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LA PROPAGANDE A LA CASERNE

Le Pioupiou de l'Yonne. — C'est amusant hein ! de se promener, pendant des heures, les bras ballants, pour tuer le temps. Et c'est cela notre rente tous les dimanches, pendant trois ans !

L'autre pioupiou. — Pour sûr que je serais mieux au pays!

Le Pioupiou de l'Yonne. — Perdre les trois plus belles années de sa vie à faire « le Jacques »! ça me donne des nausées rien que d'y songer!

Vautre pioupiou. — Faut bien!

Le Pioupiou de l'Yonne. — Faut bien! pourquoi?

L'autre pioupiou. — Pourquoi? Pourquoi? Eh! bien ! pour défendre la patrie, quoi, pour défendre nos biens!

Le Pioupiou de l'Yonne. — Tu as des biens, toi?

L'autre pioupiou. — Moi? Non. Chez nous, en Bretagne, presque toutes les bonnes terres appartiennent à des châtelains ou à des bourgeois; mon père est fermier : il n'a pas un lopin de terre.

Le Pioupiou de V Yonne. — Alors, ton père n'a pas de bien à lui, à défendre.

L'autre pioupiou. — Non !

Le Pioupiou de V Yonne. — Et toi, qu'est-ce que tu fais de ton métier.

L'autre pioupiou. — Je suis valet de ferme.

Le Pioupiou de l'Yonne. — Je vois que tu as autant de biens à défendre que ton père.

L'autre pioupiou. — Dame ! oui î à peu près !

Le Pioupiou de l'Yonne. — Et ton voisin de lit, l'ouvrier tisserand, est-ce que tu crois qu'il a des biens à défendre? L'usine où il travaille ne lui appartient pas ; pour un oui, pour un non, on peut le jeter à la rue comme un chien; que son patron ait intérêt à employer une machine nouvelle qui fasse plus de travail que l'ancienne, et il le flanque dehors; débrouille-toi mon ami! Je n'ai plus de travail pour toi !

Et ton autre voisin de lit, celui qui est entre nous deux, l'employé de chemin de fer : est-ce qu'il a des biens lui? Est-ce qu'il a la moindre action de chemin de fer?

L'autre pioupiou. — Il a, comme le tisserand, comme moi, son salaire, de quoi graisser sa machine humaine, pour qu'elle puisse rendre du travail à ceux qui nous emploient.

Le Pioupiou de r Yonne. — Tu n'es pas si bête que tu en as l'air !

Suppose que, du jour au lendemain, nous devenions Anglais, ou Allemands, ou Italiens, ou que les Anglais, les Allemands, les Italiens deviennent Français, dis-moi^ qu'est-ce qu'il y aurait de changé au fond?

Les ouvriers de chemins de fer, les tisserands, les domestiques de ferme, les fermiers, tous les petits, tous les sans propriété ne seraient ni plus, ni moins riches.

Vautre pioupiou. — Et toi, qu'est-ce que tu fais, de ton métier?

Le Pioupiou de l'Yonne. — Je suis cultivateur et vigneron; je travaille mes terres; j'en ai assez pour m'occuper, et je ne suis guère plus riche pour cela; je noue les deux bouts, quoi! tout juste.

L'autre pioupiou. — Alors, toi, tu as quelque chose à défendre.

Le Pioupiou de l'Yonne. — Moi! pas plus que toi! Suppose que nous devenions tous Allemands, Anglais, ou Italiens, eh bien, tu crois qu'on m'enlèverait mon champ. Pas de danger! Quand les Allemands ont pris l'Alsace et la Lorraine, ils ont laissé aux particuliers ce qu'ils possédaient : les petits propriétaires sont restés petits propriétaires, les sans-propriété sont restés gueux comme devant, et les gens riches sont restés riches, comme par le passé; rien de changé, mon garçon!

L'autre pioupîou. — Alors, ça t'irait d'être Allemand, ou Anglais au lieu d'être Français?

Le Pioupiou de l'Yonne. — Moi! je m'en fiche commedel'an quarante! Gueux aujourd'hui, gueux demain! machines à travail et bêtes de somme aujourd'hui, machines à travail et bêtes de somme demain! C'est kif-kif bourricot, comme dit l'adjudant Delavache.

