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DIRECTOIRE

Le 27 octobre 1795, la Constitution de l'an III fut mise en vigueur. La dernière phase de la période révolutionnaire commençait.

Pour fêter le centenaire de la Convention, il y a trois ans, on a déplacé les réverbères du boulevard et promené de la Madeleine à la Bastnie des chars plus ou moins symboliques. Le centenaire du Directoire obtient un tout autre honneur : le pays entier, les hommes et les choses, concourent à le célébrer par une exacte et presque complète reproduction de l'époque disparue.

Aux deux extrémités du siècle écoulé, l'observateur peut noter non seulement la même situation politique et financière, mais encore les mêmes traits de mœurs publiques et privées, le même état d'esprit de la nation, la même attente d'un dénouement que les mêmes catégories de citoyens souhaitent pareil.

L'histoire, qui se répète sans cesse, ne s'est jamais répétée si fidèlement.

En l'an III, la Constitution rapportée par Daunou avait été ratifiée par 1.057.390 voix sur six millions d'électeurs ; et les décrets complémentaires avaient réuni en tout 205.498 suffrages. Le Peuple souverain, figuré là par un sixième, ici par un trentième de la nation réelle, ne pouvait pas même exercer pleinement son droit ; il en était dépouillé pour les deux tiers, et n'avait à nommer qu'un tiers des nouvelles assemblées. Aux scrutins ultérieurs, la proportion des votants et des abstentions reste la même ; les élections sont faites d'avance et les citoyens indépendants écartés des urnes par la violence. A peine en possession de leurs droits civiques,

au prix d'une crise terrible et d'une série de catastrophes, les Français y renoncent. Ils sont déjà sceptiques, las ou dégoûtés.

En 1893, sur dix millions et demi d'électeurs, aux élections générales, trois millions s'abstiennent ; trois millions votent pour les candidats battus ; les élus représentent quatre millions et demi de citoyens. La majorité de la Chambre qui constitue et soutient le gouvernement réunit à peu près deux millions et demi de suffrages, assurés d'ailleurs aux bénéficiaires par les quatre-vingt-six procédés de fraude que la justice a constatés à Toulouse et que les préfets vigilants pratiquent partout. Enfin, dans cette assemblée, où la majorité représente à peine le quart de la nation, des lois capitales sont votées par une minorité, par 269 députés sur 581, et n'en deviennent pas moins lois de l'Etat, promulguées au nom du Peuple souverain.

Dans telles circonscriptions, considérées isolément, le mandataire tient son mandat du cinquième ou du sixième des citoyens. Le 13 octobre dernier, à Lyon, le candidat révolutionnaire a passé avec 2.793 voix sur 11.046 inscrits, dont

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5.448 seulement ont voté. A Marseille, aux élections pour le Conseil d'arrondissement, les élus de sept cantons ont réuni 11.947 voix sur 82.260 électeurs inscrits. Le suffrage universel abdique et disparaît. Comme à toutes les époques anarchiques, les minorités gouvernent.

Le Directoire, en arrivant, se trouve aux prises avec une situation financière inextricable. Nulles ressources. Il imagine d'établir un impôt sur l'air et sur la lumière : il crée la contribution des portes et fenêtres, augmente les droits de douane, de timbre, d'enregistrement. Pour finir, il déclare la banqueroute : la Banqueroute des Deux tiers. Et dans Paris, on promène sous les huées une guimbarde sordide, traînée par six chevaux étiques, habitée par six hommes-squelettes : c'est le Char des rentiers.

A l'heure présente, le péril financier est le grand souci des hommes d'Etat clairvoyants dans la République. De nouveaux impôts ne peuvent être inventés. Il ne reste pas un objet, pas un acte de la vie humaine qui échappe au fisc ; le contribuable épuisé lutte d'ingéniosité contre

l'acharné gabelou pour préserver son dernier morceau de pain. Le gouvernement recourt aux bas expédients ; le ministre de la guerre affaiblit les effectifs par des renvois anticipés pour faire des économies sur la gamelle des soldats ; le ministre de l'instruction publique décrète dans les lycées cent quatre-vingt-dix jours de congé par an pour faire des économies sur les haricots des collégiens; le ministre des finances escompte le bénéfice d'une émission de fausse monnaie d'argent et confisque dans la Caisse des Dépôts, sous prétexte de prescription, le pécule des galériens de l'ancien bagne. La Banqueroute est prédite par les financiers officiels.

