CHAPITRE XXVII
La Propagande an ti patriotique dans les centres ouvriers de France.
Pendant que la plupart des chefs parlementaires socialistes français ne peuvent parler de la patrie qu'avec des trémolos dans la voix et des larmes patriotiques dans les yeux, une campagne anti-^ patriotique se poursuit méthodiquement, qu'ils n'ont même pas l'air d'apercevoir.
A côté des communistes-anarchistes français, le Parti socialiste proprement dit, celui dont les chefs les plus écoutés sont en France, Guesde, Vaillant, Allemane et Jaurès, celui qui admet la conquête des pouvoirs publics par le bulletin de vote, même décapité, en perdant les anarchistes, de ses éléments les plus révolutionnaires, n'a pas glissé tout entier dans le réformisme et l'opportunisme; les éléments groupés derrière Vaillant et Guesde, les blanquistes et les guesdistes, ont, pendant 4 ans, publié chaque année, au moment du départ de la classe, une feuille spécialement antimilitariste et internationaliste. Le Conscrit, qui est nettement antipatriotique.
Le dernier numéro, celui de igoS, pour lequel on avait, il est vrai, sollicité la collaboration de quelques communistes anarchistes, est d'un bout
à l'autre antîpatriotique. La question de l'attitude des socialistes en cas de guerre y est traitée dans le sens le plus révolutionnaire. A la première page, une gravure représente des soldats qui mettent la crosse en l'air devant un général effaré, en lui criant : « Vive la grève, général » ; la gravure a pour titre : « Les Prolétaires n'ont pas de Patrie ».
« Qu'est-ce donc que le patriotisme ? » dit le Conscrit aux soldats qui vont partir.
« Quelle est cette solidarité mystérieuse qui doit t'unir jusqu'à la mort à l'homme que le hasard a fait naître de ce côté du poteau frontière contre celui qui est venu au monde dix mètres peut-être plus loin?
« Seriez-vous donc de la même race? Et l'étranger serait-il un barbare guettant l'occasion d'exterminer la race adverse? Alors^ dis-moi donc de quelle race tu peux bien être; tes ancêtres, les connais-tu? Dis-moi donc aussi pourquoi la frontière sépare les Basques de France et ceux d'Espagne, les Polonais allemands de ceux d'Autriche et de Russie?
« Est-te la communauté de langue qui crée la Patrie ? Alors, dis-moi donc quelle est la patrie des Suisses, des Belges ou des Allemands d'Autriche?
« Si ce n'est la communauté de race, si ce n'est la communauté de langue, c'est donc la communauté d'intérêts qui rassemble les hommes?
« Peut-être.
« Mais dis-moi donc, conscrit, quel intérêt commun lie l'oppresseur à l'opprimé, lie le patron au
prolétaire? Es-tu mineur, tisseur, travailles-tu la terre? Je vois bien l'intérêt qui te lie aux mineurs du pays de Galles, aux tisserands de Silésie, aux cultivateurs de la plaine du Pô. Je vois bien l'intérêt commun à la compagnie ou au patron qui t'emploient et aux compagnies ou au patron pour lesquels ils travaillent. Mais je ne peux réussir à trouver quel intérêt t'unit à ton patron, quel intérêt les unit aux leurs.
« Vous, prolétaires, vous luttez pour améliorer votre sort, pour vous libérer de votre esclavage, pour conquérir la part de bonheur à laquelle vous avez droit. Eux, capitalistes, ils veillent à maintenir vos chaînes, à retarder tout ce qui pourrait vous rendre plus libres, plus forts, afin de garder pour eux seuls le produit du travail accompli par vos bras. S'ils trouvent des ouvriers étrangers pour faire à plus bas prix le travail que vous faites, ils les embaucheront à votre place. Et s'ils trouvent à l'étranger des conditions meilleures, ils n'hésiteront pas à y transporter leurs usines.
