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CHAPITRE XXV Leurs objections : la raison électorale

Les socialistes patriotes se donnent bien du mal pour réfuter l'internationalisme antipatriotique.

Conception anarchiste! dit l'un.

Conception bourgeoise et réactionnaire ! dit l'autre.

Thèse d'écolier! dit un troisième, qui nous explique en son langage grandiloquent que les patries sont éternelles.

Chimère irréalisable, reprennent-ils tous en chœur.

Je passe sur les injures et les goujateries.

Pourquoi ne pas dire la vérité, ô socialistes patriotes, pourquoi ne pas dire où le bât vous blesse?

Vos discussions théoriques et vos patriotiques indignations ne trompent personne.

Pourquoi ne pas dire franchement que vous ne criez tant que parce que de brutales déclarations internationalistes et antipatriotiques gênent vos petites combinaisons électorales?

Le Parti socialiste, en France comme en Allemagne, et d'ailleurs un peu partout, s'est laissé peu à peu glisser sur la pente du parlementarisme.

Il est devenu avant tout et par dessus tout un parti électoral.

L'essentiel, pour lui, c'est d'augmenter le nombre des électeurs socialistes, et surtout des élus socialistes.

La propagande du collectivisme ou du communisme, l'organisation morale et matérielle de la Révolution, ne vient qu'après, quand on a le temps.

Faire des révoltés conscients; c'était bon jadis, aux temps héroïques où les pionniers du socialisme allaient exposer aux foules le socialisme intégral.

C'est plus facile de faire des électeurs, et plus rémunérateur.

A prêcher la révolte, à saper les préjugés patriotiques et autres sur lesquels repose la société inique et imbécile que nous subissons, on risque des coups, des années de prison, la misère.

A faire des électeurs, on ne risque que d'aller à l'Hôtel de Ville, au Palais-Bourbon ou à quelque autre Reichstag.

Périsse plutôt le socialisme qu'un siège électoral!

Et ce ne sont pas seulement les candidats qui ramènent tout ainsi au point de vue de la bataille ou de la foire électorale.

Les meilleurs militants eux-mêmes se trouvent pris dans l'engrenage : ils mettent leur point d'honneur à faire passer leur candidat, par tous les moyens.

Vous êtes antipatriotes ?

Chut! Il ne faut pas le dire trop haut.

Disons-le entre nous si vous voulez, que les patries sont d'ignobles mégères, qu'il faut être

stupide, quand on ne possède rien, pas même le droit à un travail régulier, pour aller à l'occasion se faire casser la figure pour elles; oui ! mais on ne le crie pas sur les toits. Les élections approchent; vous allez nous faire perdre des voix et des sièges.

Et le fait est que la plupart des députés socialistes ont besoin, en France, par exemple, de plaire aux radicaux qui, au premier ou au deuxième tour de scrutin, forment l'appoint nécessaire à leur réélection, quand ils ne constituent pas la majorité de leurs électeurs.

Or, ces électeurs radicaux, même quand ils arborent fièrement l'épithète de socialiste, qui devient de plus en plus de mode maintenant que le socialisme s'assagit, sont de parfaits patriotes.

Ils ont reçu, en France comme en Allemagne, dès la famille, la tare patriotique : la chanson patriotique, les bons manuels d'histoire et d'instruction civique, dès l'école, ont en fait des patriotes, c'est-à-dire des hommes qui sont persuadés que leur patrie est la meilleure, la plus libre, la plus grande des patries. Les pompes militaires ont agi sur leurs nerfs; ils ont au plus profond d'euxmêmes, comme les nationalistes, un grain de dévotion patriotique.

Toucher à un préjugé si enraciné, mais c'est vouloir rejeter en masse le troupeau électoral vers le parti radical !

Qu'importe qu'en ménageant ce préjugé^ des deux côtés de la frontière, on laisse subsister un

sentiment facile à s'exalter, à la moindre crise internationale, sous l'influence des grands journaux capitalistes !

Qu'importe que demain ce sentiment patriotique qui couve au fond du cœur des masses comme le feu sous la cendre s'enflamme des deux côtés du Rhin, et jette deux peuples à la gorge les uns des autres pour des intérêts qui ne sont pas les leurs ?

L'essentiel n'est-il pas de faire des députés socialistes?

Le reste ne compte pas à côté de cette considération d'ordre supérieur.

Le parti en est arrivé à ce point de dépression et de déformation, il est tellement empoisonné d'esprit réformiste et parlementaire, qu'on passe pour un énergumène et un gêneur dès qu'on place le souci de la propagande révolutionnaire avant celui des petits profits électoraux.

Il faut d'ailleurs excuser les rages violentes ou les colères rentrées des élus socialistes qui craignent de voir diminuer leurs chances de réélection, en songeant à la situation précaire faite à ceux d'entre eux qui sont des ouvriers, des travailleurs manuels.

Qu'ils soient payés par l'État, comme en France, ou par le Parti comme en Allemagne, les élus ouvriers ont été élevés par le sufl'rage des camarades au-dessus de la condition commune : par leur genre de vie encore plus que par leur salaire plus élevé, ils sont devenus des bourgeois ou des petits bourgeois tout au moins; et plus encore que leur

situation matérielle, leur situation morale s est modifiée profondément. Hier, serfs d'une usme, les voici devenus tout-à-coup des personnages importants. Les ministres, les préfets, les policiers et les concierges les traitent avec des égards auxquels ils n'étaient pas habitués. .

Qu'ils ne soient pas réélus et les voila soudain retombés à leur condition première : miraculeusement sortis de l'enfer du prolétariat, les y voila replongés, peut-être pour toujours.

Leurs mains, déshabituées de l'outil, leur corps déshabitué des mille tracasseries de la mine ou de l'atelier, tout leur fait regretter la vie relativement facile qu'ils ont quittée.

Trouveront-ils seulement un patron qui consente à employer un ancien député qui peut se réveiller demain un agitateur, un meneur de grèves !^ ^

Et voilà l'ancien député ouvrier déracine, a la recherche d'une position sociale, battant le pave comme un chômeur, trop heureux si en France quelque gouvernement bourgeois démocrate veut bien leur octroyer une maigre recette buraliste

Quand un révolutionnaire compromet la réélection d'un député pauvre, surtout d'un députe ouvrier, c'est comme s'il voulait lui ôter le pain de la bouche, le pain de sa femme et de ses enfants.

De là, pour une bonne part, l'opposition achar^ née, ouverte ou sournoise, que le socialisme antioatriote rencontre dans tous les milieux parlemeniaires, en France, en Allemagne et partout.

S'il faut tout sacrifier aux résultats électoraux, que le Parti socialiste rejette une fois de plus la tactique antipatriotique de l'insurrection en cas de guerre.

Mais si le bulletin de vote n'est et ne peut étre^ pour longtemps encore, qu'un moyen d'obtenir des réformettes législatives, si au-dessus des petits profits électoraux le Parti place la propagande révolutionnaire, alors, qu'il n'hésite pas : au risque de perdre quelques sièges, qu'il aura vite fait du reste de rattraper par son attitude crâne, qu'il se donne ouvertement comme un Parti antipatriote, décidé à s'opposer par la force à toute guerre internationale.

Les hésitations du corps électoral ne seront d'ailleurs que passagères.

Les masses électorales auront vite fait de comprendre que, par cette attitude décidée, le Parti socialiste, en intimidant les gouvernements, est vraiment le seul gardien sérieux de la paix internationale, le seul obstacle aux velléités guerrières des dirigeants, et elles sauront lui en témoigner leur reconnaissance, même au jour du scrutin.

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