CHAPITRE XXVIII
La Propagande anti patriotique
chez des ruraux français :
l'œuvre du « Pîoupiou de TYonne ».
Le Conscrit, le Manuel du Soldat ont surtout eu de l'action dans les milieux ouvriers : ils visaient le prolétariat, et plus particulièrement le prolétariat des villes.
Mais la France est un pays agricole, et un pays de petits propriétaires ruraux.
Ce sont des paysans qui forment le gros des régiments français.
On les sait entichés de leurs petites propriétés, fort rebelles au socialisme, non point les journaliers agricoles assurément, mais les petits propriétaires.
Ils sont le suprême espoir des hommes du parti de l'ordre, la digue indestructible que ceux-ci espèrent opposer indéfiniment à la marée montante du socialisme révolutionnaire.
Encore une illusion qu'il leur faudra perdre !
Les résultats de la campagne du Pioupiou de l'Yonne prouvent qu'il n'est pas très difficile de faire une brèche à leur digue indestructible, et que l'antimilitarisme internationaliste et antipatriotique
pourrait bien devenir le trait d'union entre les masses paysannes et le prolétariat des villes.
Le département de l'Yonne est un département presque exclusivement agricole : les plus grandes villes, Sens et Auxerre, bien qu'elles aient quelques usines, sont surtout des marchés agricoles ; le centre le plus peuplé du département n'a pas 20.000 habitants.
Les journaliers ne sont nombreux que dans la Puisaye, région boisée qui occupe tout le sud du département, et la forêt d'Othe qui le longe dans toute sa largeur : l'hiver, ils travaillent au bois; l'été, ils font la fauchaison et la moisson. Beaucoup d'entre eux ont quelques lopins de terre, sauf dans la Puisaye où règne la grande propriété.
Mais la plus grande partie de la population rurale est composée de petits propriétaires^ vignerons ou cultivateurs, aussi attachés qu'en n'importe quelle autre région de France à leurs petites propriétés, aussi réfractaires que partout ailleurs à l'idée d'une propriété collective de la terre ; au demeurant, très démocrates, très anticléricaux, excellents radicaux.
Comme tous les radicaux français, ils furent longtemps des nationalistes sans le savoir : il fallut la crise de l'affaire Dreyfus pour épurer un peu leur patriotisme, le débarrasser de ce qu'il contenait de grossier chauvinisme et d'entraînement militariste : pourtant leur patriotisme restait intact, entretenu par les souvenirs des trois invasions que leur
département a connues au xix^ siècle : i8[4, i8i5j 1870-71.
Beaucoup de communes possèdent leur monument commémoratif de la dernière guerre, qui est chaque année, dans plusieurs localités, le rendezvous d'un pieux pèlerinage ; chaque localité importante a sa section de secours mutuels d'anciens soldats « Les Vétérans », dont la devise : « Oublier, Jamais ! », dit assez le caractère patriotique. A chaque inauguration de monument commémoratif, à chaque pèlerinage patriotique, à chaque banquet de vétérans, les hommes politiques du pays embouchaient la trompette guerrière et parlaient de revanche, en roulant des yeux terribles dans la direction des Allemands.
Tel est le terrain sur lequel, en 1900, les socialistes de l'Yonne com.mencèrent à semer à pleines mains l'antimilitarisme et l'internationalisme.
En avril 1900, les groupes socialistes du département, qui comprenaient à peine 3oo ou 400 cotisants, après avoir réuni péniblement quelques centaines de francs, fondaient Le Travailleur Socialiste, organe hebdomadaire de la Fédération des Travailleurs socialistes de l'Yonne.
Le Travailleur Socialiste adopta instinctivement la seule ligne de conduite qui convînt dans un pays de ruraux.
En exposant de suite le collectivisme agraire, on risquait d'effaroucher les petits propriétaires ruraux : Le Travailleur se borna, les premières
années, à dissiper les préjugés des paysans contre le collectivisme; on leur répéta que nul ne voulait prendre leurs terres; on s'évertua surtout à leur faire comprendre le sens des revendications des ouvriers des villes et la légitimité de l'expropriation de la classe capitaliste qui, dans les centres ouvriers, tient les usines, les grands magasins, les mines, les maisons d'habitation; on s'aperçut vite que les propriétaires ruraux, en bons démocrates, étaient portés par leurs sympathies naturelles, non vers la bourgeoisie capitaliste qu'ils détestent, mais vers la classe ouvrière, et qu'ils ne lèveraient pas le petit doigt pour défendre la grande propriété capitaliste, du moment qu'il était bien entendu qu'on leur laisserait leur lopin de terre.
Ce n'est que bien plus tard qu'on leur montra les inconvénients de la petite propriété individuelle et les avantages de toutes sortes qu'aurait pour eux-mêmes le régime de la propriété collective de la terre, sans d'ailleurs qu'on soit arrivé, de ce côté, pour le moment^ à d'autre résultat qu'à dissiper leurs préjugés contre le socialisme agraire.
Mais, dès ses premiers numéros, le Travailleur avait compris que c'était par un autre bout qu'il fallait faire pénétrer le socialisme internationaliste dans les masses rurales; l'habileté consista à le leur présenter, non sous l'aspect « socialisme », mais sous la face « aniimilitarisme et internationalisme ».
Les résultats furent si bons, qu'au bout d'un an, on décida d'ouvrir, dans les colonnes du Tra-
paiîleur, une souscription pour créer une feuille spéciale antimilitariste qui paraîtrait deux fois par an, au moment du tirage au sort et à l'époque du départ de la classe^ et qu'on enverrait gratuitement à tous les conscrits du département; ce fut le Pioupiou de V Yonne.
En un style sans prétention, à la portée des travailleurs des champs, avec des caractères d'imprimerie assez forts, souvent avec des gravures très parlantes, Le Pioupiou de V Yonne alla porter la parole antimilitariste, internationaliste et antipatriotique, jusqu'au fond des moindres villages.
Veut-on une idée de la manière du Pioupiou de l'Yonne.
Voici d'abord, un article du Pioupiou n° i, qui parut en 1901 :