Le Directoire, à l'intérieur, à l'extérieur , était assailli de toutes parts ; la farouche énergie et l'élan des années précédentes étaient tombées ; la lutte, alors, change d'aspect.

A l'intérieur, les factions s'agitent. Les royalistes, les Clichyens font du bruit, des satires cruelles, des embryons de complots. Mais ils ne sont pas dangereux ; ils l'ont montré en Vendémiaire. Leurs princes, égoïstes et jouisseurs,

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contents d'un exil confortable, ne se soucient pas de quitter les plaisirs de Londres ; ils sacrifient volontiers dans de folles expéditions des serviteurs dévoués, mais n'y risquent jamais leurs augustes persomies. Les socialistes inspirent des craintes plus sérieuses ; Gracchus Babeuf, qui réclame des lois agraires, le partage des terres en friche et des biens communaux, fait trembler les satisfaits anciens ou récents. Le plus redoutable ennemi du gouvernement des Cinq, c'est l'anarchie terrible de l'administration, l'insubordination, l'improbité, la corruption, les trahisons de ses propres agents.

La Troisième République n'a guère à se défendre contre les monarchistes et leurs princes, qui ne recommenceraient ni la Vendée, ni seulement Vendémiaire, ni même un tumulte de collets noirs et de gourdins : les soldats se rallient et les chefs se dérobent. Les sociaHstes sont autrement vigoureux et hardis ; leurs journaux sont plus répanc'us que le Tribun du Peuple, leurs apôtres plus éloquents que Babeuf ; ils culbutent les ministères ; leurs succès électoraux se multiplient. Mais le régime est miné

surtout par ses fonctionnaires, par la féodalité bureaucratique, irresponsable, omnipotente, insolente, qui bafoue les ministres, défie le parlement, ronge et pressure le pays, et dont les grands feudataires se font la guerre entre eux avec l'argent et la vie des citoyens pour enjeu.

Les Compagnons de Jéhu, le pistolet au poing, interceptaient l'impôt dans la malle-poste et prenaient le Directoire par la famine. Les politiciens d'aujourd'hui, rejetés par les électeurs et réfugiés dans les recettes particulières ou dans les perceptions, vident eux-mêmes les caisses dont ils ont la garde.

Contre ses ennemis de l'intérieur, le Directoire lutte, comme tous les faibles, par la ruse, la perfidie et les moyens illégaux. C'est l'âge des coups d'Etat, 18 Fructidor, 22 Floréal, 30 Praii-ial; coups d'Etat contre les modérés, contre les avancés, "contre les assemblées, contre l'exécutif ; coups d'Etat qui préparent les esprits et fourniront des excuses au 18 Brumaire.

Les procédés sont moins vifs aujourd'hui ; mais les principes revivent. La légalité illégitime, l'injustice légale, les lois d'exception et de proscription, les épurations, invalidations, fructidors partiels et fréquemment répétés : voilà l'histoire de ces vingt dernières années.

Hoche, le pur, s'offrait au Directoire pour sabrer la Constitution ; c'est Augereau qui en fut chargé. M. de Galliffet propose de faire de l'armée nationale «une gendarmerie à l'intérieur».

L'iniquité s'affiche et se glorifie. « Des preuves ? Il n'en faut point ; j'ai ma conviction ! » déclarent les auteurs du 18 Fructidor ; ils ajoutent : « Des formes ? Les ennemis de la patrie ne peuvent les invoquer, puisqu'ils les eussent méprisées s'ils eussent triomphé. »

Ecoutez ceux d'aujourd'hui : « Il n'y a pas de justice en politique !... Débarrassons-nous de ce qui nous gêne ! »

Le Directoire avait déjà trouvé le nom d'anarchistes pour flétrir ses détracteurs. Et M. Constans ou M. Dupuy définissent : « Les anarchistes, c'est ceux qui m'embêtent. »

Ce qui « embête » particulièrement le pouvoir, sous de tels régimes, c'est la presse. La presse dénonce tout, les vols, les trahisons, les violences, les basses infamies : elle s'indigne, provoque le scandale, nourrit la colère et le mépris du peuple. Donc, sus à la presse.

