CHAPITRE II
Presque toutes les patries se valent.
Toutes les patries se valent : ou, plutôt, presque toutes les patries se valent.
Les patries qui sont décidément inférieures aux autres, celles où même pour la grande majorité de la population il fait plus mauvais vivre que partout ailleurs, ne sont, en Europe, que des exceptions, des monstruosités en voie de disparaître.
On peut les compter : en Europe, et aux portes de l'Europe, il n'y en a que deux : l'une est là Turquie où les sujets sont volés effrontément par les fonctionnaires et où la vie du plus humble n'est pas en sûreté, quand les Albanais descendent de leurs montagnes dans les plaines de Macédoine ou quand les Kurdes se jettent comme des bêtes fauves sur les Arméniens.
L'autre, c'est la Sainte-Russie, où toute une race, les Juifs, est hors la loi, où des hommes, dont le seul crime est d'être nés Juifs, sont à la merci d'une crise d'hystérie religieuse commeà Kichinew, le pays par excellence des administrations voleuses et concussionnaires, le pays du knout, du caviar et de la déportation par voie administrative.
Or, de ces deux patries, l'une, la Turquie ne vit que par la tolérance des grands états européens, et le capitalisme allemand commence à la trans-
former économiquement; quant à l'autre, les massacres du 21 janvier à Pétersbourg, l'ébranlement produit par les désastres mandchouriens annoncent sa transformation prochaine en un état organisé comme les grands états de l'Europe occidentale.
De sorte que Ton peut déjà affirmer qu'à bref délai les deux seuls pays qui représentent dans l'Europe du xx^ siècle un degré vraiment inférieur de civilisation, ne seront ni plus ni moins habitables que le reste des patries européennes.
Pour celles-ci : Angleterre, France, Allemagne, Italie, Espagne, États Scandinaves, Suisse, Autriche, Hongrie — et on pourrait ajouter États d'Amérique, Chine et Japon — elles se valent toutes, ou à peu de chose près.
Certes, il y a entre elles des différences d'étiquette gouvernementale; ici, l'enseigne est républicaine, là c'est une enseigne royale^ plus loin le chef de l'Etat est un empereur.
11 y a des différences politiques réelles : en Europe le suffrage universel intégral n'existe encore pour les électeurs au Parlement central, qu'en France, en Suisse et en Allemagne ; le régime parlementaire, c'est-à-dire le droit pour les députés de renverser les ministères, n'existe pleinement qu'en France, en Suisse, en Angleterre, en Italie, en Belgique; il n'existe pas véritablement en Allemagne où l'empereur peut maintenir au pouvoir les ministères mis en minorité au Reichstag.
Mais ces différences d'étiquettes gouvernementales et de formes politiques sont partout des différences superficielles, toutes secondaires.
Dans les pays de suffrage universel et de régime parlementaire comme la France, le pouvoir législatif et exécutif est, sinon en droit, du moins en fait, entre les mains de la classe riche ou à l'aise, absolument comme en Amérique, pays de suffrage universel aussi et de régime parlementaire, absolument comme en Angleterre, qui a le régime parlementaire mais non tout à fait le suffrage universel, absolument aussi comme en Allemagne, où il y a le suffrage universel sans le régime parlementaire intégral.
Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à voir la composition des Chambres où dans tous les pays il y a une ou deux douzaines de" paysans et d'ouvriers manuels en face de centaines d'avocats, de médecins, de financiers, de gros industriels; il n'y a qu'à constater qu'en France, après 33 ans d'étiquette républicains, le prolétariat est encore en igoS à attendre une loi sur les retraites ouvrières dont le prolétariat allemand jouit depuis 20 ans; que la législation fiscale y est aussi favorable aux riches qu'en Allemagne et en Angleterre; que non seulement l'impôt progressif sur le revenu y est encore à l'état de rêve, mais que la majeure partie des ressources de l'Etat provient des impôts de consommation qui sont progressifs à rebours; que la disproportion entre les traitements des gros et
des petits fonctionnaires, est aussi criante que dans les pays voisins.
