CHAPITRE XVII
Les socialistes antipatriotes et la question des milices.
Tous les programmes socialistes comportent un article où l'on réclame la substitution aux armées permanentes de milices nationales.
Il n'y a encore qu'un seul pays au monde qui possède des milices analogues à ce que réclament les socialistes.
C'est la Suisse.
En Suisse, les futurs soldats sont dégrossis et exercés dans leurs foyers mêmes, le dimanche, de 17 à 20 ans; comme recrues au régiment, on ne leur fait faire que les exercices militaires indispensables ; grâce à la suppression des parades et des gardes inutiles, on peut ne les retenir sous les drapeaux que 45 ou 5o jours, dans tous les corps sauf la cavalerie ; là, ils restent 90 jours, mais l'Etat, en compensation de ce supplément de service qu'il leur impose,, donne en toute propriété aux cavaliers, leur cheval de guerre, à charge pour eux de l'entretenir en état de faire campagne. Ils rentrent dans leurs foyers, avecleurs uniformes et leurs armes. Il ne leur manque que des cartouches. On leur en distribue pour les exercices de tir qui se font dans les communes, sans grands frais pour l'Etat, sans
grand dérangement pour les miliciens: cinq appels de seize jours chacun permettent de s'assurer de l'instruction des hommes et des officiers, lesquels sortent tous du rang.
En un clin d'œil, tous ces miliciens qui ont leur uniforme, leurs armes, leur cheval sous la main se mobilisent : aucune armée permanente n'est capable d'effectuer sa mobilisation aussi rapidement.
Les grandes manœuvres annuelles de l'armée suisse permettent à des hommes compétents comme le capitaine Moch, de l'artillerie française, d'affirmer qu'une armée de miliciens, ainsi comprise, ne le cède en valeur professionnelle à aucune armée permanente.
Voilà l'armée idéale que rêvent les socialistes patriotes de chaque pays, en attendant le jour où l'on pourra se passer des milices elles-mêmes.
Les internationalistes antipatriotes doivent-ils combattre l'idée de milices nationales et faire campagne en faveur du désarmement complet, en demandant, ou même sans demander, aux gouvernements voisins la réciprocité?
Demander aux dirigeants français ou étrangers de désarmer, alors qu'ils ont besoin de l'armée pour maintenir leurs privilèges contre l'ennemi de l'intérieur? Autant leur demander de suite de se suicider, ou de renoncer à la propriété des instruments de travail. Le socialisme menaçant les oblige, sous peine de disparaître, à conserver sous la main une force armée considérable.
Les classes dirigeantes répugnent presque autant à l'acceptation de milices qui seraient entre leurs mains un instrument infiniment moins docile qu'une armée permanente : on peut être assuré qu'elles feront, dans chaque pays, tout leur possible pour reconstituer partout des armées de métier le jour où elles ne pourront plus compter, pour la répression des grèves et des émeutes ouvrières, sur les armées permanentes à périodes de plus en plus réduites. Mais il n'est pas sûr qu'elles y réussiront. Les paysans sont au fond tellement antimilitaristes, ils professent pour la caserne une si sainte répulsion, que même sans être devenus socialistes, ils aideront de leur bulletin de vote le prolétariat urbain qui réclamera l'institution de milices.
La substitution des milices ne semble donc pas, comme le désarmement complet, une réforme absolument irréalisable en régime capitaliste.
Une telle réforme ne serait nullement méprisable, quoiqu'en disent les communistes anarchistes.
Il ne faut pas faire fî d'une réforme qui réduirait le service militaire de deux ans à 45 ou 5o jours, et qui, en même temps, diminuerait sans doute un peu les dépenses militaires.
En outre, une milice serait infiniment moins dangereuse pour les grévistes ou les insurgés que les armées permanentes actuelles ; on peut même affirmer que si en France le régime des milices était substitué au régime des armées permanences» le régime capitaliste ne durerait pas dix ans, du
moins dans les grands centres ouvriers. Le jour où la bourgeoisie capitaliste serait réduite à lever des régiments de miliciens ruraux pour réprimer des mouvements grévistes ou insurrectionnels dans des centres ouvriers, elle serait bien malade; les grévistes auraient tôt fait de prendre leurs fusils de guerre et de s'emparer d'un dépôt de cartouches. Ceux qui objectent qu'en Suisse, la classe dirigeante mate bien les grévistes avec les miliciens, oublient que la Suisse est un pays surtout agricole où il n'y a aucune grande agglomération ouvrière; tandis qu'en France, en Allemagne, en Italie, il y a des grands centres industriels, dont les miliciens paysans ne viendraient pas facilement à bout.
Il n'est pas mauvais non plus, que les militants socialistes connaissent l'existence d'une forme d'armée comme celle des milices: le pays qui le premier atteindra au socialisme par une révolution violente, aura peut-être à repousser l'attaque des bourgeoisies voisines : les socialistes de ce pays ayant quelque chose à défendre ce jour-là, seront peut-être bien aise de connaître un système défensif moins coûteux, moins absorbant, et aussi redoutable que le système des armées permanentes.
Enfin, il y a encore en Asie-Mineure, dans l'Asie Centrale et au cœur de la Chine, des populations qu'un mouvement religieux peut, demain, lancer sur l'Europe civilisée, avec la même fureur que les Huns au v^ siècle.
11 peut nous être égal d'être Anglais, Français,
— iSg —
Allemands, Italiens: une annexion de la France à l'Allemagne n'amènerait pas le massacre des Français ; tandis qu'une invasion de hordes asiatiques, pourrait aboutir à un égorgement général. Si improbable que soit une pareille éventualité, il faut la prévoir et se mettre en mesure d'y parer.
Il n'y a donc aucun inconvénient, — et il y a même plusieurs avantages — à ce que le parti socialiste s'efforce d'arracher au Parlement l'organisation de milices nationales.
Il n'y a aucun inconvénient, à une double condition toutefois : d'abord, qu'il soit bien entendu que notre agitation en faveur des milices n'implique nullement notre intention de défendre les patries actuelles contre des patries équivalentes; ensuite, que cette question des milices reste pour le parti socialiste une préoccupation secondaire, à côté de cette autre question, d'un intérêt autrement plus urgent et plus capital : l'attitude du parti en cas de guerre.