CHAPITRE XXIII
Leurs objections : notre conception est réactionnaire.
Tout à rheure, notre conception était une conception anarchiste.
Voici maintenant qu'elle est une thèse bourgeoise, réactionnaire, antirévolutionnaire.
Après tout les extrêmes se touchent.
Voici l'objection dans toute sa force, telle qu'oit l'a faite à Domela Nieuwenhuis, telle qu'on nous la présente encore aujourd'hui à nous-mêmes.
Si on adoptait notre thèse, « le pays le plus socialiste serait livré sans défense au pays le plus retardataire, et le Cosaque régnerait sur l'Europe ».
En France, voici comme on précise l'objection :
« Loin d'être une garantie de paix, la thèse des socialistes antipatriotes est une invite aux nations guerrières : un malfaiteur s'attaque de préférence à l'homme qu'il sait résigné à ne pas se défendre.
« Les internationalistes antipatriotes aspirent à la suppression des patries, c'est-à-dire à la fin des antagonismes entre nations. Le système qu'ils préconisent les conduirait à l'inverse de cet idéal.
« Un exemple : Guillaume II déclare la guerre à la République française. Si les socialistes antipa-
triotes profitent de cette occasion pour tenter la révolution ils affaiblissent les chances de la République et augmentent celles de Guillaume.
« Celui-ci étant vainqueur, qu'arrive-t-il ? Il se retourne contre la révolution ébauchée par les socialistes antipatriotes. Voilà ceux-ci obligés de défendre à leur tour la patrie. Mais dans quelles conditions ! Avec la certitude de l'écrasement ! Si bien qu'au lieu de hâter l'avènement de la Patrie universelle, ils l'auront éloigné; ils auront consolidé la forme surannée des empires au détriment des démocraties ; à la place de la patrie républicaine, ils auront restauré la patrie impériale; ils auront effacé la France révolutionnaire de la carte du monde et l'auront noyée dans l'Allemagne militarisée. C'est du nationalisme à rebours. »
En Allemagne, les socialistes patriotes tiennent un langage analogue; ils s'efforcent de démontrer que l'adoption de notre tactique ferait tomber l'Allemagne, la grande patrie allemande, sous le knout du tzar.
Les internationalistes patriotes raisonnent comme si nous avions jamais dit que la propagande antipatriotique devait se restreindre à la France, et que seuls les socialistes français devaient se révolter en cas de mobilisation.
Notre prétention, hautement affirmée, est tout autre.
Nous avons bien l'espérance de faire triompher cette conception dans le reste du socialisme inter-
national, aussi bien chez nos camarades de l'autre côté du Rhin, que chez nos camarades russes.
Sans doute, insistent les sociahstes patriotes de France; mais l'intention de propager vos doctrines antipatriotiques et de provoquer l'insurrection en Allemagne comme en France ne suffit pas ; la propagande est moins libre de l'autre côté du Rhin que chez nous ; elle serait paralysée en Allemagne, de sorte qu'en cas de guerre il n'y aurait qu'en France où l'insurrection prendrait des proportions importantes; ce serait donc bien l'écrasement du pays le plus avancé par le pays le moins avancé.
De même les socialistes allemands pourraient dire ; « L'Allemagne étant plus libre et plus avancée que la Russie, votre propagande aurait plus de chance de réussir en Allemagne qu'en Russie; en cas de guerre russo-allemande, ce serait l'écrasement fatal de l'Allemagne ».
Ces objections ne sont que spécieuses.
Il est bien vrai, par exemple, que la propagande serait moins facilement enrayée en France par le gouvernement; mais, d'autre part, le Parti socialiste allemand groupe trois fois plus d'électeurs que le Parti socialiste de France; l'Allemagne a un prolétariat industriel aggloméré beaucoup plus nombreux que la France; et il y aurait déjà, de ce fait, une sorte de compensation. Surtout, il faut bien se dire que le jour où la social-démocratie allemande aurait résolu d'adhérer à notre tactique antipatriotique, aucun gouvernement en Allemagne ne serait capable
d'empêcher cette propagande; nous n'en voulons pour preuve que l'impuissance de Bismarck, dont la poigne était pourtant terrible, à enrayer les progrès de la social-démocratie allemande, pendant la période de 12 ans où il essaya de la mater par des lois d'exception.
