CHAPITRE XIX En cas de guerre
Que faire en cas de guerre ?
Il est honteux de penser qu'un grand Parti comme le nôtre, un Parti qui se dit internationaliste et révolutionnaire, ait eu peur jusqu'ici de regarder ce problème en face.
Faute d'oser l'envisager, on ne prend pas ses précautions en vue d'une éventualité aussi redoutable, et voici à quoi on s'expose.
Que demain la guerre éclate, de chaque côté de la frontière on gémira, on maudira le gouvernement, on lui montrera le poing, on lancera des proclamations véhémentes, mais on marchera.
On marchera à contre-cœur, mais on marchera.
Eh bien ! il ne faut pas qu'on marche.
Et nous n'obtiendrons ce résultat que si, dès maintenant, en temps de paix, nous savons froidement prendre nos dispositions.
Il faut d'abord que le Parti, dans ses Congrès, dise nettement, pour que les Delcassé, les Guillaume 11 et les classes capitalistes dont ils sont les agents d'affaires, nous entendent bien, qu'on ne marchera pas, quel que soit l'agresseur.
Il faut ensuite que le Parti dresse son plan de mobilisation avec méthode : la guerre civile, pas
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plus que la guerre étrangère ne s'improvise. Il ne suffit pas de savoir où l'on va, il faut savoir par quels moyens pratiques on peut atteindre le but.
Or, il y a deux tactiques qui s'imposent à l'attention du Parti internationaliste.
La première est la plus simple, la plus simpliste même : lors de la mobilisation, les réservistes rejoindraient leur régiment^ se laisseraient armer, et une fois armés non seulement refuseraient de marcher, mais s'empareraient des pouvoirs publics et des instruments de travail, dont ils remettraient la gestion à la Bourse du travail du lieu.
Cette tactique se heurte à des difficultés presque insurmontables : d'abord, l'autorité militaire avertie prendrait ses précautions : ou bien elle surveillerait de près les meneurs, les arrêterait ou les ferait exécuter avant qu'ils aient pu entraîner les moins résolus ; ou bien on embarquerait tout le monde, en ayant soin de ne distribuer les cartouches qu'à proximité du champ de bataille.
Mais la plus grande difficulté ne viendrait pas des mesures de précaution que pourrait prendre, en une telle occurrence, l'autorité militaire.
Elle tient à l'état d'esprit dans lequel se trouveraient, par le seul fait de leur incorporation, les réservistes qui auraient répondu à l'ordre de mobilisation : une fois au régiment, l'homme le plus résolu a l'impression de n'être plus qu'un numéro, un rouage d'une machine géante qui fonctionne^ vous entraîne bon gré mal gré, brisant toute
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volonté individuelle, II faudrait du temps pour se ressaisir; or, l'autorité militaire ne nous en laisserait pas le temps : la chair à canon serait rendue sur le champ debatailleavantdes'être retournée. D'ailleurs, arrivant dans une ville où l'on serait dépaysé, incorporé à côté de camarades qu'on ne connaîtrait peut-être pas et dont on se méfierait, on perdrait la moitié de l'assurance et de la résolution qui sont si nécessaires pour accomplir un acte de révolte d'une gravité exceptionnelle.
Une autre tactique s'offre heureusement aux socialistes internationalistes, qui présente moins de difficultés ; elle peut se résumer en deux mots : désertion des camarades sous les drapeaux et grève des réservistes.
Le jour de la déclaration de guerre, le devoir des socialistes sous les drapeaux serait de déserter ; s'ils ont su, comme c'est leur devoir, se créer dans leur ville de garnison, des relations dans le monde des militants socialistes et syndicalistes du lieu, rien ne leur sera plus facile.
Autant le conseil de déserter en temps de paix nous aliénerait la masse des pères de famille, autant le conseil de déserter en temps de guerre nous gagnerait les sympathies des pères et des mères, si peu que notre propagande socialiste et internationaliste les ait effleurés.
Le fils à l'abri, ce serait aux pères, aux anciens, aux réservistes, de ne pas aller se mettre dans la gueule du loup et de rester dans leurs foyers.
Tant qu'ils ne sont pas incorporés, les réservistes restent des citoyens libres, qu'on n'arracherait pas facilement à leur milieu familial.
Qui, d'ailleurs, les en arracherait de force, soit dans les centres ouvriers, soit dans les campagnes?
L'armée active? Diminuée par les désertions, elle serait en route pour l'abattoir.
Resterait la gendarmerie.
Il ferait beau voir les gendarmes essayer de mettre la main au collet des réfractaires, quand la gendarmerie n'aurait plus derrière elle l'armée toute prête à lui prêter main forte, comme en temps de grève.