« Le patriotisme a bien pour base l'intérêt; mais c'est l'intérêt de classe. Il doit commencer et finir là où celui-ci commence et finit. Patrons avec patrons, ouvriers avec ouvriers, voilà les nations véritables. D'un côté, l'Internationale jaune! De l'autre, l'Internationale rouge!
« Et que peut te faire, à toi, d'être Français, Allemand ou Turc? Travailleras-tu moins? Gagneras-tu davantage?
« Pourquoi donc, alors, te faire crever pour la Patrie ?
« Réfléchis, camarade. Et tu sauras bientôt pourquoi on t'a prêché le patriotisme comme une religion. C'est qu'il en faut une « pour le peuple », et que l'ancienne ne prenait plus. Alors on t'a chanté cette guitare. On t'a lancé sur « l'ennemi héréditaire », afin que tu oublies « l'ennemi de classe ». Sur l'autelj où la madone ne faisait plus recette, on a installé la Patrie, et tandis que tu te courbais, bon prolo, devant Elle, ton patron entassait paisiblement ses écus. Faisais-tu mine de regimber contre ta tâche? On te montrait « le uhlan qui guette la trouée des Vosges » bienheureux quand on ne t'envoyait pas au Mexique ou en Chine recevoir la nécessaire saignée.
« Et tu continuerais à marcher? Conscrit, on te prend pour une bête ! Le prolétaire n'a pas de parie. Il a un ennemi : le patron, et des frères : ses compagnons de misère. Voilà ce que tu dois retenir.
« On te présentera le drapeau. On te dira que ce morceau d'étamine symbolise la Patrie, que sous ses plis il n'est plus ni bourgeois ni ouvriers, mais seulement des Français. Conscrit, ne t'y laisse pas prendre : ce drapeau-là n'est pas le tien. Sous la monarchie comme sous la République, tes ennemis l'ont levé contre nous. En juin 1 848, au 2 décembre, sous la Commune, ce sont ses défenseurs qui ont fusillé tes aînés.
Ce drapeau là, c'est leur drapeau à eux. Ton drapeau, c'est le drapeau rouge, celui des sanspatrie. C'est celui qui, sans distinction de nationalités stupides, rassemble tous les prolétaires en marche vers la libération, et qui porte la devise de l'Internationale :
Travailleurs de tous les pays» unissez-vous !
Par les soins des groupes socialistes révolutionnaires, il s'est écoiilé en trois mois 40,000 exemplaires de cette feuille antipatriotique.
En même temps, la Confédération générale du Travail accomplissait parallèlement une propagande de même nature.
Un Congrès des Bourses du Travail tenu à Alger en septembre 1902, décidait de publier et de répandre une brochure, le Manuel du Soldat, spécialement destinée à apprendre aux enfants du peuple leurs devoirs envers le peuple, pendant le temps qu'ils passent sous les drapeaux.
Voici la conclusion du Manuel du Soldat :
« Camarades, votre raison doit vous interdire de tuer d'autres hommes, vos semblables. Vous vous refuserez à obéir si l'on veut faire de vous des meurtriers !
« Votre conscience de travailleurs vous défend de tirer sur d'autres travailleurs.
« Si l'on vous envoie dans les grèves :
« Vous ne tirerez pas !
« L'on veut faire de vous des machines à tuer?...
Révoltez-vous ! Et que tremblent enfin ceux qui osent vous armer contre vos frères, car votre ennemi, c'est seulement celui qui vous exploite, vous opprime, vous commande et vous trompe!
« Si l'on veut absolument que vous soyez des meurtriers avec les armes mises entre vos mains, ne soyez pas des fratricides ! »
Le Manuel du Soldat vise surtout l'emploi de l'armée dans les grèves.
Mais Georges Yvetot, le vaillant secrétaire de la Fédération des Bourses du Travail, qui l'a rédigé et qui en a porté la responsabilité devant les tribunaux, ne s'est pas borné à faire de cette brochure un catéchisme pour soldats aux grèves, il a traité le problème de l'Internationalisme avec ampleur et il s'est attaqué au patriotisme lui-même.
