CHAPITRE XXII
Leurs objections : « Les patries vivront toujours. »
Dans un meeting récent, où il s'efforça de réfuter la conception des socialistes antipatriotes, devant le public bourgeois ou petit bourgeois qui compose de plus en plus ses auditoires parisiens, Jaurès crut saper la conception des antipatriotes en montrant les patries comme des institutions éternelles, destinées à survivre au régime capitaliste lui-même.
« Citoyens, dit-il, je veux d'abord avec vous me porter au terme même du mouvement socialiste révolutionnaire qui s'ébauche à l'heure présente dans tous les pays où il y a une classe ouvrière organisée. Je suppose, citoyens, que le communisme a triomphé partout, je suppose qu'il s'est étendu à l'humanité tout entière, sans distinction de peuples, de races, de continents, je suppose que partout il a aboli les antagonismes qui résultent de la société et de l'organisation capitaliste d'aujourd'hui : antagonismes de races et de classes, il n'y a plus d'inégalités, il n'y a plus d'exploitation de l'homme par l'homme, il n'y a plus une puissance du capital concentré, s'exerçant sur toute la multitude des prolétaires soumis, il n'y a plus les rivalités, les haines meurtrières de classe à classe et de peuple à peuple: le travail seul est souverain, le travail seui
possède par la grande collectivité humaine organisée ; il y a enfin, pour la première fois^ depuis que la planète circule à travers la clarté des jours et l'obscurité des nuits, non plus des fragments d'humanité se heurtant, se brisant les uns contre les autres, mais une humanité une, consciente, organisée, fraternelle, maîtresse d'elle-même et aspirant à devenir maîtresse de la nature.
« Eh bien, dans cet idéal humain réalisé, dans cette humanité totale constituée et organisée, est-ce que les patries vont disparaître? Ah! elles disparaissent comme force de défiance, d'exclusivisme, d'oppression réciproque, mais elles se survivent de deux façons et sous deux formes : elles se survivent d'abord comme accumulation de génies originaux; l'humanité communiste de demain serait singulièrement pauvre si elle était monotone; mais elle héritera en l'harmonisant de la diversité des génies nationaux. De même que les individus avec leur caractéristique, avec leur variété, ne se dissoudront pas dans l'organisation socialiste, mais y poursuivront, y affirmeront sous des formes plus harmonieuses l'originalité de leur nature, de même ces individualités historiques qui s'appellent des patries : patrie anglaise, patrie allemande, patrie française, patrie italienne, patrie russe, demain patrie chinoise, quand l'humanité jaune se sera émancipée de la tutelle, de l'oppression des olancs... (Vifs applaudissements), toutes ces patries, avec leur individualité morale façonnée par l'histoire,
avec leur langue, leur littérature, leur sens de la vie, leurs souvenirs, la forme particulière de leurs espérances, avec le tour particulier de leurs passions, de leur âme, de leur génie, toutes ces individualités constitueront la grande humanité communiste de demain : celle-ci ne sera pas comme un désert monotone où des millions d'atomes humains desséchés, arides, flotteraient au hasard, sous l'impulsion des souffles, ce sera la grande unité accidentée comme la planète, mais enveloppée comme elle par l'unité de l'espace lumineux, où une même pensée d'humanité fraternelle rayonnera. (Applaudissements.)
« Ou alors, citoyens, si nous permettons, dans les suprêmes conflits, dans les suprêmes assauts que le régime capitaliste finissant pourra déchaîner, qu'une de ces grandes individualités nationales disparût, qu'une de ces grandes collectivités partielles fût éteinte, écrasée ou broyée, nous ne laisserions pas seulement s'appauvrir l'humanité d'aujourd'hui, nous appauvririons, nous mutilerions d'avance la grande humanité communiste de demain. Puis, d'une autre façon encore, sous une autre forme encore et pour un autre objet, les patries se survivront dans l'humanité communiste de demain.
« Comment, citoyens, vous représentez-vous, comment pouvons-nous nous représenter la vie commune de cette grande humanité constituée enfin et unifiée? Il v a, d'un bout à l'autre de la
planète, tout le long des cercles de longitude ou de latitude qui l'enserrent^ il y a des intérêts communs et universels à gérer, une grande organisation collective de la production, de la consommation; mais voyez, citoyens, à quelle centralisation colossale et absorbante vous allez aboutir pour la gestion des intérêts communs de l'humanité organisée, si vous supprimez toute puissance de gestion autonome de ces diverses fractions de l'humanité.
« Déjà, aujourd'hui, pour la gestion des intérêts communs nationaux, vous vous plaignez de l'énorme développement de la centralisation bureaucratique : que serait-ce pour la gestion des intérêts communs de l'humanité tout entière s'il n'y avait pas de collectivités partielles organisées qui pussent procéder à la gestion des intérêts communs de l'humanité, non pas par centralisation bureaucratique, mais par fédération humaine, par l'action autonome des diverses nations fédérées. Vous n'avez pas le choix, ou plutôt, vous êtes obligés de choisir pour le fonctionnement de la vie communiste de demain entre une colossale et écrasante bureaucratie planétaire, et la fédération des nations autonomes harmoniquement associées à l'œuvre commune de la l'humanité.