La gendarmerie aurait assez à faire dans les grands centres ouvriers, car de la résistance passive qu'est la grève des réservistes, la classe ouvrière aurait vite fait de passer à la résistance ouverte, à l'insurrection, et celle-ci aurait d'autant plus de chance de triompher que l'armée active serait partie à la frontière.
Entre les deux tactiques, c'est au Parti socialiste de décider dans ses Congrès ; une fois qu'il en aura choisi une, ce sera à tous les révolutionnaires de s'y conformer avec discipline.
Le jour où une guerre éclatera, il faut que la mobilisation des sans-patrie se fasse sans flottement, « sans hésitation ni murmures », comme dit la théorie que le parfait soldat porte gravée dans son cœur.
CHAPÎTRÈ XX
La question de l'attitude des socialistes ett cas de guerre aux Congrès de Bruxelles (1891) et de Zurich (1893).
Au Congrès de Bruxelles, la question de l'attitude des socialistes en cas de guerre fut posée nettement par le Parti socialiste hollandais.
Une Commission fut nommée, composée des délégués de tous les pays représentés au Congrès, pour faire un rapport sur le militarisme et Tinternationalisme.
Un des délégués hollandais à cette Commission, Domela Nieuwenhuis, présenta, au nom de la section hollandaise de l'Internationale, la proposition suivante :
« Considérant :
« Que les divergences nationales ne sont jamais dans l'intérêt du prolétariat, mais dans celui de ses oppresseurs ;
« Considérant que toutes les guerres modernes, exclusivement suscitées par la classe capitaliste dans son intérêt, sont un moyen, dans ses mains, pour briser la force du mouvement révolutionnaire et consolider la suprématie bourgeoise par la continuation de l'exploitation la plus honteuse;
« Considérant qu'aucun gouvernement ne saurait invoquer comme excuse qu'il a été provoqué,
attendu que la guerre est le résultat de la volonté internationale du capitalisme;
« Le Congrès international ouvrier socialiste de Bruxelles déclare que les socialistes de tous les pays répondront à la proposition d'une guerre par un appel au peuple pour proclamer la grève générale. »
La majorité de la Commission rejeta cette proposition et se prononça pour la motion suivante :
« Le Congrès,
« Déclare que le militarisme, qui pèse sur TEurope, est le résultat fatal de l'état permanent de guerre ouverte ou latente, imposé à la société par le régime d'exploitation de l'homme par l'homme et la lutte de classe qui en est la conséquence ;
« Affirme que toutes les tentatives ayant pour objet l'abolition du militarisme et l'avènement de la paix entre les peuples — quelque généreuses qu'en soient les intentions — ne sauraient être qu'utopiques et impuissantes, si elles n'atteignent pas les sources économiques du mal ;
« Que seule, la création d'un ordre socialiste mettant fin à l'exploitation de l'homme par l'homme, mettra fin au militarisme et assurera la paix définitive;
« Que, par suite, le devoir et l'intérêt de tous ceux qui veulent en finir avec la guerre est d'entrer dans le Parti socialiste international qui est le véritable et unique Parti de la Paix,
-« En conséquence, le Congrès,
« En présence de la situation, chaque jour plus menaçante de l'Europe et des excitations chauvines des classes gouvernantes dans les différents pays, fait appel à tous les travailleurs pour protester par une agitation incessante contre toutes les velléités de guerre et les alliances qui les favorisent, et pour hâter, par le développement de l'organisation internationale du prolétariat, le triomphe du socialisme ;
« Déclare que c'est le seul moyen capable de conjurer la catastrophe d'une guerre générale, dont les travailleurs auraient à supporter tous les frais.
« Et entend , dans tous les cas, rejeter, devant l'histoire et l'humanité, sur les classes dirigeantes, la responsabilité de tout ce qui pourrait survenir. »
La majorité nomma deux de ces membres : l'un, Liebknecht, de nationalité allemande; l'autre, Vaillant, de nationalité française, pour rapporter cette seconde proposition.
Voici, d'après le compte rendu analytique, rédigé par le secrétariat du Parti ouvrier belge, le débat qui se déroula en séance plénière du Congrès ;
« Liebknecht, qui prend la parole d'abord, déclare que la Commission a été presque unanime. Il n'y a pas eu de divisions entre Français et Allemands. On ne devait pas craindre que les socialistes français fussent animés du désir de revanche
contre l'Allemagne, on n'en a pas fait mention, il n'en a pas été dit un mot. La question d'Alsace- Lorraine n'est pas une question socialiste.
« Il y a eu des propositions de provoquer, en cas de guerre, la grève et l'insurrection des soldats. Elles sont faites par des délégués dont les pays ne subissent pas le poids écrasant du militarisme des nations ayant un régime militaire absolu; on les a écartées.
