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CHAPITRE XVI Les socialistes antîpatrîotes

Il est temps de réagir contre cet internationalisme mitigé, édulcoré, bâtard, qui prétend concilier le patriotisme et l'internationalisme.

Il est temps surtout, puisqu'il est impossible de savoir au moment où éclate un conflit quel est l'agresseur, de substituer à l'équivoque formule des socialistes patriotes « Nous défendrons notre patrie si on l'attaque »^ cette formule nette et claire pour tout le monde, pour les prolétaires comme pour les gouvernants : « Quel que soit l'agresseur, plutôt l'insurrection que la guerre! »

Quand les gouvernants sauront que le prolétariat organisé est bien décidé à répondre à l'ordre de mobilisation par l'insurrection, nous pourrons dormir tranquilles; ce jour-là, nous serons bien sûrs qu'en cas de conflits d'intérêts, les dirigeants des diverses patries sauront bien aller trouver le juge de paix qui réside à La Haye et soumettre leur diff"érend à l'arbitrage international.

C'est le seul et unique moyen, le seul moyen pratique et infaillible de guérir les gouvernements de toute velléité belliqueuse.

Mais pour arriver à obtenir des masses populaires qu'elles prennent la rçsDlution virile de

répondre à l'ordre de mobilisation par la guerre, il faut les guérir de tout sentiment patriotique.

Tant que le prolétariat restera patriote, tant qu'il conservera une préférence sentimentale pour la patrie où le hasard l'a fait naître, tant qu'il croira que sa patrie vaut mieux que la patrie d'à côté, qu'elle vaut mieux au point qu'elle mérite qu'on se fasse tuer pour elle, il sera impossible d'obtenir du prolétariat les résolutions révolutionnaires qui seules peuvent mettre fin aux guerres internationales.

Et il restera patriote, il continuera à se faire tuer pour la défense des patries actuelles tant que nous ne lui aurons pas démontré qu'il n'aurait rien à perdre si sa patrie était annexée par une patrie voisine.

Une telle annexion n'est pas à souhaiter, puisqu'elle ne pourrait être que le résultat d'une guerre où vainqueurs et vaincus ont toujours beaucoup à souffrir.

Mais puisque les socialistes patriotes français agitent devant le prolétariat français le spectre de l'empereur d'Allemagne, et les socialistes patriotes allemands le spectre du tzar de Russie, puisqu'ils ont recours pour les besoins de leur cause à des hypothèses aussi invraisemblables et aussi fantaisistes, il ne faut pas hésiter à les suivre même sur ce terrain.

Essayons donc de voir froidement ce qu'auraient à perdre à une annexion allemande non seulement

les prolétaires français, mais la masse des petits boutiquiers et des paysans propriétaires?

Risquent-ils d'être massacrés en masse? Tout le monde sait bien que non; il y a longtemps qu'en Europe les non belligérants sont à l'abri de pareils actes de férocité : le temps est loin où Ton massacrait les vaincus.

Perdraient-ils leurs biens? Ceux qui ne possèdent rien , pas même le droit au travail, n'ont rien à perdre. Quant aux petits propriétaires ruraux ou aux petits boutiquiers, est-ce qu'un changement de patrie leur enlèverait leur lopin de terre ou leur petit fonds de commerce? Est-ce qu'au xx« siècle, une guerre entre Européens entraîne de pareilles conséquences? En annexant l'Alsace, les Allemands ontils pris les champs, les maisons, les boutiques, les usines des Alsaciens? En réalité, après comme avant l'annexion, les gros usiniers sont restés de gros usiniers, les petits boutiquiers sont restés de petits boutiquiers, les petits propriétaires ruraux sont restés de petits propriétaires ruraux, et les gueux sont restés des gueux.

Perdraient-ils leur langue maternelle? Allons donc ! Deux siècles après l'annexion anglaise, les Franco-Canadiens parlent le français; les Polonais d'Allemagne, malgré des efforts persistants de leurs vain-iueurs pour les germaniser, parlent polonais; en 1870, deux siècles après l'annexion de l'Alsace par Louis XIV, les Alsaciens parlaient un patois allemand; malgré des siècles de domination russe

on continue à parler allemand dans les provinces russes de la Baltique. Les vaincus ne perdent leur langue maternelle que lorsqu'ils le veulent bien ou lorsqu'ils y ont intérêt, et encore il y faut des siècles, Quel grand malheur, vraiment, pour un groupe d'hommes de désapprendre petit à petit, dans l'espace de 3o ou 40 générations, un idiome riche pour en apprendre un autre tout aussi riche?

