CHAPITRE IV L'enseignement patriotique dans la famillei
Prenez un homme d'intelligence moyenne, â qui l'on n'a jamais parlé de religion, et d'instruction seulement médiocre.
Racontez-lui que la terre a été créée par un Dieu, que ce dieu a créé la lumière le premier jour et le soleil seulement le second jour; qu'il a fait la première femme avec une cote du premier homme, que Jonas vécut dans une baleine, que Josué arrêta le soleil, que la vierge Marie conçut par l'opération du saint esprit, que Jésus ressuscita les morts, qu'il se ressuscita lui-même trois jours après sa mort, €t autres histoires merveilleuses.
Il vous rira au nez; ou bien il se demandera si vous êtes soudain devenu fou ou si vous voulez vous rire de lui.
Mais cultivez le même homme dès le berceau.
Que sa mère en le berçant sur ses genoux lui apprenne des prières, des litanies, des oremus ; qu'elle lui parle de la bonne Vierge, du bon Jésus, du petit Noël, des flammes de l'enfer; qu'elle lui en parle une fois^ cent fois, mille fois.
Qu'elle le livre, à sept ans — à l'âge de raison, selon l'Église — aux mains du prêtre; que celuici lui raconte comme des vérités révélées toutes les
drôleries de la Bible, toutes les naïves créations d'une humanité ignorante et crédule.
Assaisonnez le tout de cérémonies théâtrales dans des nefs à demi obscures qui portent à la rêverie et à l'extase ; mêlez-y les parfums de l'encens qui grise, la musique troublante de l'orgue, les costumes d'apparat des officiants.
Si des influences contraires ne viennent pas de bonne heure réagir contre cet enveloppement de tout l'être^ contre cet empoisonnement du cerveau et des sens, le patient est incurablement atteint.
Vous pouvez lui conter toutes les merveilles des livres saints ; vous pouvez lui faire croire qu'un morceau de pain azyme fabriqué par le boulanger du coin, après la consécration par un prêtre, devient en réalité le corps et le sang de Jésus-Christ; même s'il est devenu un grand savant, un coin de son cerveau restera toujours obscur^ fermé à toute lumière de la raison. Ne discutez pas avec lui, peine perdue. Quand on lui parle de religion, il ne discute plus avec sa raison, il raisonne avec ses nerfs.
Ce n'est pas autrement qu'on devient patriote !
Le bambin sait à peine marcher, qu'on lui donne pour ses étrennes des soldats en plomb, des canons, des forts en carton, un tambour, un clairon, un fusil, un sabre plus grand que lui.
Quand les moyens le permettent, on l'affuble d'un costume de hussard, de dragon, avec un beau casque, une belle crinière.
A la table de famille, il entend les vieux militaires évoquer les souvenirs de leurs campagnes.
Les guerres n'ont pas manqué au xix^ siècle.
Après celles de la Révolution et de l'Empire, qui ont fait, pendant 20 ans, de l'Europe, un vaste camp, depuis l'Espagne jusqu'à la Russie, il n'y avait pas une famille en Europe où il n'y eut pas au moins un soldat. Dans toute l'Europe,^ toutes les générations qui ont grandi de i8i5 ont été bercées des récits de batailles de l'Empire.
Parmi ceux des générations qui ont grandi sous le second Empire, qui n'a pas entendu un oncle ou un cousin raconter les prouesses d'Algérie, de Crimée, d'Italie, du Mexique?
Et nous, qui avons grandi sous la troisième République, n'avons-nous pas entendu, à la table de famille, de chaque côté du Rhin, rappeler les souvenirs de la guerre de 1870 ?
Et quels souvenirs ! Souvenirs de vols, de viols, de tueries, d'incendies.
Naturellement, dans le récit des vieux militaires, c'est l'ennemi, l'étranger, qui joue toujours le rôle
odieux.
L'enfant entend tout cela, souvent de travers.
Mais son cerveau reçoit de cette éducation familiale une ineffaçable empreinte.
Avant même d'être allé à l'école, le morveux a déjà dans le sang la haine de l'étranger, la vanité nationale, l'idolâtrie du sabre, l'adoration mystique de la patrie. Il est déjà patriote.