Le Directoire traque les journaux. D'abord, il se borne à des poursuites légales contre toutes les feuilles, également gênantes puisqu'elles sont également indiscrètes. Il accable de procès les jacobins et les clichyens, les terroristes et les thermidoriens, les écrivains, les éditeurs, les libraires. Les jurys les acquittent obstinément. Le Tribunal de cassation casse les acquittements ; et les nouveaux jurys acquittent toujours.

L'an passé, dans un seul mois, à Paris, quatre jurys ont acquitté quatre journaux inculpés d'outrages effroyables à la magistrature, aux pouvoirs publics.

Alors, il faut trouver autre chose pour museler la grande aboyeuse ; d'abord, des moyens hypocrites ; puis des moyens brutaux. Le Directoire augmente les droits de timbre et les pa-

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tentes ; il crée des taxes et des surtaxes spéciales* Ou bien ses estafiers saisissent dans la rue les écrivains comme Poncelin, les garrotent, les bâtonnent, les fouettent, les assomment. Comme ces assassinats individuels émeuvent trop le public et qu'ils ne suppriment qu'un gêneur à la fois, il faut bientôt recourir à l'assassinat collectif, à la déportation, à la guillotine sèche. Des Lacretelle, des Michaud, des Fontanes sont emprisonnés, exilés, pourchassés. Le 18 Fructidor, les trente-sept rédacteurs et les trentedeux imprimeurs de trente-deux journaux sont enveloppés dans le coup de filet, embarqués pour Sinnamary. De trois cent treize déportés, quarante survivent. Cinquante-neuf journaux disparaissent ainsi en moins d'un an.

En 1881, dans une heure d'imprudence ou de confiance excessive, le Parlement a laissé échapper une foi libérale sur la presse. Bientôt, la découverte et la révélation continue de leurs tares, de leurs trafics, de leur indignité, ont fait repentir les politiciens de cette erreur. Ils ont entrepris de démolir la loi de 1881, article par article, et d'y semer des pièges. En juillet 1894,

ils ont enregistré sans discussion contradictoire une loi qui permet le jugement à hùis clos et la déportation à Cayenne de tout publiciste incommode. En juillet 1895, la Chambre a voté sans débat une loi d'état de siège qui organise des commissions militaires pour l'emprisonnement et pour l'exécution sommaire des patriotes trop vigilants. Ce sont les procédés de Fructidor revêtus de la forme légale. Ceux qui ont eu la perfidie de les ressusciter n'ont pas encore eu l'énergie de les appliquer. Mais il ne faut qu'une poigne et qu'une occasion propice : on les attend.

Pendant qu'à l'intérieur les partis de l'an IV se faisaient une guerre au couteau, le Directoire, à l'extérieur, traitait les Républiques « alliées » comme le territoire national. Il les détroussait. Il y faisait nommer les magistrats politiques ou judiciaires sous les baïonnettes françaises. En Belgique, en Suisse, en Italie, on pillait, on brûlait, on fusillait. L'or, l'argent, les lingots, les pierreries, les tapisseries, les meubles étaient réquisitionnés dans les propriétés privées comme

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dans les propriétés publiques. Les musées, les monts-de-piété, les églises, les couvents, étaient impartialement dévalisés. En trois ans, deux milliards sont « conquis » de la sorte sur les clients de la République. Chaque soldat, chaque chef, opère en même temps pour son propre compte, selon son grade. Rien qu'en Suisse, Eapinat et Rouhière raflent chacun un million ; le général Duhem se contente de cent florins par jour, argent ou marchandises. A Milan, dans l'espace de quatre heures, Masséna vide toutes les caisses publiques et le Mont-de-Piété ; avec les diamants du prince Belgiojoso, sa nuit lui rapporte 1.200.000 livres.

Cent ans plus tard, l'Europe est réfractaire à ce traitement ; mais on y soumet l'Afrique et l'Asie : le sac du Palais d'été se répète ; chez tous les peuples de peaux multicolores que nous civilisons par le fer et par le feu, nous méritons le nom de Barbares. Les Chinois, qui nous l'appliquent avec mépris, en donnent cette définition : « Les Barbares sont les peuples qui mettent la force au-dessus de la morale. »

Tandis qu'elles rançonnaient alliés et sujets, les armées du Directoire étaient elles-mêmes en proie aux fournisseurs. En 1795, généraux, commissaires et représentants témoignent que la mortalité des soldats est effrayante. Aux hôpitaux militaires, les malades et les blessés meurent faute d'aliments et de remèdes. Autour du gouvernement grouille une bande de traitants qui font dans les marchés publics des fortunes prodigieuses, et qui les partagent avec les Directeurs, les ministres, les hauts plumitifs. Le commissaire ordonnateur en Suisse, Rouhière, déjà nommé, s'attribue pour 20 pour 100 sur les mandats qu'il délivre aux entrepreneurs. Tous les autres, à l'envi. En 1796, Bonaparte enflamme ses troupes sans vêtements, sans chaus- / sures, sans pain, en leur promettant le pillage de la grasse Lombardie.

