE XV

Inconséquence et dangers de rinternationalisme patriote.

Au mois d'août 1904, se tenait à Amsterdam un Congrès international socialiste, qui réunissait des représentants des Partis socialistes du monde entier.

La question passionnante était un débat sur les mérites respectifs du réformisme et de la méthode révolutionnaire. Les socialistes révolutionnaires français, dont le chef était Guesde, accusaient, devant l'Internationale, les réformistes français, dont le chef était Jaurès, de déviations et de compromissions qui compromettaient en France et à l'étranger l'avenir du socialisme.

Sans mettre Jaurès et les socialistes réformistes français en dehors de la grande famille socialiste, le Congrès vota, en la modifiant légèrement, pour qu'elle ne fut blessante pour personne, la motion suivante qui avait été votée l'année précédente au Congrès socialiste allemand de Dresde et qui est connue depuis dans les milieux socialistes sous le nom de motion d'Amsterdam :

« Le Congrès affirme de la façon la plus énergique la nécessité de maintenir, sans fléchissement, notre tactique éprouvée et glorieuse, basée sur la lutte de classe et de ne pas remplacer la conquête du pou-

voir politique de haute lutte contre la bourgeoisie par une politique de concession à l'ordre établi.

« La conséquence d'une telle tactique révisionniste serait de faire d'un Parti qui poursuit la transformation la plus rapide possible de la société bourgeoise en société socialiste — d'un Parti, par suite, révolutionnaire, dans le meilleur sens du mot — un Parti se contentant de réformer la société bourgeoise.

« C'est pourquoi le Congrès, persuadé, contrairement aux tendances révisionnistes existantes, que les antagonismes de classe, loin de diminuer, vont s'accentuant, déclare :

« 1° Que le Parti décline toute responsabilité quelle qu'elle soit dans les conditions politiques et économiques basées sur la production capitaliste et ne saurait, par suite, approuver aucun des moyens de nature à maintenir au pouvoir la classe dominante ;

« 2° Que la démocratie socialiste ne saurait accepter aucune participation au gouvernement dans la société bourgeoise^ et ce, conformément à Tordre du jour Kautsky voté au Congrès international de Paris en 1900.

« Le Congrès condamne, en outre, toute tentative faite pour masquer les antagonismes de classe toujours croissants, à l'effet de faciliter un rapprochement avec des partis bourgeois.

« Le Congrès compte que le groupe parlementaire socialiste se servira de sa puissance accrue.

tant par le nombre augmenté de ses membres que par l'accroissement considérable de la masse d'électeurs qui le suivent, pour persévérer dans sa propagande sur le but final du socialisme et, conformément à notre programme, pour défendre de la façon la plus résolue les intérêts de la classe ouvrière, l'extension et la consolidation des libertés politiques, pour revendiquer l'égalité des droits pour tous; pour continuer, avec plus d'énergie que jamais, la lutte contre le militarisme, contre la politique coloniale et impérialiste, contre toute espèce d'injustice, d'asservissement et d'exploitation, et, finalement, s'employer énergiquement à perfectionner la législation sociale et à rendre possible à la classe ouvrière l'accomplissement de sa mission politique et civilisatrice. »

Conformément à l'invitation formelle et pressante du Congrès international, les différentes organisations socialistes françaises nommèrent une Commission d'unification qui eut pour mission d'élaborer un projet de déclaration de principes et des statuts.

Les statuts et le projet de déclaration furent votés à l'unanimité au Congrès d'unité socialiste(avril i goS) de sorte qu'il n'y a plus aujourd'hui en France qu'un seul Parti socialiste, dont le nom officiel est Parti Socialiste, section française de l'Internationale ouvrière.

L'article i^^ de la déclaration de principes, votée et signée par toutes les organisations contractantes, est ainsi conçu :

« Le Parti Socialiste est un parti de classe qui a pour but de socialiser les moyens de production et d'échange, c'est-à-dire de transformer la société capitaliste en une société collectiviste ou communiste et pour moyen l'organisation économique et politique du prolétariat. Par son but, par son idéal, par les moyens qu'il emploie, le Parti socialiste, tout en poursuivant la réalisation des réformes immédiates revendiquées par la classe ouvrière, n'est pas un parti de réforme, mais un parti de lutte de classe et de révolution. »

Voilà qui est net : pour le Gongrès international d'Amsterdam de 1904 comme pour les socialistes de France qui se sont unis au Congrès de Paris de 1906, le Parti socialiste n'est pas un parti de réforme, mais un parti de révolution.

Or, qu'est-ce que être patriote ?

Si les mots ont un sens, être patriote signifie aimer sa patrie, non pas la patrie idéale, la patrie socialiste que tous les socialistes portent en leur cerveau et appellent de tout leur cœur, mais la patrie actuelle.