En 1905, nous touchons à la séparation del'Eglise et de l'État ; mais la séparation qu'on est en train de faire abandonne aux Églises des biens immenses, et l'on s'apercevra vite que pas plus qu'en Amérique, où l'Eglise est libre dans l'Etat libre, la séparation en France ne diminuera sensiblement ni son influence dans le pays, ni ses richesses que la classe riche saura bien alimenter.
On nous vante notre liberté de la presse ; mais il n'y a plus un seul pays, sauf la Russie et la Turquie, où il soit possible à un gouvernement de bâillonner la presse , en Allemagne, où existe encore le crime de lèse-majesté pour ceux qui parlent avec irrévérence de sa majesté impériale, les journaux socialistes ne se privent pas d'attaquer avec la dernière virulence les bases mêmes de la société ; en Angleterre, pays monarchique, la presse est aussi libre qu'en France, encore n'existe-t-il pas chez nos voisins de l'autre côté de la Manche de loi comparable aux lois d'exception qui existent chez nous depuis 1894 contre la presse anarchiste.
Quant à notre liberté de réunion publique qui est grande, elle l'est moins qu'en Angleterre, pays monarchique; elle l'est seulement un peu plus qu'en Italie ou qu'en Allemagne.
Enfin le droit de se constituer en syndicats n'est plus contesté nulle part, ou s'il l'est, il n'empêche nullement les coalitions ouvrières et les grèves ; les
lois les plus favorables à l'organisation ouvrière n'empêchent d'ailleurs pas les gouvernements, quels qu'ils soient, républicains ou monarchistes, d'intimider les grévistes par de formidables déploiements de police et de troupes et de les faire charger et fusiller au besoin.
Au mois d'août 1904, à Amsterdam, au dernier Congrès socialiste international, Jaurès, l'un des chefs du parti socialiste français, vantait la politique de défense et d'action républicaines qui avait été la sienne pendant les années précédentes. 11 rappelait ses efforts et ceux de ses amis pour sauver la République des assauts de la réaction cléricale.
Bebel, le principal chef de la social-démocratie allemande, lui répondit :
« 11 va sans dire que nous sommes républicains, républicains socialistes. (Assenîimenis). C'est une des plus graves accusations portées contre nous en tout temps jusqu'aujourd'hui par le comte Bulow, le prince de Bismarck, et toute la réaction allemande. Nous ne l'avons jamais nié: mais nous ne nous exaltons pas pour la République bourgeoise.
« Si fort que nous vous enviions, à vous, Français, votre République, et que nous la désirions pour nous, nous ne nous ferons pas cependant casser la tête pour elle : elle n'en vaut pas la peine. (Tonnerre de bravos.) Monarchie bourgeoise. République bourgeoise, l'une et l'autre sont des Etats de classe; l'une et l'autre sont nécessairement, par
leur nature, faites pour le maintien de l'ordre capitaliste. L'une et l'autre doivent travailler de toutes leurs forces à ce que la bourgeoisie conserve toute la puissance dans la législation. Car, du moment qu'elle perdrait le pouvoir politique, elle perdrait aussi sa situation économique et sociale. La Monarchie n'est pas aussi mauvaise et la République bourgeoise n'est pas aussi bonne que vous les faites. (Vifs applaudissements.) Même dans notre Allemagne de militarisme, de hobereaux, de bourgeoisie^ nous avons des institutions qui, pour votre République bourgeoise, sont encore un idéal. Regardez la législation de l'impôt en Prusse et dans d'autres Etats fédérés et regardez-la en France. Je ne connais pas de pays en Europe qui ait un système d'impôts aussi misérable, aussi réactionnaire, aussi exploiteur que la France. En face de ce système de succion, avec un budget de 3 milliards et demi de francs, nous avons au moins l'impôt progressif sur le revenu et la fortune.
« Et quand il s'agit de réaliser les revendications de la classe ouvrière, la République bourgeoise elle-même déploie toutes ses forces contre les travailleurs.
« Où les travailleurs pouvaient-ils être traités de façon plus brutale, plus cynique et plus vile que dans la grande République d'au-delà de l'Océan^ qui est l'idéal de tant de gens?