« Un projet a été soumis afin que, dans tous les pays, la Fête du i^^ Mai fût, non seulement celle du travail, mais aussi celle de la fraternité des peuples.
« Un Congrès socialiste ne peut prendre à ce sujet l'attitude d'un Congrès de philanthropes bourgeois. Il y a une guerre qui se poursuit toujours, c'est la guerre des classes, la guerre entre les peuples n'en est qu'un aspect. L'ennemi du travailleur allemand n'est pas le citoyen français, c'est le bourgeois allemand; au contraire, le prolétaire français est son allié. La bourgeoisie allemande voudrait bien le désarmement, mais elle a besoin de son énorme armée permanente pour résister au prolétariat allemand. (Des applaudissements retentissent).
« Une guerre, auprès de laquelle celle de 187a ne sera qu'un jeu d'enfants, menace et pourra faire reculer la civilisation d'un siècle. Le prolétariat doit l'empêcher par une propagande incessante, afin d'épargner au monde cette épouvantable catas-
trophe en assurant le triomphe du socialisme. La seule garantie contre les désastres du militarisme réside dans l'organisation socialiste.
« On acclame longuement ce discours.
« Vaillant, renouvelant la déclaration de Liebknecht, dit qu'il n'a pu être question dans la Commission de questions territoriales. Le socialisme, en effet, par son avènem.ent assurerait à chaque pays son autonomie, ainsi que le droit de disposer de lui-même.
« Il faut arriver à la suppression des armées permanentes. Le Congrès de Paris s'est prononcé, il y a deux ans, pour la nation armée comme mesure transitoire.
« On doit condamner absolument le militarisme et faire connaître les raisons pour lesquelles on le condamne. C'est le régime capitaliste qui maintient partout l'état de guerre entre les classes, comme entre les peuples.
« On n'a pas à faire le tableau des maux que cause le militarisme, les impôts écrasants, l'encasernement, la démoralisation qui en résultent.. En combattant le capitalisme, nous combattons le militarisme ; on encaserne les prolétaires pour maintenir la servitude de l'usine. Les travailleurs doivent avoir en haine les manoeuvres chauvines destinées à servir de dérivatif à la question sociale, ils ont pour devoir d'attaquer les alliances que les gouvernements bourgeois contractent pour mainîenir l'état de choses actuel. La triple alliance
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est condamnable, mais il faut infliger une flétrissure aux chauvins français qui, grotesques et criminels, revenus aux traditions césariennes, par une union monstrueuse ont prostitué la République au tsar, pendeur de nihilistes.
« En 1870, on acclamait la paix à Paris, tandis qu'au Reichstag les socialistes allemands protestaient contre l'écrasement de la France. Le socialisme depuis a grandi. Il ne doit pas y avoir de movens devant lesquels on devrait reculer pour empêcher la guerre, il faudrait montrer au besoin, par des actes, que les socialistes iraient jusqu'au bout. On ne peut prescrire aux socialistes de chaque pays l'attitude à prendre.
« Une résolution générale condamnant le militarisme, laissant à chacun le choix des moyens à employer pour le combattre, est donc soumise au vote. Il est entendu également que non seulement, dès maintenant, on s'y attaquera par tous les moyens d'agitation et de propagande, mais qu'au jour d'une déclaration de guerre, les socialistes feraient tout leur devoir.
« Des applaudissements chaleureux saluent la fin de cette déclaration.
« Le président propose la clôture de la discussion et le vote de la résolution. La majorité des congressistes appuie, mais des protestations se font entendre, notamment de la part des délégués hollandais.
« Domela Nieuwenhuis, au nom de la Hollande, dit qu'on ne peut pas étouffer le débat et que les socialistes hollandais ont à présenter et défendre une résolution contenant des idées qu'on doit laisser librement émettre. La clôture est rejetée par la majorité de l'assemblée.
« Le débat recommence sur le fond de la question et la proposition de la délégation hollandaise.
« Domela Nieuwenhuis débute en critiquant la proposition de la Commission. Il est facile d'obtenir l'unanimité dans une assemblée, il suffit pour cela de présenter une proposition rédigée en termes très vagues et n'ayant guère de signification.
« La proposition delà Commission est faite dans ces conditions. Le pape pourrait l'accepter si on y changeait un seul tnot, celui de socialisme en celui de christianisme. La fin de l'ordre du jour rejette sur la classe dirigeante, devant l'humanité et l'histoire, la responsabilité des guerres futures. Elle ne peut s'émouvoir de pareille protesiation platonique. Elle rejette sur la classe laborieuse cette même responsabilité. On croirait voir deux gamins se querellant et se rejetant réciproquement une faute, faisant rire à leurs dépens.
