CHAPITRE XXIV
Leurs objections : notre projet de grève militaire et d'insurrection est irréalisable.
Quand les ennemis du socialisme sont à bout d'arguments, ils disent : « C'est très bien, votre collectivisme; seulement, c'est irréalisable ».
Les plus indulgents pour les doctrines socialistes ajoutent : « Ce sera peut-être réalisable un jour; mais dans des siècles ! ».
Les socialistes patriotes tiennent aux socialistes antipatriotes le même langage.
« Sans doute^ théoriquement, votre proposition est logique, disait, à Zurich, Adler aux camarades hollandais, elle marque nos convictions intimes, nos aspirations profondes. Mais au jour de la réalisation les Hollandais resteront isolés, car leur point de vue est étroit. »
« Oui, disait Liebknecht, si la proposition hollandaise était réalisable, nous la voterions des deux mains. Elle n'est qu'un vœu pie. Elle est irréalisable.
« Si elle était réalisable, c'est que nous serions les maîtres dans le domaine économique et politique, et alors il n'y aurait plus de guerre. »
Quoi ! il faut attendre que le socialisme soit
réalisé, que les socialistes soient « les maîtres dans le domaine économique et politique » pour nous opposer par la force à une boucherie internationale?
Si demain, par la sottise d'un Delcassé ou l'humeur batailleuse d'un Guillaume II, une guerre éclate, il faudra que de chaque côté du Rhin les socialistes marchent à la frontière et se fassent tuer pour leur patrie, sous prétexte que le socialisme n'est pas encore réalisé!
Nous sommes frères, nous avons les mêmes idées, les mêmes intérêts de classe, le même idéal, les mêmes ennemis, ceux qui nous exploitent les uns comme les autres ; mais marchons tout de même, laissons nous mener à la boucherie comme des veaux s'il plaît à nos dirigeants de nous y conduire. Nous n'y pouvons rien; une grève militaire et une insurrection seraient très utiles : malheureusement elles sont irréalisables!
Et pourquoi, irréalisables?
Que les socialistes patriotes y prennent garde : si la grève militaire et l'insurrection sont irréalisables en cas de guerre, tant que nous ne serons pas « les maîtres dans le domaine économique et politique », c'est que la Révolution sociale elle-même est irréalisable, condamnable.
Car quelle occasion meilleure peut-on avoir de la tenter que celle où nos deux classes dirigeantes, française et allemande, se battraient entre elles?
Quel meilleur moment pour s'insurger que celui
OÙ elles sont obligées de dégarnir à la hâte Tintérieur du pays de la majeure partie des troupes qui nous maintiennent sous le joug, pour les expédier à la frontière ?
Quel instant plus propice pour obtenir des travailleurs exploités un effort révolutionnaire que celui où les dirigeants leur demandent d'aller risquer leur vie pour des intérêts qui ne sont pas les leurs?
En temps calme chacun d'eux tient à sa peau ; il " ne serait pas facile d'entraîner les masses contre les forces gouvernementales, surtout si celles-ci sont entières.
Mais, un jour de déclaration de guerre, la vie de chacun est hypothéquée, elle est menacée d'une balle étrangère, elle a moins de valeur. On risque moins à l'exposer dans une lutte sans merci contre les forces gouvernementales, surtout quand celles-ci sont presque toutes occupées à faire face aux forces du gouvernement étranger avec lequel on est en guerre.
Déclarer que la Révolution sociale est irréalisable en cas de guerre, c'est-à-dire au seul moment où elle ait des chances d'aboutir, c'est dire que Ton est opposé à toute Révolution sociale, qu'on est purement réformiste, qu'on considère le bulletin de vote comme le seul et unique moyen de réaliser le socialisme.
Si c'est là la pensée de la social-démocratie allemande et de la social-démocratie autrichienne,
qu'elles le disent bien haut. Au moins chacun saura à quoi s'en tenir.
Chacun saura alors que quand Bebel, au dernier Congrès d'Amsterdam, reprochait amèrement à Jaurès son réformisme et son opportunisme, il était plus réformiste, moins révolutionnaire encore que Jaurès,, il était pratiquement révolutionnaire au même degré que les radicaux bourgeois de France.
Et si c'est l'opinion du socialisme international tout entier que le Parti socialiste révolutionnaire est opposé à tout moyen révolutionnaire, il faut » que nous le sachions tous, et qu'on nous le dise clairement, franchement, sans essayer de masquer et de noyer une tactique réformiste et légalitaire sous de grandes phrases révolutionnaires.
La grève militaire et l'insurrection en cas de guerre ne sont irréalisables que si le Parti socialiste révolutionnaire, dans ses différentes sections, est un parti opportuniste, réformiste, exclusivement partisan de la légalité.
Mais s'il est vraiment, comme il l'a maintes fois affirmé, réformiste toujours, révolutionnaire quand il le faudra, s'il est disposé quand il en aura l'occasion à tenter les chances d'une Révolution^ qu'il examine de nouveau la proposition de Domela Nieuw^enhuis et du Parti socialiste hollandais, il verra qu'une guerre internationale est la meilleure occasion que nous ayons de faire notre Révolution prolétarienne.