Leur enlèverait-on leur tempérament, leur personnalité, l'originalité de leur race ? en admettant que les caractères de race soient aussi nets qu'on veut bien le dire- Pas davantage. Que demain, la moitié de l'Allemagne soit annexée à la France, les Allemands annexés n'en resteraient pas moins des Allemands, avec toutes les qualités et tous les défauts de leur race, avec leur esprit méthodique, discipliné, leur ardeur au travail, une certaine lourdeur d'esprit, un culte exagéré de la force et de l'autorité. Que demain, la moitié de la France soit annexée à l'Allemagne, les Français annexés n'en resteraient pas moins des Français, avec toutes les qualités et tous les défauts de leur tempérament, leur vivacité d'esprit, leur verve gouailleuse, un certain goût artistique, et aussi leur légèreté, leur manque de sérieux et leur indiscipline, si du moins ce sont là vraiment les qualités natives et les tares originelles des deux races, ce qui n'est nullement démontré-

Perdraient-ils leur supériorité de forme politique ? C'est bien peu de chose, la supériorité de for-

me politique, quand des institutions politiques d'inégale valeur recouvrent la même organisation économique : des bourgeois riches, plus ou moins socialisants, pour qui la question du ventre est résolue, peuvent y attacher une importance capitale; des prolétaires vivant dans l'insécurité du lendemain ont droit de n'y attacher qu'une importance secondaire.

Nous avons vu d'ailleurs que les différences politiques entre la France républicaine, l'Allemagne, l'Angleterre et l'Italie monarchiques ne sont pas aussi grandes que le prétendent la bourgeoisie républicaine de France ou nos socialistes patriotes français.

On affole les prolétaires français à la pensée d'une annexion allemande, en leur racontant sans rire qu'une fois sujets allemands ils se trouveraient privés des libertés de pensée, de réunion, de presse, des libertés syndicales.

C'est une mauvaise plaisanterie.

Ils auraient à peu de chose près, la même liberté de penser qu'en France; ils liraient leurs journaux socialistes comme en France; ils iraient aux réunions politiques électorales comme en France; ils y verraient sur l'estrade le commissaire de police plus souvent qu'en France il est vrai, mais comme on levoit parfois encore en France, comme un millier d'auditpurs ont pu le voir, en l'an de grâce 1904, en France, à Saint-Étienne, sous une municipalité socialiste, dans une ville qui a au Parlement trois

députés socialistes ; ils apprendraient de temps à autre qu'un de leurs propagandistes a été traduit devant les tribunaux, comme en France; ils iraient à la caserne comme en France ; ils se syndiqueraient comme en France; ils feraient grève comme en France ; la police les passerait « à tabac » comme en France, et si la police était impuissante, l'armée les fusillerait comme en France.

Sous l'étiquette allemande, comme sous l'étiquette française, les prolétaires qui changeraient de patrie rencontreraient le même patronat insolent et rapace, la même administration dure aux petits, les mêmes officiers et les mêmes sous-off pleins de morgue, les mêmes tribunaux impitoyables aux pauvres, avec de temps à autre, comme en France, un patron humain, un officier intelligent, et un magistrat équitable.

Le prolétariat français n'y perdrait rien, pas même l'honneur.

De quel honneur^ du reste, nous parle-t-on, quand on vient vous dire que nous serions déshonorés en devenant Allemands? qu'il y a des cas où il faut se battre pour la dignité, pour l'honneur.

Oui, quel honneur?

L'honneur national? Il n'y a pas d'honneur national là où il n'y a pas de sentiment national; or, l'esprit de classe a tué en nous tout sentiment national.

Notre honneur d'homme, notre dignité personnelle qui nous commande de nous opposer à toute

agression, à toute violence, d'un groupe d'hommes quelconque sur le groupe auquel nous appartenons ?

C'est précisément notre dignité personnelle qui nous défend de combattre pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres.

Les antipatriotes ne sauraient avoir de l'honneur, en une telle matière, la même conception que les patriotes.

Les patriotes trouveraient déshonorant de ne pas se rendre à un ordre de mobilisation, en cas de guerre.

Et nous, nous trouverions déshonorant de nous y rendre.

« Pendant la dernière guerre franco-allemande, raconte Ludovic Halévy dans un de ses romans, un matin, à Etretat, on bat le rappel dans les rues de la petite ville. Tous les hommes sont convoqués pour se rendre au Havre.

« La troupe des hommes convoqués, les uns en blouse, les autres en jaquette, se met en marche au son d'un unique tambour, marquant le pas, très fière de son allure martiale en traversant les villages.

« Mais voilà qu'à une de ces traversées, une femme sort de sa maison. Furieuse, elle invective les hommes: «Lâches! lâches! faut-il que les hommes soient lâches pour se laisser mener à la guerre ! »

Cette femme du peuple avait de l'honneur

la même conception que les socialistes antipatriotes qui eux aussi ont bien leur fierté individuelle, mais qui la mettent à ne pas se laisser traîner à la boucherie comme un troupeau de moutons, pour des intérêts qui ne sont pas les leurs.