Nous voyons, nous, ce que révèlent le rapport Cavaignac sur l'administration de la Guerre, et le rapport Brisson ou le rapport Pelletan sur l'administration de la Marine ; ce que découvrent encore le procès des faux poinçons, et le procès du Sud sur les chemins de fer « stra-

tégiques » : le vol, les concussions, les pots-devin. Nous voyons que nous payons près d'un milliard par an pour nos dépenses militaires, plus une centaine ou deux de millions pour chaque expédition coloniale ; et qu'à Madagascar, nos soldats ont manqué de pain, de quinine, d'ambulances, de médecins ; qu'ils ont péri par milliers, perdant le sang de leurs entrailles, dévorés tout vifs par les vers, ou jetés eh pâture aux requins.

Pour leur procurer un peu de flanelle ou de vin, des Sociétés privées se dévouent ; elles leur envoient des secours qui n'arrivent jamais à destination. Et quand on veut soustraire à la mendicité les survivants qui touchent le sol de la patrie, il faut faire des quêtes publiques, des courses de chevaux, des exhibitions de chanteuses.

Trois ans après l'élan de 1792, l'enthousiasme purement soldatesque de l'épopée suivante n'était pas allumé. Quiconque pouvait payer un bon prix se dérobait à la conscription. La voiture qui conduisait la femme de tel ministre au théâtre, ou le collier dont elle s'iwhillait était

regardé par la foule comme la rançon d'un conscrit récalcitrant. Le général Bonnard, du moins, après les avoir exploités, les expédiait tout de même à leur demi-brigade.

On sait quels accommodements sont aujourd'hui possibles avec la loi du service « égal pour tous ». Partielle ou totale, l'exemption déguisée des fils paye la docilité des pères.

Avec le Directoire, la bureaucratie pullule. Dans toutes les administrations^ les commissions et les comités se multiplient à l'infini, noircissant des montagnes de paperasses. A la guerre, où suffisaient auparavant quelques commis, soixante-douze chefs de bureau commandent à des centaines, à des milliers de gratte-papiers.

Pour le centenaire du Directoire, la bureaucratie atteint son apogée. Indépendante, intraitable, infatuée, corrompue, elle épuise doublement le pays : elle en suce la substance, elle en paralyse l'activité. L'abaissement des caractères et le scrutin d'arrondissement ont établi que l'Etat doit placer et nourrir tout individu qui n'est propre à rien. Grâce à quoi, pour une

population et pour un territoire presque identiques, le nombre et la dépense des bureaucrates ont plus que doublé depuis quarante ans ; dans les vingt dernières années, leur nombre s'est accru de 132.000 et leur dépense de 180 millions. Ils sont plus de sept cent mille qui achèvent sous la République l'œuvre de démoralisation du Césarisme

Par la détresse et le martyre des armées, par le partage de leur dépouille avec les fournisseurs qu'un seul marché rendait vingt fois miUionnaires, les concussionnaires de l'an IV se décrassaient. Rewbell, Merlin deviennent des Crésus. Des gueux criblés de dettes avant de monter au pouvoir, et sans moyens d'existence bien définis, se retirent avec deux ou trois hôtels dans Paris, autant de châteaux en Seine-et- Oise. Ces Jacobins se changent alors en de furieux conservateurs, impitoyables aux doctrines subversives. Les incorruptibles de l'ancienne Montagne donnent des chasses à courre ; ils entretiennent des sérails, et des orchestres de musiciens pour égayer leurs ripaiUes.