« Il faut toujours dire la vérité à ses amis. Il n'y a pas, à notre avis, les sentiments internationaux préconisés par le socialisme chez les frères allemands. Il y a eu une grande émotion partout, parmi les socialistes, à la suite du fameux article
de Vollmar (i). (Des protestations se produisent sur les bancs de la délégation allemande.)
« On doit croire que cela est un danger pour le Parti. Il faut repousser partout tout chauvinisme et rejeter toute distinction entre les guerres offensives et défensives. Les diplomates, s'ils le désirent^ font déclarer une guerre qu'ils ont décidée.
« La résistance passive est des plus efficaces. Ainsi toute l'énergie de Napoléon ne parvint pas à avoir raison de la résistance des « Polsbrookers » qui refusaient de servir dans l'armée. Quand on leur mettait un fusil dans les mains, ils le laissaient toinber. On dut finir par les reléguer dans les ambulances.
« Il n'y a pas à oublier que les gouvernements ont contre les socialistes une haine bien plus féroce que celle qu'ils ont les uns contre les autres, même quand ils sont en guerre. Il ne faut pas que les socialistes s'entretuent pour les gouvernements. En refusant de combattre, tout ce qui peut leur arriver, c'est de risquer d'être mis à mort, tandis que s'ils vont à la bataille, ils sont sûrs d'être tués.
« Les ouvriers commencent à penser, leurs fils entrent dans les armées. Il en résulte que les classes dirigeantes sentent déjà leur puissance s'ébranler. Il faut dire franchement qu'on doit préférer la guerre
(i) Vollmar, le leader du parti socialiste Bavarois, et l'un des o."ateurs les plus écoutés de la social-démocratie allemande, venait de publier un article d'un internationalisme fort nationaliste.
civile, entre prolétariat et bourgeoisie, à la guerre entre nations. La décision de guerre ne peut pas être dans les mains des gouvernements, mais dans celles des peuples, qui, eux, ne veulent pas la guerre.
« Il faut lutter contre le militarisme, qui est un des moyens dont le capitalisme se sert pour maintenir sa suprématie. Il ne se soutient que par les baïonnettes; lorsqu'elles deviennent intelligentes, l'ordre bourgeois est perdu. Frédéric le Grand a dit que si ses soldats pensaient, aucun ne resterait dans les rangs.
« Le triomphe du prolétariat sera la paix universelle. En ayant du courage, de l'énergie, de la persévérance, la guerre n'éclatera plus. Les gouvernements, en déclarant la guerre, commettent un acte révolutionnaire; les peuples ont le droit et même le devoir d'y répondre par la révolution.
« Ce discours est fort longuement applaudi.
« Vaillant^ un des deux rapporteurs, réplique à Domela Nieuwenhuis.
« La rédaction de la proposition soumise par la Commission au Congrès a été adoptée après un débat ayant établi l'impossibilité d'arriver à une autre rédaction,
« Il y a des nations qui se trouvent dans des conditions spéciales. Les délégués qui appartiennent à ces pays, et qui sont les adversaires déclarés et résolus de la guerre, sous peine de s'exposer à des désagréments et des difficultés à leur retour, ne
peuvent se rallier qu'à un texte très net, mais qui convienne à tout le monde.
« On veut faire tout ce qui est possible pour empêcher la guerre, comme la délégation hollandaise, isolée dans la Commission, non point par des paroles, mais par des actes. La proposition soumise à l'assemblée par la majorité de la Commission, laisse la liberté aux socialistes de toutes les nations d'agir comme ils l'entendent pour le maintien de la paix en menant l'action qu'ils veulent contre la guerre, si elle éclatait par suite de double ou triple alliances faites par les gouvernements bourgeois.
vr< Pour le vote de cette question, il faudrait arriver à l'unanimité, afin que l'entente des socialistes soit établie. Précisément par la manière dont elle est rédigée, elle permet l'adhésion de toutes les nationalités.
« Le président Mille donne la parole à Liebknecht, également rapporteur. Quelques protestations s'élèvent, venant de la délégation hollandaise et de quelques délégués français, réclamant la clôture.
« Liebknecht explique que les Allemands ayant été attaqués dans le discours de Domela Nieuwenhuis, il fallait y répondre et rétablir la réalité des faits. Sur une interruption de Domela-Nieuwenhuis demandant s'il pouvait répliquer et sur la déclaration affirmative du président, l'incident est clos. La parole est accordée au rapporteur allemand.
« Liebknecht rappelle que Domela Nieuwenhuis
a prétendu que si le mot socialisme était dans la résolution proposée remplacé par celui de christianisme, le pape pourrait l'accepter. On ignorait jusqu'ici que le pape s'était rallié à la lutte des classes.