L'autre pioupiou. — Pourtant, l'autre jour, tu me disais que tu étais un républicain ! Alors, ça ne te ferait rien d'être sous un roi, ou sous un empereur?

Le Pioupiou de V Yonne. — Ma foi ! pas grand chose !

Il y a si peu de différence^ à part l'étiquette, entre l'empire allemand et la république française, du moins la république bourgeoise telle que nous l'avons aujourd'hui.

Tu me diras qu'ici on a le droit de se syndiquer ; eh bien ! là-bas aussi ; qu'ici on a le droit de dire à peu près ce qui nous plaît dans les journaux : c'est la liberté de la presse sauf à être poursuivi quand ce qu'on écrit déplaît au gouvernement; en Allemagne, c'est à peu de chose près la même liberté.

Ici on tient des réunions publiques : là-bas aussi !

Ici on manifeste dans la rue, mais la police nous cogne dessus ; là-bas de même.

Ici quand on fait grève on envoie les soldats

pour bousculer et fusiller les grévistes ; là-bas pareillement.

Ici on a des écoles, c'est vrai ; là-bas on en a tout autant, et l'instruction est même plus répandue que chez nous.

Même en Allemagne les ouvriers infirmes ou trop vieux ont tous des pensions de retraite, ils ont cela depuis près de 20 ans ; et chez nous, dans notre république, cette mesure d'humanité est encore à l'état de projet !

Tu vois que république française ou monarchie allemande c'est à peu près bonnet blanc, blanc bonnet.

L'autre pioupiou. — Alors, si nous n'avons rien à défendre, ni nous, ni les ouvriers ou les paysans allemands, qu'est-ce que nous faisons dans les casernes ?

Le Pioupiou de V Yonne. — Nous servons les uns et les autres de chiens de garde à nos maîtres, ceux de la classe riche, à un million de gens riches qui possèdent les actions de chemins de fer, de mines, de Compagnies industrielles et commerciales, qui possèdent tous les grands domaines agricoles et les plus belles forêts.

Si les ouvriers qu'ils emploient bougent, réclament du pain, nous sommes là pour leur donner du plomb.

L'autre pioupiou. — Il faut bien qu'il y ait des riches et des pauvres, il faut bien qu'il y ait des

capitalistes pour faire marcher les usines, les chemins de fer, et payer les salaires.

Le Pioupiou de l'Yonne. — Non! il n'y a pas besoin de capitalistes; ce qu'il faut ce sont des capitaux.

Mais les capitaux, c'est la terre, les machines, les usines, les banques, : eh bien ! ces capitaux, il faut qu'ils appartiennent non pas à un million de bourgeois plus ou moins frelons, mais aux 38 millions de Français que nous sommes.

Il faut que des syndicats d'ouvriers et de paysans sous la direction d'ingénieurs, avec des machines perfectionnées, produisent tout ce qui est nécessaire à la nourriture, au vêtement, au logement, au travail de tous : grâce au travail en grand, grâce au perfectionnement des machines, grâce à l'obligation imposée à tous de participer à un travail utile, quelques heures de travail par jour suffiront à assurer à tous un large bien-être et une large instruction.

Tous ces produits, fabriqués par grandes quantités, dans les usines ou dans les domaines publics, seront vendus aux consommateurs, sans passer par des millions d'intermédiaires inutiles, directement dans de vastes magasins communaux.

Payés en billets d'une banque nationale, les producteurs achèteront avec les mêmes billets tout ce qui sert à leur consommation dans les magasins publics.

Avec un fond de réserve, les enfants des deux

sexes seront élevés dans leur famille aux frais de la collectivité; les malades, les infirmes, les vieillards recevront une pension de retraite leur assurant tous les soins et tout le bien-être auxquels ils ont droit.

Dé cette façon, ce que le travail rapportera entrera dans la poche de tout le monde et non plus de quelques-uns : le revenu de la terre et des usines formera un immense fonds social qui sera réparti entre tous les travailleurs. La société distribuera chaque année des dividendes à tous ses membres, comme une compagnie par actions, à ses actionnaires.

Voilà ce que réclament non seulement les ouvriers d'usines et des champs qui ne sont pas des imbéciles, mais encore les petits propriétaires paysans comme moi, les petits patrons, les petits boutiquiers qui sont menacés par la concurrence des grands domaines agricoles, des grandes usines, et des gros magasins et qui en ont assez de vivre dans l'insécurité du lendemain.

