CHAPITRE III
Le Miracle du Patriotisme.
Que dans chaque pays, les riches soient patriotes, rien de plus naturel, ni de plus logique ! Qu'à l'occasion, ils se battent et se fassent tuer pour leur patrie, personne ne songe à s'en étonner. Encore en France trouvèrent-ils moyen, dès le règne de Napoléon I^^ de se soustraire à la conscription. Après, jusqu'en 1872, toutes les lois qu'ils firent autorisaient leurs fils à acheter un remplaçant qui allait, en cas de guerre, se faire trouer la peau à leur place. Quand la bourgeoisie ne put échapper complètement à la caserne, elle fit la loi de 1872, qu'on peut résumer ainsi : article premier, les fils du peuple iront 5 ans à la caserne; article 2, les fils de la bourgeoisie, à condition de verser i.5oo francs et de passer un petit examen, ne feront qu'un an.
La loi militaire de 1889, qui remplaça celle de 1872, leur fut aussi clémente : 3 ans pour les fils de croquants, 10 mois pour ceux qui ont les moyens d'user leurs fonds de culottes sur les bancs des lycées et des facultés jusqu'à 26 ans.
Et l'on sait quel enthousiasme ils viennent de montrer pour la loi militaire de 2 ans qui les condamne à porter le sac comme les camarades.
Après tout, leur aversion pour le service militaire
prouve qu'ils n'aiment pas la caserne ; elle ne prouve nullement qu'ils n'aiment pas leur patrie.
La patrie fait assez pour eux; elle leur assure à tous l'instruction, le loisir, le confortable, le bienêtre, le luxe même : Ils seraient des monstres d'ingratitude s'ils ne l'aimaient pas.
Mais ce qui confond l'intelligence, c'est que dans tous les pays, les gueux, les gens gênés^, les déshérités, les bêtes de somme surmenées, mal nourries, mal logées, mal vêtues, mal instruites que sont les trois quarts des habitants de chaque patrie, marchent comme un seul homme, au premier appel, quelle que soit la cause de la guerre.
Des gens qui ne feraient pas un pas pour rendre service à leur voisin, à un travailleur comme eux, font des centaines de lieues pour aller se faire tuer pour les maîtres qui les tondent.
Et qu'on ne dise pas qu'ils marchent par peur du gendarme.
Si le gendarme est nécessaire en cas de mobilisation, pour quelques-uns, la majorité des citoyens de chaque pays marche à la mort, comme à un devoir, presque joyeux.
Au mois de juillet 1870, des millions de paysans et d'ouvriers allemands travaillaient en paix: beaucoup d'entre eux ignoraient qu'il y eut un pays qui s'appelait la France.
D'autres bêtes de somme suaient et peinaient en France, dont beaucoup ignoraient l'existence d'un pays qui s'appelait l'Allemagne.
Tout à coup l'ordre de mobilisation part de Paris
et de Berlin. , . • .
A la nouvelle que la patrie allemande était attaquée, le peuple allemand se levait comme un seul homme, riches comme pauvres. , . „ ,
A la nouvelle que l'on avait « insulte » 1 ambassadeur français en Allemagne, sans même que leur gouvernement ait eu besoin de faire la preuve de cette prétendue insulte, le peuple français se levait en masse, les mendiants comme les million-
naires.
Les deux peuples se ruaient l'un contre 1 autre comme des fauves : 3oo.ooo hommes étaient égorges, éventrés ; après la saignée, de chaque côté du Rhin, les deux troupeaux reprenaient le joug, obliges de peiner un peu plus, vainqueurs et vaincus, pour réparer les ruines faites par la guerre et préparer de nouvelles tueries.
D'un bout à l'autre de la terre, cest la même folie patriotique chez les peuples.
Vous auriez demandé, il y a un an, a la plupart des paysans et des ouvriers japonais, que l aristocratie japonaise tient sous sa dure domination s ils savaient ce que c'était que la Russie et la Mandchourie, beaucoup d'entre eux vous auraient regarde d'un air hébété: la Russie? la Mandchourie r» Ils n'avaient jamais entendu parler de ces pays-la. ^
Vous auriez demandé au môme moment a la grande masse des moujicks russes que l'autocratie tond jusqu'au sang, s'ils connaissaient le Japon et
la Mandchourie, ils auraient répondu: nous ne savons même pas ce que c'est.
L'ordre de mobilisation leur arrive.
Aussitôt ils quittent tout, leurs femmes, leurs enfants ; toute cette chair à canon est entassée, empilée, dans des navires, dans des wagons. En route pour la Mandchourie !
Et aussitôt sortis de leurs wagons et de leurs navires, voilà les deux troupeaux qui se ruent, comme des fous furieux, l'un contre l'autre ; avec quel acharnement, tous les journaux nous le racontent chaque matin.