De 1878 à 1890^ on appliqua à nos camarades allemands des lois draconiennes que Bismarck luimême se chargea de faire appliquer.
Ces lois interdisaient toute association, toute publication, ayant pour but la subversion de l'ordre social, ou dans laquelle apparaîtraient des tendances socialistes.
Elles autorisaient la police à saisir les publications socialistes, à interdire toute réunion socialiste.
Elles conféraient aux gouvernements des Etats fédérés le droit d'établir une sorte de petit état de siège dans toutes les villes ouvrières, d'en expulser out individu suspect.
Tous les groupes politiques du Parti, tous les journaux socialistes disparurent.
Et 1.200 ou i.5oo camarades environ furent jetés en prison.
Mais les socialistes se réorganisèrent sous forme de sociétés en apparence étrangères à la politique : syndicats, sociétés chorales, cercles de fumeurs. La propagande se continua par conversations privées, par feuilles volantes imprimées secrètement, et l'organe officiel du Parti, qui se publiait à l'étran-
ger, continua, au prix de grands sacrifices, à se répandre dans toute l'Allemagne.
En 1877, avant les lois de fer comparables à nos lois scélérates contre les anarchistes,, aux élections au Reichstag les socialistes allemands obtinrent 480.000 suffrages; en 1890, après douze ans de persécution^ ils en recueillirent 1.427.000.
Devant de tels résultats, le gouvernement jugea prudent d'abolir les lois d'exception.
A qui fera-t-on croire qu'un parti qui a été capable, lorsqu'il était encore dans l'enfance, d'offrir cette résistance à l'assaut d'un Bismarck, serait incapable, maintenant qu'il est en pleine adolescence, que ses forces électorales ont doublé, de propager, envers et contre tous, la tactique de l'insurrection en cas de guerre?
Le jour où la social-démocratie allemande et la social-démocratie française le voudront, ce n'est pas d'un seul côté de la frontière, c'est des deux côtés à la fois qu'éclatera la Révolution sociale.
Et de même la social-démocratie allemande n'a pas à craindre, en cas d'une guerre entre l'Allemagne et la Russie, de faire le jeu du tzarisme, en proclamant seule l'insurrection, tandis que les socialistes russes marcheraient comme un seul homme contre l'Allemagne. Sans doute, le Parti socialiste est plus fort et la presse plus libre en Allemagne qu'en Russie ; mais si l'Internationale décide de répondre dans tous les pays à une déclaration de guerre par l'insurrection, il y a en Fin-
lande^ en Pologne, à Pétersbourg, et dans tous les centres ouvriers de Russie, des éléments révolutionnaires assez ardents et assez hardis pour jeter la Révolution dans les jambes des armées tzaristes; par l'attitude des réservistes dans la guerre mandchourienne, on peut deviner ce qu'elle serait en cas de guerre avec l'Allemagne révolutionnaire.
La tactique de l'insurrection en cas de guerre, qu'on l'envisage du point de vue allemand ou du point de vue français, ne se heurte donc à aucune impossibilité matérielle et morale; et surtout elle n'entraîne pas, comme conséquence forcée, ainsi qu'on le prétend, l'asservissement des pays les plus avancés aux plus arriérés.
S'il y a une thèse bourgeoise et réactionnaire, c'est celle des socialistes patriotes.
Sous prétexte de ne pas vouloir que les patries les plus avancées soient exposées à être asservies par les patries les plus rétrogrades, ils condamnent les premières à ne faire la Révolution que le jour où les dernières seront arrivées à les rattraper sur la grande route du progrès humain.