« Le délégué hollandais a attaqué la proposition en lui reprochant d'être un tissu de phrases. Il n'y a pas de phrases dans le rapport, mais phraser c'est prononcer des grands mots, ne contenant pas d'idées réalisables; la grève générale, opposée à la déclaration de guerre, est de la phraséologie.
«. La révolution, dont l'orateur hollandais a tant parlé, on ne l'annonce pas; quand on la veut réellement, on la fait. Il en est ainsi de bien des choses diverses, qu'on exécute, mais qu'on ne prédit point à l'avance.
« Domela Nieuwenhuis a préconisé qu'au moment de la déclaration de guerre, on devait engager les peuples à faire la grève militaire. Ceux qui feraient cet appel n'auraient pas le temps d'exécuter leur projet, car ils seraient pris et fusillés avant d'avoir pu agir. Il est donc utopique de croire à la possibilité de réaliser ce moyen.
« Les attaques dirigées contre les socialistes allemands sont injustes. Ils ne sont pas chauvins, ainsi qu'on le leur reproche, ils le sont moins que n'importe quels autres socialistes. Le parti socialiste allemand a prouvé, en diverses circonstances, qu'il n'était pas atteint de chauvinisme,
« En 1870, lors de la guerre, les socialistes allemands l'ont combattue au prix de leur liberté et de
leur vie. Ils ont souffert cette fois, chef et soldats, pour leurs idées, comme cela leur arrive souvent, car ils savent se sacrifier pour le socialisme et pour leurs convictions.
« En certains pays, comme la Hollande, on n'est pas bien placé pour se prononcer contre la guerre; si elle éclate, la situation n'est pas la même que pour les nations exposées à des conflits. Il est autrement difficile dans des pays comme la France et l'Allemagne, où des millions de combattants peuvent, à un moment donné, être jetés les uns sur les autres, de faire de la propagande déclarée contre la guerre.
« Au lieu de parler sans cesse de révolution, il vaut mieux travailler à l'amélioration du sort du prolétariat et fortifier l'organisation ouvrière. C'est ainsi qu'on sert efficacement la cause populaire.
« Domela Nieuwenhuis a parlé de chauvinisme, on pourrait lui dire qu'il a été chauvin. Une interruption ironique de Domela Nieuwenhuis se produit, le rapporteur allemand, un moment interrompu, reprend en disant que le socialisme hollandais ne rira plus quand il aura parlé.
« Il signale qu'en 1870, lorsque les socialistes allemands s'efforçaient d'empêcher la guerre, tandis que plusieurs d'entre eux étaient compromis, un journal hollandais, dirigé par Domela Nieuwenhuis, attaquait violemment les démocrates socialistes allemands : il y a là du plus détestable chauvinisme. Il faut tâcher d'arriver à une formule permettant à tous d'y adhérer, celle de la commission
est dans les conditions voulues, la résolution de la délégation hollandaise est inacceptable et absurde. Le Congrès ferait son devoir en acceptant la proposition de la commission. De longues acclamations accueillent ces paroles.
« Le président annonce que Domela Nieuwenhuis, ayant demandé la parole pour répondre à des attaques personnelles, il la lui accorde immédiatement, d'autant plus qu'il était inscrit pour répliquer aux rapporteurs.
« Domela Nieuwenhuis déclare que Liebknecht l'ayant accusé d'avoir commis des inexactitudes, il n'en a point cité. Il n'a pas été dit que tous les socialistes allemands étaient des chauvins. Les procédés consistant à accuser un homme de mensonge sans fournir la preuve, ne sont pas de la dignité d'un homme comme Liebknecht; il n'est pas digne non plus d'un homme comme Domela Nieuw^enhuis d'y répondre.
« La vérité c'est qu'il a été affirmé que parmi la démocratie socialiste allemande, il y avait des chauvinistes. On a cité des faits et indiqué l'article de Vollmar.
« Une interruption de Volders se produit, faisant remarquer que dans tous les pays il y a des chauvins à la Vollmar.
« Domela Nieuv^enhuis continue, exprimant l'opinion qu'il n'est pas nécessaire de vanter les sacrifices que les socialistes allemands ont faits pour leurs convictions.
« Tous les partis socialistes ont enduré des persécutions et des souffrances pour la cause du peuple. Il vaut mieux ne pas s'en glorifier dans les assemblées, se contentant d'avoir accompli son devoir.
« Il termine au milieu des applaudissements, en se ralliant, au nom des délégués hollandais, à l'amendement proposé par la délégation anglaise.