« Ce matin, dit le correspondant du Temps (i3 septembre 1904), j'ai vu un soldat que trois balles avaient traversé..*. ; de la bouche entr'ouverte, des flots de sang montaient par moments, les poumons crevés faisaient un bruit d'un vieux soufflet de forge. On eut dit les dernières aff"res d'une bête saignée ! . . . Tristesse, horreur et laideur ! La guerre n'est pas autre chose. Ce que j'ai vu de la guerre, c'est une infinité de petites choses médiocres, ennuyeuses; des journées entières passées dans les buff"ets empuantis^ parmi les milliers de mouches ; des odeurs de viande pourrie ; des wagons pleins d'humanités entassées ; les chevaux et les hommes pêle-mêle; des camps alignés à perte de vue, parmi la saleté et les immondices, dans la poussière ou la boue... Puis, un jour de bataille, des lignes, des masses, avançant ou reculant, et des hommes, beaucoup d'hommes, tombant sous les
shrappnels ou les balles venues on ne sait d'où, lancées par on ne sait qui. . . Voilà la vision sincère de la guerre. Devant ce spectacle de saleté et de mort, il vous vient un immense appétit de vie, un désir fou de fuir cette terre atroce où des hommes s'entretuent. »
Le correspondant du Daily News a Moscou, communique le récit suivant du lieuenant Kuzminsky qui vit le feu pour la première fois à l'attaque du col de Motien-Ling, le 17 juillet : « J'étais un peu en arrière. J'ai pu voir les hommes tombant en arrière l'un sur l'autre comme un château de cartes. Tout à coup, à côté de moi, un soldat poussa un cri, eut deux soubresauts, et^ en tombant en avant, s'empala sur sa baïonnette. L'homme derrière lui continua d'avancer et marcha sur le bras de son camarade. Alors, pour la première fois, je sentis le désir de m'élancer, de me jeter sur l'ennemi sans me préoccuper de ce qu'il adviendrait... Nos hommes continuaient à sauter dans les tranchées et s'empilaient là-dedans avec les ennemis. Dans la lueur trouble du malin, beaucoup de soldats des deux partis ont abattu leurs camarades à la place de leurs adversaires. Enfin, nous avions emporté la position. Alors suivit un odieux massacre des Japonais survivants qui refusaient de se rendre ou dédaignaient de fuir ».
« En approchant des tranchées russes, écrit le correspondant de V Agence Renier qui assista à la bataille de Liao-Yang, les Japonais de Kuroki
rencontrèrent de nouvelles défenses consistant en fils de fer disposés sur le sol et chargés d'électricité à une haute puissance... Un bataillon japonais parvint à pénétrer dans les tranchées ; puis, ayant épuisé ses munitions, chercha à se frayer un chemin en arrière avec la baïonnette, mais il fut exterminé... Le sang tâchait partout le sol ».
Autour de Port-Arthur^ c'est le même acharnement féroce :
« Les flancs de la colline couverts de morts et de mourants, étaient inondés de ruisseaux de sang. Une seule mine a anéanti 5oo Japonais; le spectacle était horrible : le ciel s'empourpra soudain d'une lueur sanglante, puis il y eut une projection de pierres et de membres humains, comme s'ils sortaient d'un cratère ». [Journal du 25 août).
« Chaque fois que les Japonais arrivèrent sur nos lignes, racontent deux officiers russes, des mêlées horribles eurent lieu, où les blessés luttaient encore jusqu'à la mort. . . On ne fit pas quartier. On a trouvé des couples enlacés frénétiquement, les dents à la gorge et les doigts dans les yeux, morts ainsi... Les environs de Port-Arthur ne sont plus qu'un immense charnier, où pourrissent des milliers de cadavres, qu'on ne peut ramasser. L'odeur est si forte que les soldats russes doivent se boucher les narines avec des tampons camphrés. »
« Dans la nuit du 2 septembre, dit une dépêche du général Stœssel, une colonne ennemie, venant détruire les chaînes, tomba sur les fougasses à
explosion automatique; beaucoup d'hommes sau-
lèrent en l'air ». . , «. ^
Des matelots du Cesarevitch, qui survécurent a la bataille du lo août, disent que l'amiral Witheft a été broyé par l'obus qui le frappa; son corps disparut par dessus bord; on ne releva q^ ^ne de ses jambes; ce fut une scène infernale qui fit blanchir les cheveux de beaucoup d'hommes.
Par quelle aberration, les parias des diverses patries se jettent-ils ainsi à la gorge des uns et des autres, avec des cris de haine, au premier signe de leurs maîtres? Comment les ouvriers et les paysans allemands, français, russes ou japonais sont-i s assez stupides pour ne pas voir que leurs seuls ennemis ce sont ceux qui, dans leur propre pays leur extorquent le meilleur des fruits de leur travail et vivent grassement à leurs dépens?
C'est le patriotisme qui accomplit ce miracle. Nos arriére-neveux ne voudront pas croire a ce prodige d'imbécilité de la part de leurs ancêtres du xix^ et du xx^ siècle.