« Et, laissez-moi vous le dire, laissez-moi le dire à ceux qui ont applaudi, au nom de la pensée libertaire, aux théories d'Hervé, ces théories vont précisément à contre-sens de ce qu'il y a d'essen-
tiel, de ce qu'il y a de légitime dans la pensée libertaire.
« Déjà, vous, libertaires, vous, anarchistes, vous redoutez que le collectivisme, même réduit aux limites de la nation, même nationalement organisé, opprime sous des règlements administratifs minutieux et tyranniques, l'initiative des individus et vous ne paraissez pas voir, vous qui demandez à l'intérieur de la nation, dans la cité, dans le Syndicatj dans les libres associations d'individus, de groupements autonomes, se fédérant, s'harmonisantj mais substituant cette libre coopération à l'administration étouffante, vous ne paraissez pas comprendre que le seul moyen pour vous, individus, de ne pas disparaître demain comme en un gouffre dans la profondeur de l'humanité communiste, le seul moyen pour vous de conquérir dans le communisme universel, l'universelle liberté des initiatives et des énergies, c'est de concevoir, en effet, le communisme universel, non pas comme une bureaucratie, mais comme une coopération, et les éléments libertaires de cette coopération communiste humaine, ce sont précisément les patries autonomes que nous voulons fédérer ! (Vifs applaudissements.)
Il est facile de faire applaudir de pareils truismes. Don Quichotte se démenait fort pour combattre des moulins à vent : Jaurès triomphe quand il enfonce une porte ouverte.
Quel est l'anarchiste, quel est le socialiste anti-
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patriote, c'est-à-dire ennemi acharné des patries actuelles, qui a jamais rêvé de fondre l'humanité entière en un immense troupeau gouverné par une bureaucratie centralisée? Quel est l'anarchiste ou le socialiste antipatriote qui ne soit fédéraliste, c'està-dire qui entrevoie l'humanité future, débarrassée de l'exploitation capitaliste, autrement que comme une fédération de groupements autonomes? Mais quel besoin, quelle nécessité y a-t-il que les groupements autonomes socialistes de l'avenir soient exactement les patries actuelles, telles que le hasard des guerres les a distribuées? Qui empêchera les nationalités, aujourd'hui opprimées, de former des groupes autonomes, ou des nations, aujourd'hui unies, de se disloquer en plusieurs groupes fédérés?
Et surtout quel rapport y a-t-il entre une pareille argumentation et la question qui nous occupe, à savoir l'incompatibilité du socialisme internationaliste et du patriotisme plus ou moins nationaliste, l'incompatibilité de la lutte de classe et de la collaboration des classes sur un champ de bataille pour la défense d'une commune patrie? Qu'est-ce qu'une pareille déclaration, acceptable pour tous, peut avoir à faire, surtout avec la question d'ordre pratique de l'attitude des socialistes en cas de guerre internationale?
C'est jouer sur les mots, en vérité, que de donner le nom de patries aux différents groupements régionaux qui s'unissent dans une fédération.
Le propre d'une fédération, c'est précisément de
faire disparaître les patries distinctes et antagonistes et de les remplacer par une patrie commune.
Peut-on dire, sans détourner les mots de leur sens le plus clair, que dans la Confédération suisse actuelle, composée de 22 cantons autonomes, il y ait 22 patries véritables?
Peut-on dire raisonnablement qu'aux Etats Unis d'Amérique, il y ait autant de patries que d'Etats de l'Union. Y a-t-il vraiment une patrie qui s'appelle la Louisiane, une autre l'Ohio? Y a-t-il un patriotisme virginien et un patriotisme pensylvanien?
Dans la Confédération canadienne, chaque Etat confédéré est-il vraiment une patrie?
De même, quand le socialisme aura réalisé sur des bases communistes les Etats-Unis d'Europe, il n'y aura plus de patrie allemande, ni de patrie anglaise ni de patrie russe; mais il y aura des divisions administratives, des circonscriptions territoriales, qui correspondront — ou qui ne correspondront pas — aux patries actuelles : il n'y aura qu'une patrie européenne.
Et le jour où la fédération socialiste s'étendant au monde américain, au monde asiatique, l'Humanité réconciliée ne formera plus qu'une vaste fédération, il n'y aura plus ni patrie européenne, ni patrie américaine, ni patrie asiatique, mais une seule patrie, la Terre.
Mais laissons là ces discussions métaphysiques et byzantines.
Il ne s'agit pas de fonder demain la Patrie humaine; il s'agit — tâche plus modeste — de préparer la fondation de la Patrie européenne et d'empêcher, en attendant, que sous prétexte de nous faire défendre les patries actuelles, on nous fasse nous entr'égorger, socialistes français, allemands, italiens-, russes, qui nous sentons tous déjà des compatriotes Européens.