« La Patrie, dit le Manuel du Soldat, est partout où il y a des hommes qui luttent, peinent^ souffrent, travaillent, espèrent et se révoltent contre les injustices sociales, . .
« Religion ou Patrie, cela se vaut. . .
« Faire le signe de la croix ou saluer le drapeau, dénote la même triste mentalité. »
Tandis que les groupes socialistes-révolutionnaires répandaient Le Conscrit, les Bourses du Travail répandaient par les Syndicats le Manuel du Soldat. Tiré une première fois à 20.000 exemplaires, il a fallu en tirer successivement huit éditions très rapprochées. En deux ans, 100.000 Manuels du Soldat ont été ainsi écoulés.
Le gouvernement et la caste militaire se sont d'ailleurs ingéniés à favoriser la propagande antipatriotique.
La brutalité et la morgue de beaucoup d'officiers et de sous-officiers , l'attitude de l'état-major et de la très grande majorité des officiers dans l'affaire Dreyfus, et surtout l'emploi immodéré des troupes dans les grèves, ont d'ailleurs singulièrement facilité, dans les centres ouvriers, la diffusion des doctrines du Conscrit et du Manuel du Soldat.
Il y a des socialistes parlementaires qui réclament à cor et à cri que les classes dirigeantes n'envoient plus de soldats dans les grèves, surtout préventiment.
Ce sont les mêmes qui rêvent de régler les conflits entre le patronat et le salariat par des arbitrages obligatoires, ceux qui font ce tour d'acrobatie, de concilier la lutte de classe et la paix sociale.
Le prolétariat des centres ouvriers français ne semble heureusement pas d'humeur à soumettre ses conflits à des arbitrages dont le patronat aurait mille moyens obliques de violer les sentences; ni à faire des grèves sages, pacifiques, qui leur concilieraient peut-être les bonnes grâces de la petite bourgeoisie radicale et radicale-socialiste, mais qui les obligeraient à capituler sans conditions, lorsqu'ils auraient épuisé leurs gros sous.
Les seules grèves qui aient des chances d'aboutir
vite, ce sont celles qui n'hésitent pas à recourir aux moyens d'intimidation de l'action directe.
Avec cet état d'esprit de plus en plus général dans les centres ouvriers français, la bourgeoisie ne peut pas renoncer à l'emploi préventif des troupes; elle ne le pourrait pas, même si elle le voulait.
Et il est heureux qu'elle ne le puisse pas.
Il est heureux, malgré les victimes ouvrières que peuvent faire les balles, que la bourgeoisie dirigeante, à la première grève importante, exhibe l'armée nationale.
Il est heureux que, par cette démontration concrète qui saute aux yeux, et qui vaut plus que cent discours et que cent mille brochures, la masse de la classe ouvrière sente brutalement ce qu'est une patrie, et à quoi sert l'armée.
Il ne fallait pas moins que les tragédies de Fourmies et de Limoges, les charges brutales de cavalerie, et les déploiements de troupes de toutes sortes, qui donnent aux villes en grève l'aspect de villes en état de siège, pour dessiller les yeux de cette classe' ouvrière jusqu'ici si cocardière, si bêtement patriote.
Aujourd'hui, grâce à la propagande du Conscrit, à celle du Manuel du Soldat, et au concours précieux que les groupements leur ont prêté, une réaction salutaire est accomplie.
Il y a quatre ou cinq ans, la masse des ouvriers
français, chaque 14 Juillet allait assister aux revues
■qui étaient pour eux, dans chaque ville de garnison,
le clou de la fête nationale, et elle saluait pieusement les drapeaux et les étendards.
Aujourd'hui, si le Parti socialiste le voulait, on trouverait dans toutes les villes ouvrières des milliers de travailleurs pour crier sur le passage des troupes : « A Limoges ! A Limoges ! », pour siffler l'icône tricolore et, en cas de guerre, pour refuser de se laisser mener à l'abattoir.