« Môme en Suisse, une République de beaucoup plus démocratique que n'est votre France, rien que
dans ce court été, les milices ont été six fois convoquées contre les ouvriers qui faisaient usage de leur droit de coalition et d'association, même dans de toutes petites grèves.
« Je vous envie votre République, particulièrement pour le suffrage universel appliqué à tous les
corps élus Mais lorsque chez vous, ouvriers et
patrons viennent en conflit, c'est d'une façon odieuse qu'on procède contre les prolétaires français. Qu'est-ce aujourd'hui que l'armée sinon le meilleur des instruments pour le maintien de la domination de classe? Il n'y a pas de lutte un peu importante dans ces quatre dernières années, ni à Lille, ni à Roubaix, ni à Marseille, ni à Brest, ni à a Martinique, ni tout récemment encore en Normandie, contre les grévistes verriers {Vifs applaudissements) où le ministère Waldeck-Rousseau- Millerand, où le ministère Combes n'ait fait donner l'armée contre les travailleurs. En novembre dernier, la police parisienne a envahi de la manière la plus honteuse et la plus violente la Bourse du Travail de Paris : elle a blessé, elle a frappé 70 ouvriers. »
(Compte rendu analytique du Congrès socialiste international d'Amsterdam, du 14 au 20 août 1904, publié par le Secrétariat socialiste international).
Ainsi, Bebel, qui connaît bien la situation politique de la France et qui a payé pour connaître ce que valent les libertés allemandes, ne fait pas grande différence, au point de vue politique, entre la Répu-
blique française et l'Empire allemand; les applaudissements qui soulignèrent sa réplique et en particulier cette partie de ses déclarations, attestent que ce n'est pas là une opinion exceptionnelle, mais l'opinion d'une partie considérable du socialisme international.
Au point de vue économique, les différences entre les patries sont elles plus grandes ?
Pas davantage.
Sans doute, l'industrie anglaise est infiniment plus riche que l'industrie italienne ; ou l'agriculture française plus prospère que la culture espagnole. Par suite aussi, les classes capitalistes anglaise ou française sont infiniment plus riches que les classes capitalistes d'Italie et d'Espagne; personne ne le conteste.
Mais pour la masse des travailleurs qui, dans l'une ou l'autre patrie, peinent comme des bêtes de somme pour satisfaire au luxe des riches, la situation n'est guère plus enviable dans un pays que dans l'autre, et elle tend d'ailleurs partout à s'égaliser.
Les petits boutiquiers, qu'ils soient français, anglais, allemands ou italiens, se voient de plus en plus écrasés entre les gros magasins et les coopératives de consommation : pour les uns comme pour les autres, c'est une concurrence âpre, qui fait tous les ans des milliers de victimes; c'est le souci des échéances qui les ronge, la peur de voir se dresser subitement en face d'eux un nouveau grand ma-
gasin, et c'est pour tous la nécessité de cacher leurs préférences politiques ou religieuses par peur de déplaire à la clientèle riche, celle qui paie bien et qui est naturellement conservatrice ou réactionnaire.
Partout les petits propriétaires ruraux ne réussissent à défendre leurs biens contre l'hypothèque ou la saisie, qu'en vivant de privations, et au prix d'un véritable travail de bêtes de somme ; et dans tous les pays, les partis les plus conservateurs sont réduits à chercher les moyens de préserver de la saisie et de l'hypothèque le foyer et le petit bien de la famille paysanne.
Partout les journaliers agricoles, mal payés, se voient de plus en plus obligés de quitter les campagnes, faute d'un travail régulier, le machinisme ne leur laissant que trois, quatre, six mois au plus de travail assuré.
Partout enfin, si l'on excepte les ouvriers qui ont un métier demandant un long apprentissage, ceux que les Anglais appellent les ouvriers qualités (skilled), la classe ouvrière des villes, hommes et femmes, est condamnée aux bas salaires, aux longs chômages, à l'incertitude du lendemain, aux taudis sans air et sans lumière, à la nourriture frelatée, à une instruction rudimentaire, à des plaisirs grossiers; dans toutes les capitales et dans toutes les grandes villes il y a des milliers de femmes réduites à vendre leur corps pour manger.