Pour se risquer à faire une Révolution en Allemagne, il faudra attendre — le jour n'est d'ailleurs pas éloigné — que l'autocratie soit détruite en Russie; et pour tenter la Révolution en France, il faudra attendre que l'Allemagne soit en République.
Si la bourgeoisie française, en 1792, s'était laissée arrêter par les mêmes considérations, si elle avait attendu pour faire sa Révolution que les autres
peuples d'Europe fussent assez émancipés et assez éclairés pour empêcher leurs souverains de se jeter sur la France révolutionnaire, nous serions encore sous l'ancien régime.
On nous reproche, en prenant l'initiative de la propagande antipatriotique, d'exposer le seul grand pays d'Europe arrivé à la forme républicaine à être asservi par la monarchie allemande.
Mais c'est précisément parce que nous sommes les plus avancés politiquement, parce que nous sommes les plus libres, parce que nous risquons moins la prison et le bagne en affichant notre conception antipatriotique que c'est à nous, socialistes français, de commencer.
« Mais qui donc, demande avec juste raison notre camarade Luquet, un de ces socialistes qui ne sacrifient pas l'avenir du socialisme à de mesquines, préoccupations électorales, qui donc devait, pouvait le faire avant nous?
« A quoi donc nous serviraient ces libertés démocratiques tant vantées, si elles ne nous permettaient de proclamer ce sentiment nouveau, cette conception, cette volonté d'une si haute portée humanitaire ?
« C'est en usant de ses libertés que le prolétariat français aide les prolétariats voisins à élargir^ à conquérir les leurs.
« Donnons l'exemple ! Disons hautement que nous nous refusons à la tuerie, et nos viriles déclarations auront de l'écho outre-frontières. Ceux qui
là-bas, à Berlin, à Vienne, à Rome, etc., n'osent encore proclamer le refus net de la guerre, seront entraînés par nous.
« Et le jour n'est pas éloigné où les prolétariats voisins pourront, à leur tour, affirmer tout haut que leurs sentiments répondent aux nôtres, qu'ils useront de procédés identiques, qu'ils opposeront la grève à une déclaration de guerre!
« Le prolétariat français se devait à lui-même, devait au prolétariat mondial, de faire le premier cette catégorique déclaration. »
En proclamant très haut qu'en France nous répondrons à un ordre de mobilisation, quel que soit l'agresseur, par l'insurrection, nous enlevons à nos camarades socialistes allemands tout prétexte pour persister dans leur attitude un peu équivoque; nous leur enlevons surtout tout prétexte pour marcher en cas de guerre; et du coup nous suspendons sur la tête des deux gouvernements français et allemand la seule menace qui puisse les retenir, s'ils avaient des velléités de nous faire battre : la menace de la Révolution sociale.
Si, malgré cette menace, les gouvernements commettaient la folie de déchaîner une guerre internationale, du même coup aussi ils déchaîneraient l'insurrection, et en ce cas nous courrions les chances d'une révolution qui, si elle triomphait, nous permettrait, en Allemagne ou en France, et peut-être dans les deux pays, de mettre la main sur les principaux instruments de travail capitalistes
pour les exploiter collectivement, en même temps que nous créerions, par l'entente d'une Allemagne socialiste et d'une France socialiste, le noyau des États-Unis d'Europe.
Sans doute, les risques sont gros pour chacun de nous, de tenter l'aventure ; mais seraient-ils moins gros en acceptant de marcher dans une guerre internationale? Les risques de mort ne seraient-ils pas aussi grands dans une guerre franco-allemande, que dans une guerre civile, classe contre classe?
S'il faut risquer notre vie et celle des nôtres, que ce soit, non pour le profit ou l'honneur de nos classes dirigeantes, mais pour instaurer la cité socialiste, où par une plus intelligente organisation du travail, grâce aux progrès de la science et du machinisme, nous sommes sûrs de donner à tous les membres de la collectivité le bien-être, l'instruction, /es loisirs et l'indépendance auxquels tous les hommes ont droit, en travaillant.