CHAPITRE XVIII Le refus de service militaire en temps de paix
En janvier 1902, le Conseil de guerre du 7" corps d'armée, siégeant à Besançon, jugeait le canonnier Grasselin, du 9"= bataillon d'artillerie, qui refusait d'apprendre le noble métier des armes.
Un grand journal conservateur relata ainsi l'interrogatoire de Grasselin :
D. Le 18 novembre 1901, quatre jours après votre incorporation, vous avez refusé d'obéir à votre capitaine qui vous ordonnait d'ouvrir la culasse d'un canon ?
R. Je n'ai pas refusé, j'ai dit que je ne pouvais pas.
D. Pourquoi ne pouviez-vous pas ?
Silence.
D. On vous a lu le code de justice militaire ?
R. Oui, mon colonel.
D. Le 19 novembre, le lendemain, le même ordre vous est donné; vous refusez encore de l'exécuter. Les jours suivants, vous opposez la même attitude. On vous a lu le code pénal jusqu'à cinq fois. Prières, menaces, objurgations, rien n'a réussi à vaincre votre obstination. Pourquoi agissez-vous ainsi ?
R. Jésus-Christ a dit : « Tu ne tueras point. Aimons-nous les uns les autres. » Je ne voulais pas nuire aux autres.
D, Ouvrir une culasse, ce n'est nuire à personne. (Sourires.)
R. Mais plus tard on m'aurait donné un fusil ; le fusil sert à tuer, de même que le soc de la charrue sert à labourer.
D. Enfin^ vous n'aviez pas à discuter, on vous donnait un ordre.
D. Au-dessus de mes supérieurs, qui sont des hommes, il y a le Christ.
D. Le Christ n'ordonne pas de désobéir aux lois de son pays.
Le président du Conseil de guerre revient au refus de Grasselin de porter les armes et lui demande ce qu'il ferait si on l'attaquait.
R. Je ne me défendrais pas.
D. Pourquoi?
R. Pour ne pas tuer.
D. Que feriez-vous ?
R. Je me sauverais. {Hilarité.)
D. Et si des malfaiteurs venaient incendier la maison de vos parents, essayer d'assassiner votre père^ votre mère, vos frères ?
R. Je tâcherais de les empêcher.
D. Comment?
R. Sans les frapper.
D. En les regardant? Alors, vous ne voulez pas faire la guerre?
R. Non.
D. Acceptez-vous, du moins, de vous soumettre à la loi ?
R. Pas pour tuer. Qu'on me fasse faire autre chose.
D. Ouvrirez-vous les culasses, maintenant ?
R. Je voudrais bien promettre, mais je ne tiendrais pas. Je ne pourrais pas tenir. Ce n'est pas de l'insubordination^ c'est la soumission à ma conscience.
D. Votre conscience devrait vous ordonner d'obéir à vos chefs, comme le font d'ailleurs tous les Français.
Le canonnier Grasselin fut condamné à deux ans de prison.
Quelques semaines auparavant, le même Conseil de guerre condamnait pour le même motif le fantassin Delsol, du 37* régiment de ligne.
En Hollande, en Hongrie, il s'est produit des cas semblables de refus du service militaire.
Presque toujours, ces actes de révolte sont le fait de socialistes chrétiens qui appliquent le principe évangélique mis en lumière par Tolstoï, de la non-résistance au mal par la violence.
Dans quelques cas pourtant, cette résistance a été inspirée non par des sentiments chrétiens, mais par des sentiments socialistes révolutionnaires; certains réfractaiics ont déclaré refuser de servir parce qu'ils n'avaient rien à défendre dans les patries actuelles, et qu'ils ne voulaient en rien contribuer
à leur défense soit contre les ennemis de l'intérieur, soit contre les ennemis de l'extérieur.
Il n'est pas un révolutionnaire qui ne s'incline bien bas devant les hommes de cœur qui ont le courage, au milieu de la veulerie générale, de se dresser ainsi, seuls contre tous, contre les préjugés sociaux et la force publique chargée de les faire respecter.
Il n'en est pas un qui, s'il réfléchit bien à ces actes de révolte, puisse les considérer comme inutiles : un acte de révolte, lorsqu'il s'inspire de telles considérations, surtout un acte de révolte contre la plus formidable incarnation de la force brutale, n'est jamais inutile.
Il est impossible que des actes comme ceux de Delsol, de Grasselin, ne fassent pas réfléchir même les brutes inconscientes qui acceptent le service militaire tout naturellement, sans penser à mal, ou avec une résignation de ruminants habitués au joug.