Hé! Sans doute! les salaires ne sont pas absolu-
ment égaux dans toutes les patries. Pour ne parler que des pays d'Europe, l'ouvrier anglais a, en général, des salaires plus élevés que l'ouvrier français de la même corporation ; le bel avantage pour les ouvriers anglais, puisque la vie est un peu plus cher en Angleterre, à cause du prix plus élevé des loyers, à cause de la nécessité de brûler plus de charbon et de pétrole sous un climat sombre et humide et de prendre une nourriture plus substantielle que dans les pays plus chauds.
Règle générale : partout, la moyenne des salaires correspond à peu près à ce qui est indispensable à un ouvrier pour vivre et entretenir sa chair à travail.
Encore convient-il d'observer que les pays d'industrie avancée qui sont, en même temps, les pays à salaires les plus élevés, sont aussi les pays où les crises industrielles sont les plus terribles, où le machinisme, toujours en progrès, bouleverse plus souvent le monde du travail, et où par conséquent, le nombre des chômeurs est proportionnellement le plus élevé.
Enfin, qu'on n'oublie pas que partout les salaires ont une tendance manifeste à s'uniformiser : tel usinier français qui trouve la main-d'œuvre trop cher en France, transporte une partie de sa fabrication en Pologne russe; d'autres capitalistes français ou anglais créent de toutes pièces la grande industrie russe; et par cet internationalisme du capital, qui ne connaît point de frontière, les
salaires du prolétariat russe ont déjà commencé à augmenter; d'autres fois^ ce ne sont pas les capitaux qui s'expatrient pour aller créer ou féconder une industrie étrangère : c'est la main-d'œuvre des pays les plus pauvres qui s'expatrie pour aller dans les pays de salaires plus élevés, où ils maintiennent les salaires à des niveaux relativement bas, pour le plus grand avantage des capitalistes de leur nouvelle patrie.
Par ces deux voies, par l'exode des capitaux vers les pays de bas salaires, et l'exode de la maind'œuvre vers les pays de hauts salaires, la condition des travailleurs a tendance à s'égaliser d'un bout à l'autre du monde, par-dessus les frontières.
Encore une fois, il ne s'agit pas de soutenir, ce qui serait un paradoxe et une inexactitude grossière, que les conditions politiques et économiques sont identiques dans toutes les patries.
Mais ce qui est vrai, ce qui est incontestable, c'est que — à part la Turquie et la Russie tsariste, deux monstruosités en voie de disparition — toutes les patries se valent, à peu de chose près; et qu'en particulier, entre les patries française, allemande, anglaise, italienne actuelles, il y a si peu de différence que si demain, par un coup de baguette magique ou par un consentement général aussi magique, les Français devenaient tous Allemands — que M. Déroulède me pardonne cette hypothèse sacrilège ! ^ ou si — supposition flatteuse ! — les Allemands devenaient tous Français, après la
fusion, les riches des deux pays continueraient à être riches, c'est-à-dire à être libres d'exploiter leurs semblables, libres de vivre grassement des produits du travail des salariés, et la masse des gens gênés ou misérables continueraient, Allemands ou Français, à végéter dans la gêne ou la misère.
Ce qui est vrai enfin, c'est que ni la patrie française n'est supérieure aux patries allemande, italienne ou anglaise, ni les patries anglaise, italienne et allemande ne sont supérieures à la patrie française à un point tel que l'une ou l'autre vaille qu'on se fasse tuer pour elle. La différence est si minime entre l'une et l'autre pour la grande masse de leurs habitants que si les déshérités de ces patries avaient un peu de bon sens ou de cœur ils ne lèveraient pas le petit doigt pour les défendre au jour où elles les appelleraient à leurs secours.
Etre Français, Anglais, Allemand ou Italien, qu'est-ce que cela devrait leur faire à eux, les bêtes de somme et les parias !