En somme, une petite supériorité politique, voilà tout ce que des prolétaires français auraient à perdre à une annexion allemande; et cette perte ne serait pas sans compensation.

Elle serait compensée par la chute d'une frontière.

Elle serait compensée par la possibilité de donner la main au prolétariat allemand dans sa lutte de tous les jours contre son kaiser.

Ah ! On nous menace de la botte de Guillaume II I Si nous sommes vraiment, comme le prétendent les socialistes patriotes français, plus avancés politiquement que le peuple allemand, eh! bien, nous l'aiderons à se débarrasser de la botte de son kaiser, nous lui apprendrons à ricaner de sa police et de ses traîneurs de sabre.

De même le prolétariat allemand n'aurait à peu près rien à perdre à une annexion par la Russie, hypothèse au moins aussi fantaisiste du reste que celle de l'annexion de la France par l'Allemagne. Il n'a pas à craindre de retomber dans la barbarie, car une telle rechute à l'heure actuelle est impossible.

Elle est impossible, non seulement parce que le tsarisme mettra bien des années avant de refaire

ses forces militaires et redevenir menaçant, non seulement parce que l'autocratie est fortement ébranlée en Russie même où elle va être acculée incessamment, tout le monde le sent, à des réformes politiques qui combleront le fossé qui la sépare du reste de l'Europe civilisée, mais encore elle est impossible surtout parce qu'il n'est au pouvoir d'aucune force humaine, d'aucune contrainte administrative, d'aucune botte, d'aucun knout, de transformer des Allemands, déjà dégrossis intellectuellement et à moitié émancipés politiquement, en de pauvres moujiks qu'on mène à coups de knout ou avec des icônes.

11 ne faut pas se lasser de le répéter : les institutions politiques de la Russie tsariste craquent de toutes parts en ce moment, d'abord parce que le régime capitaliste qui y a fait son apparition ne peut s'accommoder des formes politiques anciennes du despotisme asiatique, mais aussi parce que l'ogre moscovite "n'a pu digérer les morceaux de Finlande et de Pologne qu'il a gloutonnement avalés il y a un siècle, et qui l'étouffent en ce moment; que serait-ce donc s'il avait eu le malheur d'avaler quelque chose de plus indigeste et de moins assimilable encore que la Finlande ou la Pologne, un morceau de cette Allemagne habituée depuis des siècles, comme la France, à un gouvernement régulier et à une administration relativement éclairée?

Puisqu'on veut faire « marcher » le prolétariat

français en FafFolant par la peur d'une annexion allemande, el le prolétariat allemand par la peur d'une annexion russe, c'est à nous de démontrer au peuple allemand et au peuple français que cet épouvantail à moineaux ne doit pas les faire trembler.

Jusqu'ici les socialistes patriotes ont dit aux masses populaires : « Notre patrie n'est pas belle, mais elle a un glorieux passé ; elle est indispensable au progrès humain; elle est le bien commun de tous ses enfants, même des plus déshérités ».

Il faut leur tenir un autre langage, il faut que nous leur disions et que nous leur répétions sans cesse :

« Les prolétaires n'ont pas de patrie.

« Les différences qui existent entre les patries actuelles sont toutes des différences superficielles.

« Le régime capitaliste est le même dans toutes les patries; et comme il ne peut fonctionner sans un minimum de libertés politiques, tous les pays qui vivent en régime capitaliste jouissent de libertés élémentaires qu'on ne peut plus contester nulle part au prolétariat ; même en Russie, le régime autocratique est aujourd'hui frappé à mort.

« Les prolétaires qui se font tuer pour les patries actuelles sont des dupes, des brutes stupides.

« Même quand leur patrie est victorieuse, ce sont eux qui paient les frais delà victoire par l'augmentation des impôts.

« La seule guerre qui ne soit pas une duperie,

c'est celle au bout de laquelle, s'ils sont vainqueurs, les prolétaires peuvent espérer, par l'expropriation de la classe capitaliste, mettre la main sur les richesses sociales accumulées par le travail et le génie humain depuis des générations.

« Il n'y a qu'une guerre qui soit digne d'hommes intelligents, c'est la guerre civile, la Révolution sociale. »

Et comme les masses populaires n'entendent rien au langage abstrait de la métaphysique, comme il faut pour se faire entendre d'elles leur parler un, langage concret, il ne faut pas hésiter^ pour bien leur marquer que nous n'avons plus aucun sentiment national, à proclamer très haut qu'il nous est indifférent d'être Français, Allemands, Anglais, Italiens ou Russes.

Si nous voulons avancer sérieusement l'avènement des Etats-Unis d'Euro'pe, il est nécessaire dès maintenant de proclamer hardiment que nous ne sommes ni des Allemands, ni des Français, ni des Anglais, ni des Italiens, ni des Russes, mais des Européens, ou mieux les compatriotes des exploités de toute la terre.

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