C'est contre les gens qui réclament cela, que nous sommes chargés, nous les travailleurs en uniforme, de tirer, s'ils se révoltent, las de se faire tondre et saigner par les capitalistes actuellement maîtres de tous les moyens de production.

C'est pour cette jolie besogne de chiens de garde du capital, que nous les gueux, les exploités, nous sommes à la caserne.

Nous sommes ici pour maintenir dans la misère

et la servitude la classe des travailleurs à laquelle nous appartenons.

L'autre pioupiou. — Alors, tu refuserais de marcher et de tirer sur les grévistes?

Le Pioupiou de V Yonne. — Parfaitement! sans l'ombre d'une hésitation. Je me considérerais comme une brute imbécile si je tirais sur des travailleurs comme moi, qui travaillent pour moi et pour les miens.

C'est tout au plus si je serais assez maître de moi pour ne pas décharger mon fusil sur l'officier qui oserait me commander cet assassinat.

L'autre pioupiou. — Et en cas de guerre avec les Allemands, qu'est-ce que tu ferais ?

Le Pioupiou de V Yonne. — Eh bien! je déserterais pour ne pas me laisser traîner à la boucherie comme un veau^ à la façon des Japonais et des Russes qui s'entr'égorgent en ce moment pour les beaux yeux de leurs classes dirigeantes. . .

L'autre pioupiou. — C'est lâche de déserter!

Le Pioupiou de l'Yonne. — Non! Ce qui est lâche, c'est de se laisser traîner comme un veau à l'abattoir, quand on est un homme de cœur, pour le caprice ou pour l'ambition de la classe qui nous gouverne et qui nous exploite.

L'autre pioupiou. — T'as peut-être raison!

Le Pioupiou de l'Yonne. — Ou bien, si nous sommes assez nombreux, nous nous entendrons, socialistes allemands et socialistes français, et au signal de la déclaration de guerre, nous nous grou-

perons en armes et nous marcherons, les socialistes allemands contre la bourgeoisie allemande et nous, contre la bourgeoisie française pour installer la cité socialiste de bien-être et de lumière pour tous. Plutôt que de risquer notre peau à nous battre contre des ouvriers ou paysans allemands qui ont les mêmes intérêts que nous et qui ne nous ont rien fait, nous marcherons contre la classe riche qui nous tond.

U autre pioupiou. — Et c'est à convertir les recrues comme moi à tes idées que tu passes ton temps, le soir à 5 heures après la soupe, et le dimanche, dès que tu es sorti de la caserne?

Le Pioupiou de l'Yonne. — Parfaitement!

L'autre pioupiou. — Tu vas finir par te faire envoyer à Biribi ! voilà tout ce que tu vas gagner.

Le Pioupiou de V Yonne. — Bah ! on prend ses petites précautions : on sait à qui on parle. On ne cause pas à la première brute venue.

Et puis, il faut bien risquer quelque chose !

C'est parce que dans tous les temps et dans tous les pays il y a eu des gens qui ne craignaient ni la prison ni la mort que les idées nouvelles ont pu se propager, et apporter à notre pauvre humanité un peu de soulagement à sa misère. G. H.

Le Pioupiou de V Yonne aurait eu une action beaucoup plus lente si le ministère de la guerre ne s'était évertué à lui faire une tapageuse réclame.

Quatre fois en trois anSj le général André, avec

une persévérance digne d'un meilleur sort, mit gracieusement à la disposition des rédacteurs du Pioupiou de l'Yonne la salle de la Cour d'assises d'Auxerre, pour une conférence publique et contradictoire avec le procureur de la République ; par une délicate attention, l'autorité militaire, sous prétexte de maintenir l'ordre dans le public nombreux qui assistait à chacune de ces audiences sensationnelles, envoyait un piquet de soldats du régiment d'Auxerre qui ne perdaient pas un mot de tous les discours et qui les rapportaient le soir à leurs camarades de chambrée.

Quatre fois, le Pioupiou de l'Yonne fut inculpé d'injures à l'armée et de provocation de militaires à la désobéissance : quatre fois il fut acquitté.