« Cet amendement est ainsi conçu :
« Le Congrès,
« Recommande aux travailleurs des différents pays d'opposer à la déclaration de guerre un appel au peuple en faveur d'une grève générale, en attendant que l'on obtienne le règlement des guerres par un arbitrage international et invite les membrer des Parlements à déposer des propositions rédui" sant les budgets de la guerre. »
« Jean Volders (du Parti socialiste Belge) explique que la difficulté de trouver un texte acceptable par la majorité des nations et du Congrès, provenait non d'une différence d'opinion, mais de situation et de faits. Il résulte de la position réciproque de deux des grands pays représentés, que leurs délégués peuvent accepter seulement des résolutions qui, tout en laissant la plus grande latitude aux socialistes des autres nations, comme à eux-mêmes, ne les entraînent pas à de graves désagréments.
« La proposition de la Commission, sur laquelle on est parvenu à s'entendre, a le grand avantage de permettre à chaque parti socialiste d'agir dans
son pays selon les circonstances spéciales et sa tactique. Il est possible à la Hollande^ par exemple^ comme à d'autres pays favorables au système de Domela Nieuwehuis, d'employer les moyens préconisés par l'orateur hollandais. Chaque nationalité conserve la liberté et la responsabilité de ses agissements.
« La Commission a la conviction d'avoir accompli une œuvre acceptable en obtenant des Allemands et des Français une déclaration de solidarité en faveur des résolutions flétrissant et condamnant la guerre. Il ne faut pas l'oublier, en discutant la proposition qui doit, si le Congrès veut accomplir une grande œuvre, être adopté par l'acclamation de l'Assemblée. (On applaudit fortement).
« Puis on passe au vote. La proposition de la délégation hollandaise, amendée par la délégation anglaise, est mise aux voix par nationalité.
« L'Allemagne, l'Autriche, la Belgique, l'Amérique, l'Italie, l'Espagne, le Danemark, la Hongrie, la Roumanie, la Pologne, la Norwège, la Suède et la Suisse, votent contre.
« L'Angleterre, la France et la Hollande votent pour. La proposition est donc repoussée.
« La résolution proposée par la commission est ensuite mise aux voix par nationalité.
« La Hollande s'abstient. Les quinze autres pays l'adoptent; treize d'entre eux la votent à l'unanimité de leurs délégués.
« Des salves répétées d'applaudissements accueillent ce vote.
« Volders demande que le Congrès ratifie cette résolution par acclamations. Le vote vient d'établir que nous sommes tous unanimes à ne reconnaître qu'une seule patrie : l'Humanité, un seul ennemi : le Capitalisme !
« Un tonnerre d'acclamations souligne cette proposition.
« Domela Nieuwenhuis constate que la résolution de la section n'a point l'unanimité. »
Le Parti socialiste hollandais et Domela Nieuwenhuis étaient battus.
Deux ans après, au Congrès international suivant, qui se tint à Zurich, ils revinrent à la charge avec leur proposition de Bruxelles, sensiblement modifiée, en tout cas clarifiée.
A Bruxelles, le Parti socialiste demandait en cas de guerre la grève générale, qu'il considérait d'ailleurs comme le commencement de la Révolution sociale.
A Zurich, il s'agit bien encore de grève générale, mais en même temps on préconise la grève militaire, celle-ci entendue d'ailleurs dans le sens d'insurrection.
Voici la proposition hollandaise présentée à Zurich :
« Le Congrès invite le Parti ouvrier international à se tenir prêt à répondre immédiatement à la déclaration d'une guerre de la part des gouvernements
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par une grève générale^ partout où les ouvriers peuvent exercer une influence sur la guerre, et dans les pays en question, par la grève militaire. »
Cette fois encore, la majorité de la Commission rejeta cette proposition, en la déclarant irréalisable d'abord, antirévolutionnaire ensuite, car en l'adoptant « le pays le plus socialiste serait livré sans défense au pays le plus retardataire. Et le cosaque régnerait sur l'Europe ».
A la proposition hollandaise, la section allemande opposait la sienne, qu'appuyait la majorité de la Commission.
Elle est ainsi conçue :
« La position des ouvriers en cas de guerre est définie d'une façon précise par la résolution du Congrès de Bruxelles sur le militarisme. La démocratie socialiste internationale révolutionnaire, dans tous les pays, doit s'élever de toutes ses forces contre les appétits chauvins des classes dirigeantes, elle doit consolider toujours plus étroitement les liens de la solidarité entre les ouvriers de tous les pays; elle doit travailler sans relâche à vaincre le capitalisme qui divise l'humanité en deux grands camps ennemis et provoque les peuples les uns contre les autres. Avec la suppression de la domination des classes, la guerre disparaîtra également. La chute du capitalisme signifie la paix universelle. Les mandataires du Parti ouvrier dans les assemblées délibérantes doivent repousser tous les crédits militaires; ils doivent sans cesse protester
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contre les armées permanentes et réclamer le désarmement. Tout le Parti socialiste doit prêter son appui à toutes les associations qui ont pour but la paix universelle. »
Nous possédons non plus seulement une sèche analyse des débats, comme pour le Congrès de Bruxelles, mais la sténographie des principaux discours prononcés à Zurich.