Les chefs du socialisme parlementaire aiment la patrie actuelle, malgré les défauts et les tares qu'ils lui connaissent, au point que si on l'attaquait, ils donneraient leur vie pour elle.

Ils reconnaissent qu'il existe, au sein de chaque patrie, une lutte de classe terrible, atroce, mais ils sont prêts quand même à se faire tuer, non pas en luttant classe contre classe, mais classes ennemies

côte à côte, contre les classes réunies des patries voisines; ils sont prêts à communier avec leurs dirigeants sur un champ de bataille.

Ils sont internationalistes, mais si le gouvernement allemand attaque la France, ou si le gouvernement français attaque l'Allemagne, prolétaires français et prolétaires allemands s'égorgeront pour la défense de leur patrie respective.

Au sortir d'un Congrès international où ils auront affirmé que le Parti socialiste est un Parti internationaliste de lutte de classe, capitalistes et prolétaires français réunis se jetteront sur les armées allemandes, où capitalistes et prolétaires aussi seront confondus.

Bebcl d'un côté, Jaurès de l'autre, chacun avec un fusil, mourront l'un pour la patrie allemande, l'autre pour la patrie française.

Voilà à quelles inconséquences aboutit l'internationalisme des socialistes patriotes.

En vérité, il faut être un rhéteur subtil pour concilier ces inconciliables, l'internationalisme et le patriotisme, la lutte de classe et la corhmunion des classes en l'amour d'une patrie commune.

S'il n'y avait qu'un manque de logique dans l'attitude des internationalistes patriotes, on pourrait se taire.

Des discussions théoriques et doctrinales n'empêchent pas toujours l'action commune.

Malheureusement, ici, la théorie entraîne forcément une pratique qui est dangereuse.

Socialistes allemands ou français disent : « Nous défendrons notre patrie si on l'attaque», sans avoir d'ailleurs jamais osé dire carrément : « Et si c'est elle qui attaque, nous nous soulèverons contre elle ».

Or, dire qu'on défendra sa patrie si on l'attaque, revient à dire qu'on la défendra en tous les cas, même si c'est elle qui attaque.

Et pourquoi?

Parce qu'il est à peu près impossible, au moment où éclate un conflit, de savoir qui est le véritable agresseur.

En 1870, c'est le gouvernement français qui a déclaré la guerre, mais s'il est vrai que Bismarck altéra, comme il s'en est vanté, le texte de la fameuse dépêche d'Ems, il faut bien reconnaître que le gouvernement allemand partage au moins par moitié avec le gouvernement français la responsabilité de la déclaration de guerre.

Dans la guerre anglo-boer, ce sont les Boers qui ont commencé la guerre, mais en réalité qui l'a rendue inévitable? Les Boers ou les Anglais?

Dans la guerre russo-japonaise actuelle, ce sont les Japonais qui ont commencé les hostilités, mais les Russes ne méritaient-ils pas au moins autant qu'eux la qualité d'agresseurs?

Si demain ou dans 10 ans, les dirigeants japonais, pour se venger du concours déloyal accordé à la flotte russe dans les ports français de Madagascar et de rindo-Chine, jettent les capitalistes français et

leurs soldats à la porte du Tonkin, à qui fàudra-til attribuer en bonne justice la qualité d'agresseur?

On nous dit qu'on défendra la patrie en cas d'agression. Qu'on laisse faire la presse capitaliste des deux pays; la presse française se chargera bien de prouver à la masse du peuple français restée patriote que ce sont les Allemands qui ont commencé; quanta la presse allemande, elle aura vite fait de démontrer à la masse du peuple allemand restée patriote que ce sont les Français qui ont tous les torts.

Sans compter que le gouvernement qui voudra la guerre saura bien, par une manœuvre de la dernière heure, lui qui dispose seul du télégraphe, faire croire à ses sujets qu'il est attaqué, ne serait-ce qu'en racontant mensongèrement qu'un corps ennemi a franchi la frontière.

« Les frontières, dit avec raison un de nos adversaires, sont des nids à prétextes. Avec un gardechasse, un poteau coloré et deux gamins, un souverain décidé tient sa guerre. »

En persévérant dans leur attitude équivoque, les socialistes n'ont aucun moyen d'empêcher une guerre.

Les gouvernements, sachant qu'ils marcheront, ne craindront pas de déchaîner la guerre quand ils croiront y avoir intérêt.

Et comme on n'aura pas osé recommander ni préparer d'avance l'insurrection en cas de guerre, on laissera échapper la seule occasion qui s'offre

aux sociaHstes de faire cette Révolution sociale, dont ils parlent tous^ mais qu'ils ont l'air de redouter autant que les classes dirigeantes.

Comment les chefs socialistes ne comprennentils pas qu'en aucun cas des socialistes ne peuvent s'entr'égorger pour les patries actuelles, et qu'une guerre internationale qui mettrait aux prises les socialistes allemands et français serait la faillite et la honte de l'Internationale,

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