La première fois, on trouva 4 jurés sur 12 pour voter la condamnation; la deuxième fois on n'en trouva plus que 2; la troisième et la quatrième fois, on n'en trouva plus un seul.

Est-il besoin d'ajouter qu'à chaque nouvelle poursuite le tirage du Pioupiou augmentait?

Le premier numéro n'avait été tiré qu'à 5. 000 exemplaires; les derniers numéros furent tirés à i5 et 20.000; en tout, en moins de quatre ans, il en fut tiré 127.000, presque tous écoulés dans l'Yonne.

Sans attendre ces succès pour les encourager, les socialistes de l'Yonne, créèrent, à côté du Pioupiou de l'Yonne une caisse de propagande, alimentée par les cotisations volontaires des militants et des

groupes, pour permettre à des conférenciers d'aller exposer, dans les moindres communes, les doctrines du Pioupiou.

Cette caisse de propagande, jamais tarie, a permis de payer les frais de chemins de fer d'un conférencier qui, tous les samedis et tous les dimanches, quelquefois trois et quatre fois la semaine, part de Paris et visite tour à tour les communes du département : sur 480 communes, il en a à l'heure actuelle visité 400; dans la plupart des communes, la salle est comble; dans quelques-unes, les femmes sont presque aussi nombreuses que les hommes.

Quel est le résultat obtenu par le Pioupiou de l'Yonne?

Il y a cinq ans, les paysans de l'Yonne étaient d'ardents patriotes, presque des nationalistes : aujourd'hui ils sont pour la plupart nettement antimilitaristes et internationalistes.

Il y a cinq ans, les « Vétérans », à la moindre occasion, jouaient au soldat, comme de grands enfants, s'exhibaient derrière leur drapeau, musique en tête, marchant au pas, l'allure martiale ; aujourd'hui beaucoup de vétérans s'excusent de rester dans ces sociétés et déclarent n'y rester que pour les avantages de la mutualité.

Ilyacinq ans, les hommes politiques, à chaque cérémonie patriotique, parlaient de Revanche ; aujourd'hui, les mêmes hommes politiques, baromètres sensibles aux changements d'opinion du corps électoral, ne craignent pas, au pèlerinage annuel, au monu-

ment des morts pour la patrie, de tenir les propos les plus pacifiques, les plus internationalistes; chaque cérémonie patriotique peu à peu devient une manifestation antipatriotique ou tout au moins internationaliste, où la Marseillaise est remplacée par les chants de V Internationale et Guerre à la Guerre.

Il y a cinq ans, les recrues de l'Yonne auraient été dans la main de leurs officiers des instruments aussi dociles contre les ouvriers des villes que les recrues de n'importe quel autre département ; aujourd'hui que les défiances à l'égard de la classe ouvrière et du socialisme ont disparu^ les pioupious de l'Yonne n'offrent guère plus de sécurité à l'autorité militaire que les contingents des grands centres ouvriers socialistes eux-mêmes.

Il y a cinq ans, en cas de mobilisation, l'idée ne serait même pas venue qu'on pût hésiter à se rendre à la caserne ; aujourd'hui, on prêche ouvertement, aux applaudissements d'auditoires entiers, l'antipatriotisme avec la grève des réservistes en cas de guerre, et les militants socialistes ne se cachent nullement pour déclarer qu'eux, du moins, ne marcheraient en aucun cas.

Voilà ce qu'une poignée de militants socialistes, qui tous étaient des hommes d'action et non des théoriciens, ont fait, non en vingt ans, ni en cinquante ans, mais en quatre ans.

Ils ont fait en somme la démonstration, la démonstration expérimentale, que le socialisme internationaliste peut entamer les masses paysannes,

s'assurer tout au moins leur bienveillante neutralité en cas de grève ou de Révolution, et en cas de guerre leur active complicité.

Et comme les paysans de l'Yonne ne sont pas faits d'une autre pâte que ceux du reste de la France, on peut affirmer que le jour où dans chaque département, les Bourses du Travail régionales et la Fédération socialiste locale voudront entreprendre la même propagande méthodique et tenace, la France paysanne toute entière sera notre complice lorsque nous répondrons, dans les villes, au prochain ordre de mobilisaticn, par la Révolution sociale.

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