« On m'a traité d'imbécile, de révolutionnaire et de fou, dit Domela Nieuwenhuis. Je partage cette honte avec le Congrès de Paris en 1871 (?) qui émettait les vœux que je formule aujourd'hui.
Notre proposition hollandaise peut être mauvaise, qu'on la discute. La proposition allemande, elle, ne dit rien, ne signifie rien. C'est une de ces déclarations platoniques, une de ces phrases que la Ligue de la Paix prend pour des résolutions.
« Elle est si évidente par elle-même, qu'il est superflu de la voter, tandis que nous. Hollandais, nous présentons un moyen efficace, direct et pratique, de mettre un terme à la guerre. Vous parlez des appétits chauvins de la bourgeoisie, 7nais les appétits chauvins existent che^ les socialistes, hélas! comme che^ les bourgeois. G7'atte^ V internationaliste et vous trouvere!{ au fond de son cœur le patriotisme et le sentiment national.
« C'est ainsi que nous voyons un Bebel déclarer en plein Reichstag la guerre à la Russie, l'ennemie héréditaire! Ah! combien, il y a cinquante ans, Henri Heine était moins chauvin que Bebel prê-
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chant le massacre des Russes ! On joue devant nous du Cosaque, comme on menace les enfants du diable et du gendarme : on aurait cru entendre Bismarck effrayant son Reichstag.
« Vous dites que la Russie est la barbarie. Qui empêchera les Français républicains de dire que l'Allemagne est la barbarie, et qu'il faut marcher contre elle? Revenons aux principes du socialisme, à la fraternité des peuples. D'ailleurs, pourquoi nous menacer de l'invasion des barbares? L'invasion des barbares n'est pas toujours un mal, et le peu de civilisation que nous avons n'existerait pas si les barbares n'avaient mêlé leur sang nouveau au sang appauvri et vicié du monde gréco-romain agonisant. En réalité les chefs allemands font des concessions au militarisme. Où est le temps où Bebel disait : « Nous ne donnerons ni un homme, ni un groschen? » Prene^ garde que l'habitude du parlementarisme ne nous fasse perdre de vue le but ? Quand nous parlons de la grève militaire, nous ne parlons pas des hommes au service actif, qui seraient immédiatement écrasés, mais des soldats de la réserve qui resteraient paisiblement chez eux. Comment le gouvernement aurait-il le temps et la force de les arrêter, ou la place de les loger dans ses prisons?
« L'exemple ainsi donné par quelques-uns serait suivi par tout le peuple qui a horreur du service militaire : la mobilisation sera ainsi rendue impossible. Mais alors ce sera la guerre civile? Soit, nous.
préférons la guerre civile, qui nous permettra d'écraser le capitalisme qui est le véritable ennemi, au lieu de lutter contre nos frères, les prolétaires étrangers.
« Et puis la seule crainte de cette guerre civile suffira à retenir les gouvernements tentés de déchaîner la guerre contre un autre pays. Quant à la grève générale que nous préconisons à côté de la grève militaire, elle doit s'étendre en première ligne aux employés de chemins de fer et du télégraphe. Arrière les déclarations nuageuses; indiquez un moyen meilleur que le nôtre! Sinon, votez unanimes le moyen proposé, et les princes trembleront sur leurs trônes et réfléchiront à deux fois à parler encore de la guerre. »
— « Je croirais avilir notre cause, répondit Liebknechtj en apportant ici de mesquines questions personnelles. Mais je ne saurais laisser passer sans y répondre les paroles de Domela Nieuwenhuis.
« Dire que la démocratie socialiste allemande a passé à la cause du inilitarisme et du chauvinisme, c'est dire une contre-vérité que nous avons réfutée d'avance par nos paroles et par nos actes. Contre le militarisme, nous n'avons pas reculé de l'épaisseur d'un cheveu. L'annexion de l'Alsace- Lorraine? Nous l'avons condamnée comme une faute, nous l'avons flétrie comme un crime. (Applaudissements enthousiastes.) Je l'ai dit au Reichstag devant l'Allemagne militaire, je l'ai répété devant le peuple, je le confirme solennelle-
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ment ici devant le prolétariat universel rassemblé. Cette opinion, nous l'avons payée, mes compagnons et moi, par des années de prison, dont le nombre, si on en fait le total, s'élèverait à un millier ! Pas un homme, pas un sou! tel était notre programme. Depuis qu'elle existe, nous n'avons accordé à l'armée allemande ni un homme, ni un sou. (Enthousiastes acclamations de la délégation allemande.) Et quand dernièrement on a demandé au peuple allemand s'il voulait continuer dans la voie du militarisme, c'est grâce à nous que la question s'est posée, c'est grâce à nous que la majorité du peuple allemand a répondu négativement à cette question. Et maintenant, laissons les questions personnelles et venons au principe.
