CHAPITRE XXVI
Les décisions des Congrès internationaux
de Bruxelles et de Zurich
ne nous lient pas éternellement.
Les Congrès de Bruxelles (1891) et de Zurich (1893) ont répudié l'internationalisme antipatriotriotique et la tactique de l'insurrection en cas de guerre.
Et il est bien entendu que jusqu'à ce jour les décisions de ces Congrès ont force de loi pour les différentes fractions nationales de l'Internationale ouvrière.
Mais si nous n'avons pas songé un seul instant à contester, nous, socialistes antipatriotes, que les plus récentes décisions des Congrès sont contre notre thèse, il ne faut pas qu'on nous croie liés pour toujours par les décisions de Bruxelles et de Zurich.
Ce qu'un Congrès a fait, un autre peut le défaire. Il serait d'ailleurs indigne d'un Parti de libre examen comme le nôtre de s'obstiner, par un amour-propre ridicule, dans une attitude une fois adoptée, sous prétexte qu'un grand Parti ne peut se tromper et ne doit jamais se déjuger.
Un Parti adulte ne saurait être lié éternellement par les résolutions qu'il a prises dans sa jeunesse.
La timidité des diverses fractions de l'Internationale dans la question du patriotisme et du devoir socialiste en temps de guerre, était toute naturelle, en tout cas fort excusable au temps où l'idée socialiste n'était encore qu'un frêle arbuste que la moindre tempête pouvait déraciner.
Aujourd'hui, l'arbre a des racines profondes; il n'est plus au pouvoir d'aucun gouvernement de l'arracher du sol.
Nous pouvons oser en igo5 ce que nous n'osions pas en 1891.
Ni les atermoiements, ni les petites habiletés, ni les équivoques ne sont plus de mise.
En 1891, au temps du Congrès de Bruxelles, la France sortait à peine de la crise boulangiste. Les socialistes français étaient encore une poignée : ils n'auraient point trouvé d'écho s'ils avaient osé parler de répondre à une déclaration de guerre par l'insurrection.
A la même date, la Social-démocratie allemande commençait seulement à respirer, à peine débarrassée des lois d'exception ; entre la France boulangiste, qui menaçait l'Allemagne d'une guerre de revanche, et la Russie tsariste où l'autocratie semblait inébranlable comme un roc, les socialistes allemands n'avaient aucune chance de faire agréer, par une fraction importante de l'opinion publique de leur pays, la proposition de Domela Nieuwenhuis.
Quatorze ans se sont écoulés depuis le Congrès de Bruxelles, pendant lesquels la situation de l'Eu-
rope entière, et en particulier celle de la Russie, de l'Allemagne et de la France se sont sensiblement modifiées.
En Russie, la guerre de Mandchourie vient de révéler l'existence de forces révolutionnaires qu'on ne soupçonnait pas ; pour longtemps, la force offensive du colosse aux pieds d'argile est anéantie; et le tsarisme est à l'agonie.
En Allemagne, le nombre des socialiste a doublé : de 1.427.000 qu'il était en 1890, il s'est élevé à 3 millions en 1904.
En France, le Parti socialiste est devenu une force imposante, et surtout l'affaire Dreyfus a bouleversé les notions d'une partie importante du peuple français sur l'armée et ses chefs. L'esprit internationaliste, beaucoup plus encore que l'esprit socialiste, souffle sur un des peuples les plus cocardiers, les plus chauvins, les plus belliqueux qu'il y ait jamais eu en Europe.
L'une des objections les plus graves faites à Domela Nieuwenhuis, à Bruxelles, était sa qualité de Hollandais.
« Le Parti socialiste hollandais parle bien à son aise, lui disait-on, de s'insurger en cas de guerre, lui qui vit dans un petit pays neutre, à l'abri des conflagrations internationales ! »
Aucun argument ne contribua davantage à amoindrir la portée des discours de Domela Nieuwenhuis.
Aujourd'hui, ce n'est plus la classe ouvrière d'un
d'un petit pays neutre, c'est celle d'un des grands états militaires qui pourrait bien soutenir devant l'Internationale ouvrière la proposition rejetée, il y a quatorze ans, quand elle était apportée par le Parti socialiste hollandais.
Les résultats obtenus dans le cours de ces dernières années par la propagande antipatriotique en France nous permettent d'espérer que la section française de l'Internationale reprendra à son compte, au prochain Congrès international, la proposition de la section hollandaise-