« Si dans mon régiment nous étions deux cents, çlisait Grasselin à ses juges, vous seriez bien embarrassés ! »
Sans doute.
Mais peut-on espérer que l'exemple des Delsol et des Grasselin soit contagieux à ce point, et surtout est-il désirable qu'une telle tactique se propage?
Il est peu probable que l'exemple de Grasselin soit contagieux soit dans les milieux chrétiens, soit dans les milieux socialistes révolutionnaires.
Le christianisme est mort en France depuis longtemps, et dans la plupart des pays de l'Europe, du moins le christianisme évangélique qu'essaie si péniblement de ressusciter Tolstoï. En France, par exemple, nombreux sont les catholiques sincères et fanatiques, mais entre le christianisme évangélique et leur catholicisme il n'y a de commun qu'un certain verbalisme : le christianisme évangélique tel que le comprend Tolstoï est une doctrine subversive, tandis que le catholicisme est devenu depuis longtemps et reste de plus en plus une force de conservation bourgeoise : le besoin de domination, du clergé, son influence séculaire sur les classes riches, naturellement conservatrices, l'esprit moutonnier de la grande masse des fidèles et leur absence d'esprit critique qu'explique si bien toute leur éducation catholique, empêchent d'espérer que le geste vraiment chrétien de Grasselin rencontre beaucoup d'imitateurs dans les milieux catholiques.
Et parmi les protestants il y a aussi trop peu de chrétiens et beaucoup trop de cléricaux pour qu'on en voie beaucoup rechercher les palmes du martyre.
Il n'y a que dans les pays d'ignorance épaisse et de foi naïve, comme la Russie, où l'on puisse voir, au vingtième siècle, des populations entières comme les Doukhobors, affronter en masse les persécutions pour affirmer un idéal religieux. Tant qu'un miracle n'aura pas fait revivre dans les pays civilisés de l'Europe la foi qui soulève les montagnes, il
ne faut pas compter que le christianisme évangélique devienne un embarras sérieux pour l'autorité militaire.
Lv'exemple de Grasselin doit-il être recommandé dans les milieux socialistes révolutionnaires?
Malgré la sympathie que nous pouvons éprouver pour Grasselin et ses émules, et malgré l'impression utile que son acte de révolte peut produire sur les foules, il faut répondre sans hésitation : non !
D'abord, la tactique de Grasselin auiait l'inconvénient grave de nous aliéner tous les pères et mères de famille qui redouteraient les effets de notre prédication pour leurs enfants.
Ensuite, on ne peut honnêtement recommander que ce qu'on a fait soi-même, ou ce qu'on est décidé à faire à l'occasion : or, où sont les orateurs socialistes qui ont refusé eux-mêmes de porter le sac?
Enfin, le jeu n'en vaut pas la chandelle : la propagande qui résulte d'un acte de révolte comme celui de Grasselin, si grande qu'on la suppose, est trop chèrement payée, quand elle coûte à son auteur un long emprisonnement qui l'arrache à un milieu où sa présence serait pourtant si utile.
Les soldats socialistes ont mieux à faire que de se faire emprisonner pour que leur geste serve à la propagande.
Il faut au contraire qu'ils restent dans le rang; la caserne, grâce à beaucoup d'officiers et de sousofhciers, est un milieu éminemment favorable à la propagande antimilitariste ; que les conscrits socia-
listes en profitent pour y propager le socialisme et rinternationalisme.
11 faut qu'ils soient dans les rangs le jour où une grève éclate, pour expliquer à leurs camarades de chambrée la légitimité des réclamations ouvrières ; pour leur faire supporter patiemment les inoffensifs projectiles de grévistes énervés par les privations ou poussés à bout par le patronat; pour pousser les camarades hésitants à mettre la crosse en l'air.
Certes, si dans un régiment, il y avait 200 Grasselin, l'autorité militaire serait bien en peine.
Mais s'il y avait 200 révolutionnaires dans chaque régiment au moment d'une grève ou d'une insurrection populaire, 200 révolutionnaires ayant en mains un fusil et des balles, et décidés à s'en servir au besoin en faveur des insurgés, l'embarras de l'autorité serait peut-être plus cruel encore.
C'est pourquoi le sans-patrie qui refuse d'être soldat, fait bien ; mais celui qui entre à la caserne avec la ferme résolution de se comporter en soldat du socialisme, fait cent fois mieux encore.