« Oui, si la proposition hollandaise était réalisable, nous la voterions des deux mains. Elle n'est qu'un vœu pie, elle est irréalisable.
« Si elle était réalisable, c'est que nous serions les maîtres dans le domaine économique et politique et alors il n'y aurait plus de guerre. Mais nous n'en som.mes pas là: dans la Hollande neutre, une proposition semblable pouvait se produire. Elle ne peut prendre pied dans l'Allemagne militariste. On dit que notre proposition est une phrase, je crains que ce ne soit le cas pour la vôtre. Non, vous ne lutterez pas contre le Moloch du militarisme, en gagnant quelques individus isolés, en provoquant de puériles émeutes de casernes : vous livreriez au Moloch quelques malheureux, vous lui donneriez quelques
victimes de plus. C'est la propagande infatigable qu'il faut, c'est notre esprit qu'il faut implanter dans l'armée. Quand la masse sera socialiste, le militarisme aura vécu. (Applaudissements enthousiastes de la délégation allemande.) C'est à cela que nous autres, Allemands, nous avons travaillé, que nous travaillons, que nous travaillerons sans relâche. C'est ici, devant les représentants du prolétariat international, que j'en prends l'engagement solennel. »
Adler, le leader des socialistes autrichiens, vint à la rescousse de Liebknecht :
« Comment, dit-il, les Hollandais pourraient-ils déclarer la guerre au militarisme? Ils n'en ont pas. Les Suisses pourraient suivre les mêmes errements, mais ils sont trop raisonnables pour le faire.
« Sans doute, théoriquement, la proposition hollandaise est logique, elle marque nos convictions intimes, nos aspirations profondes. Mais au jour de la réalisation, les Hollandais resteront isolés, car leur point de vue est étroit. Ne lançons jamais le peuple dans des rêveries absurdes, car c'est un crime de promettre ce que l'on sait ne pouvoir tenir. »
« Vous parlez comme M. de Caprivi », interrompit Domela Nieuwenhuis.
« Je souhaite, en effet, réplique Adler, que M. de Caprivi parle comme moi. Vous avez dit que les princes trembleraient devant la menace d'une f!;rève, je crois qu'ils en riront. Laissons parler
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ceux qui ne savent que parler : le passé a montré ceux qui ont agi, l'avenir montrera ceux qui savent agir. »
En vain, Dejeante, au nom de la délégation française, vint-il prôner la grève générale en cas de guerre.
La proposition hollandaise eût le même sort qu'à Bruxelles.
La proposition allemr,nde fût votée avec un amendement de Volders, délégué belge, ainsi conçu :
« A côté de la propagande active dans l'armée, il faut, qu'en tous pays, les représentants socialistes dans les Parlements s'engagent : i° à refuser le budget militaire; 2° à proposer, sans se lasser, le désarmement. »
Depuis le Congrès de Zurich, la question précise de l'attitude des socialistes en cas de guerre n'a jamais été agitée dans les Congrès internationaux.
En 1898, au Congrès de Londres, les communistes-anarchistes, c'est-à-dire les socialistes antiparlementaires qui réprouvent l'action politique électorale, furent exclus du Parti.
Domela Nieuwenhuis, qu'à tort ou à raison on a étiqueté anarchiste, ne fait plus partie de l'Internationale socialiste.
Mais, avec une persévérance toute hollandaise, il a jeté en 1904* les bases d'une nouvelle Internationale, l'Association Internationale Antimilitariste, qui s'est donnée pour tâche spéciale la lutte contre
le militarisme et l'organisation de l'insurrection en cas de guerre.
Cette nouvelle Internationale est ouverte aux socialistes de toutes les écoles, mais, en fait, jusqu'ici elle est surtout composée de groupements communistes-anarchistes.
Elle n'est d'ailleurs encore, en igoS, qu'à Tétat embryonnaire.
Elle pourrait bien se grossir de nombreux éléments socialistes-révolutionnaires, adhérents encore à rinternationale socialiste, si celle-ci tournait le dos complètement à la méthode révolutionnaire pour achever de s'enfoncer et de se perdre dans le parlementarisme réformiste et légalitaire.