‹ Leur patrieChapitre 35 sur 41 · AUX CONSCRITS · texte numérisé non relu

AUX CONSCRITS

Petit conscrit, enfant du peuple, pourquoi vastu à la caserne?

— Par peur des gendarmes qui m'enverraient à Biribi en cas de refus de service.

— Petit conscrit, enfant du peuple, pourquoi hais-tu la caserne?

— Parce qu'il me répugne de me laisser affubler d'un costume de bouffon; parce que je n'ai aucun goût pour faire le pantin dans les rues et sur les places; parce que je crains de ne pouvoir supporter

sans bronther et sans riposter les rebuffades d'un gradé mal embouché; parce que j'ai autre chose à faire de plus utile que de servir de larbin, de groom, de cocher, de palefrenier, de cuisinier, de déménageur ou de bonne d'enfant à mes officiers et à leurs femmes; parce qu'il me déplaît d'être le dindon qui fait 3 ans, tandis que les fils des riches, qui ont eu les moyens d'user leurs fonds de culotte jusqu'à 26 ans sur les bancs des écoles, ne font qu'un an ; parce que je sais qu'à nos portes, en Suisse, par une organisation intelligente, économique et démocratique, on a réussi à organiser une solide armée de soldats-citoyens, en ne demandant à tous que 6 à 8 semaines au plus de service militaire ; parce que j'ai conscience qu'avec une pareille organisation nous serions impropres à toute guerre offensive — et de guerre offensive, je n'en veux point — tout en restant redoutables encore s'il fallait, contre une agression injustifiée d'un despote voisin, défendre la République et nos minces libertés, les seules choses que je sois décidé à défendre jusqu'à la mort. Je hais la caserne enfin, parce que si un jour je suis dans la douloureuse nécessité de me servir d'un fusil, je veux que ce soit contre mes ennemis véritables ; car par dessus tout, ce que je hais c'est de devenir une machine à luer par ordre.

— Petit conscrit, enfant du peuple, que penserastu à la caserne, quand tes officiers te diront que tu leur dois l'obéissance passive, qu'il te faut exécu-

ter leurs ordres, tous leurs ordres, sans examen et sans discussion.

— Je laisserai dire mais je penserai en moi-même, ou bien tout haut devant les camarades, qu'il y a des circonstances où je ne reconnais qu'un seul chef, un seul maître : ma conscience.

— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu si tes chefs un jour te mènent, fusil chargé, contre des travailleurs en grève?

— Je supporterai avec patience les injures et les quelques pierres que les grévistes affamés pourront nous lancer à la tête et je dirai à mes camarades qu'en cas de commandement de faire feu le devoir des poltrons est de tirer en l'air, celui des hommes de cœur de refuser de tirer sur leurs frères, les travailleurs en blouse.

— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu si tes chefs demandent des volontaires pour aller à Madagascar, au Tonkin^ en Chine ou ailleurs défendre « nos intérêts » et « l'honneur » du drapeau?

— Je tâcherai d'abord de ne pas leur éclater de rire au nez quand ils viendront nous débiter leurs tirades patriotiques, puis je dirai aux têtes brûlées ou aux pauvres d'esprit qui seraient tentés de s'enrôler : il faut être stupide, quand soi-même on est un miséreux et un exploité, pour aller crever là-bas de fièvre ou de dysenterie afin de permettre à quelques galonnés de pêcher dans le sang galons et décorations, à quelque grosse maison de com-

merce de gagner des millions par l'exploitation des indigènes, à une poignée de missionnaires d'introduire à l'autre bout du monde des dogmes abêtissants et dangereux. Je leur dirai que c'est le dernier des métiers que celui qui consiste à s'introduire, armés de fusils à répétition et de canons à la mélinite., chez des peuples mal armés et incapables de se défendre pour leur voler leur pays ; que toutes ces expéditions, de quelque prétexte hypocrite qu'on essaye de les justifier, ne sont que des actes de brigandage indignes de peuples civilisés.

— Petit conscrit, enfant du peuple, que feras-tu, si dans quelques mois, les affaires de Chine, amenant un conflit entre les nations européennes, il est question de te conduire à la boucherie, pour défendre notre glorieux allié, le tsar de toutes les Russies? Que feras-tu si alors, dans la ville où tu tiendras garnison, tu vois des milliers de travailleurs, républicains et socialistes, parcourir les rues en criant : « A bas la guerre ! » Que feras-tu si on veut te mener contre ces gens, qu'on te représente comme des traîtres, vendus aux Prussiens et aux Anglais?

— Je dirai à mes camarades que ces hommes ont raison de ne pas vouloir être menés à la boucherie pour les beaux yeux du tsar ou pour lui consrever une grosse part du gâteau chinois-, qu'ils ont raison de refuser de tirer, pour des intérêts pareils, contre les travailleurs anglais ou allemands, nos frères de travail et de misère ; et comme les

manifestants, je crierai moi aussi : « Vive la paix, universelle ! A bas la guerre ! »

On remarquera que, soit par crainte d'effaroucher le lecteur, soit parce que c'était alors sa conviction, l'auteur de cet article admet encore la défense nationale « en cas d'agression injustifiée d'un despote voisin. »

Voici un autre article, du même auteur. Il a paru dans le Pioupiou n" 8, en date du i^^ novembre 1904. Il marque une évolution de l'auteur, évolution qui est celle du Pioupiou de l'Yonne et de la Fédération de l'Yonne, dans la voie de l'antipatriotisme.

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