CHAPITRE XXI
Leurs objections:
Notre conception est anarchiste
Le gros public confond volontiers les socialistes et les anarchistes. Pour lui, un anarchiste n'est antre chose qu'un socialiste un peu plus rouge que
les autres.
Le gros public n'a pas tout à fait tort.
Les communistes-anarchistes — il ne s'agit point ici des purs individualistes qui prennent volontiers l'étiquette anarchiste — sont des socialistes au sens large du mot. ,
Ils sont socialistes ou communistes en ce sens qu'ils sont eux aussi pour la socialisation des moyens de production et d'échange.
xMais ce que le gros public ne sait pas, c'est que socialistes et anarchistes sont des frères ennemis qui se sont livrés des combats homériques dans lesquels toutes les armes étaient bonnes aux deux adversaires ; quand on se bat, dans l'ardeur de la lutte et de la passion, on n'est pas toujours scrupuleux sur le choix des armes: injures, calomnies, accusations meurtrières et venimeuses, tout est bon pourvu que l'adversaire soit touché. Il serait malaisé de dire qui a commencé, qui a les premiers torts; un juge impartial doit dire que des deux côtés les torts ont été graves. Entre socialistes proprement dits, d'ail-
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leurs, les querelles intestines n'ont pas été moins atroces; la Révolution française avait déjà donné le spectacle de ce que peuvent, entre frères ennemis, la passion haineuse et le fanatisme aveugle.
Ce n'est point le but à atteindre^ c'est la tactique pour y arriver qui a divisé de tous temps socialistes et anarchistes.
Les socialistes comptent beaucoup sur la discipline, les mouvements d'ensemble, l'action des masses : les anarchistes se méfient de la discipline, de l'esprit moutonnier des masses et comptent davantage sur les énergies individuelles.
Les socialistes croient à la possibilité de la conquête des pouvoirs publics par le bulletin de vote : les communistes anarchistes considèrent le bulletin de vote comme dangereux, les réformes légales comme des duperies, et ne comptent que sur le progrès de l'esprit de révolte pour amener la Révolution libératrice.
Or, les anarchistes se sont proclamés de tout temps antipatriotes; Domela Nieuwenhuis est catalogué comme anarchiste,
11 n'en fallait pas plus pour que des socialistes arrivant à préconiser l'antipatriotisme et l'insurrection en cas de guerre, on leur appliquât immédiatement l'épithète d'anarchistes.
On n'y a pas manqué.
« Vous êtes des anarchistes! » nous crie-t-on. Quand on veut tuer son chien, on dit qu'il a la rage. Dans les milieux socialistes parlementaires
patriotes, quand on veut se débarrasser d'un contradicteur gênant, on dit qu'il est anarchiste. Mais peut-on raisonnablement faire un crime à des socialistes de prendre dans la tactique libertaire ce qu'elle a de bon. Ce n'est pas répondre que de traiter d'anarchistes les socialistes antipatriotes; la difficulté n'est pas résolue, pas même escamotée : elle n'est que reculée. Ce qu'il faut précisément démontrer, c'est que les anarchistes ont tort de se déclarer antipatriotes.
D'ailleurs, ce n'est pas dans la doctrine anarchiste que nous puisons notre antipatriotisme ; nous le tirons, comme les anarchistes eux-mêmes l'en ont tiré, de Karl Marx et du marxisme.
Nous ne faisons que répéter ce qu'ont dit Karl Marx et Engels « que les prolétaires n'ont pas de patrie ».
Nous invoquons la lutte de classe pour refuser de nous battre, côte à côte, avec la classe ennemie de la nôtre.
Nous invoquons la solidarité prolétarienne pour refuser de nous battre contre les prolétaires allemands^ italiens ou autres.
Nous prétendons être restés dans la saine doctrine socialiste, tandis que ce sont nos camarades les socialistes patriotes, qui nous semblent avoir quitté la bonne voie.
Ils nous accusent de déviation anarchiste.
C'est eux que nous accusons de déviation « bourgeoise » et réformiste.
On serait mal venu d'ailleurs à nous refuser, à nous les socialistes antipatriotes de langue française, la qualité de socialistes.
Dans la Fédération de l'Yonne, par exemple, où l'immense majorité des socialistes est antipatriote, nous avons fait partie de la fraction jauressiste du Parti. Quand nous demandions, pendant plusieurs années, l'expulsion du Parti de M. Millerand, il y avait peut-être des Millerandistes qui nous taxaient d'anarchisme, en leur for intérieur; mais personne ne nous contestait la qualité de socialistes.
Ce qui distingue d'ailleurs, pratiquement, les anarchistes des socialistes, c'est que les socialistes font usage du bulletin de vote : or, précisément les socialistes antipatriotes de l'Yonne votent, quelquesuns sans enthousiasme peut-être, mais enfin ils votent.
Tous, enfin, nous reconnaissons dans l'action la discipline des Congrès nationaux et internationaux.
En formulant notre opinion sur le patriotisme et le devoir des socialistes en cas de guerre, nous ne faisons d'ailleurs qu'user du droit strict que nous confère la charte fondamentale de notre Parti, qui dit formellement :
« La liberté de discussion est entière dans la presse pour toutes les questions de doctrine et de méthode. »
Donc qu'il soit entendu que les socialistes antipatriotes ne sont pas des anarchistes.
Il faut que nos camarades les socialistes pa-
triotes trouvent autre chose.
Cette équivoque dissipée, c'est un devoir pour nous de dire très haut notre cordiale sympathie pour les communistes anarchistes, dont nous considérons l'exclusion du Parti comme une lourde faute, la faute initiale, à la suite de laquelle le Parti décapité de ses éléments les plus indisciplinés mais aussi les plus désintéressés et les plus révolutionnaires, a glissé tous les jours un peu plus davantage dans la réformisme légalitaire et l'opportunisme parlementaire.
Il nous plaît surtout, au moment où nous reprenons au sein du Parti socialiste la thèse de Domela Nieuwenhuis, de témoigner notre reconnaissance aux camarades anarchistes, pour avoir conservé intacte la pure doctrine socialiste révolutionnaire en matière d'internationalisme.