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S'ils n'ont plus le costume à panache des Ancêtres, ceux d'à présent gardent intacte la vanité. Ils ont fondé la « noblesse républicaine », avec hiérarchie. Tel ministre refuse de monter dans le même wagon que les simples citoyens. Les chiens de chasse officiels voyagent en première classe ; le braque Fox était « suivi d'un officier d'ordonnance » ; la culotte du piqueur emprunté par l'Exécutif aux barons de la finance est une affaire d'Etat. Les virtuoses du chèque gémissent à la tribune sur la médiocrité de leur pécule, et remuent les millions par leurs ordres de Bourse.

Nos ministres, démasqués par leurs policiers officiels et leurs mouchards amateurs, se convainquent mutuellement de mensonge, de forfaiture et de trahison. Les prisons de Londres sont aux prises avec le Palais-Bourbon. Le greffe des cours d'assises trouble les nuits de l'Elysée. Nul citoyen ne peut prononcer tout haut les noms de filou, de faussaire, de contumax ou de forçat sans essuyer la plainte en diffamation de la moitié des gouvernants.

Au sortir de leurs provinces, les théâtres de Paris ont toujours fasciné ces politiciens austères, comme un Paradis de Mahomet. Le Paris du Directoire s'amuse de voir le représentant Gérard Desrivières cumuler l'exercice de son mandat avec la direction de bal de Tivoli, qu'il installe dans les jardins du receveur Boutin, guillotiné. Le censeur Dramatique Grimod de la Keynière poursuit de son « amitié » enflammée Mlle Mézeray. Sous la royauté, comme il n'y avait qu'un roi, il n'y avait guère qu'une favorite à la fois. Sous le Directoire, il y en a beaucoup. Les cinq directeurs, les sept ministres, tous les personnages influents, provinciaux poncifs mais vicieux, sont incités à mal par l'exemple de Barras et par les agaceries de Mme Tallien. Ils succombent ; les fournisseurs règlent la note, et la France rembourse les fournisseurs.

A l'autre bout du siècle, les Théâtres nationaux monopolisent les distractions de Numa Roumestan. Les -subventions budgétaires ne défrayent que le spectacle ; la Manufacture de Sèvres^ ne fournit que les petits cadeaux ; pour l'entretien sérieux, il faut chercher ailleurs la

forte somme ; on la trouve. Mais ici, les exemples seraient trop délicats. Tout Paris les connaît. Les intrigues de foyer et les intrigues du Palais-Bourbon, les révolutions de coulisses et les révolutions de couloirs parlementaires sont liées plus étroitement qu'un vain peuple ne le suppose.

Sur le « Perron » de 1795, à la Bourse de 1895, l'agio, la spéculation sur tout ce qui peut se vendre, et même sur ce qui n'existe pas, édifient soLidain des fortunes étonnantes. Il n'est rien d'assez beau, surtout rien d'assez cher pour le luxe grossier du Mercadet engraissé. D'un seul coup, il achète l'hôtel, les meubles, les chevaux et la maîtresse de celui qu'il vient de dépouiller. Il fait sur ses femmes des étalages de diamants et de perles. Il accapare les châteaux historiques et les forêts nationales, dont ses lansquenets armés, marqués de son chiffre, expulsent les promeneurs. Il s'essaye au bon ton des aristocrates raccourcis ou ruinés : et son épouse représente au naturel Madame Angot ou la Poissarde parvenue.

A côté des saturnales, la misère paraît, la misère devient réellement plus affreuse. Le désespoir, la douleur, le suicide déciment la foule indigente. En France, huit mille personnes par an ; rien qu'à Paris, trente à quarante par semaine se tuent, autour de nous.

On mourait allègrement, sous le Directoire, parce que la guerre et la Terreur avaient rendu la mort familière. On meurt volontiers, aujourd'hui, par tristesse du passé, par dégoût du présent, par effroi de l'avenir.

Les palais improvisés des agioteurs et des concussionnaires regorgent des merveilles d'autrefois. Après la Terreur, les chefs-d'œuvre pillés sortent des cachettes et sont vendus à l'encan. Les domaines seigneuriaux sont dépecés, les châteaux des princes et des fermiers généraux, dévastés ; les bois, abattus ; les peintures, les marbres, les bronzes, les boiseries, les médailles, les cristaux, tout est dispersé. Des bandes noires se forment pour l'exploitation de cette mine. Du moins, le vandaHsme révolutionnaire fournit

des ressources à TEtat, et sert au salut commun. Il décentralise, au détriment de quelques privilégiés, mais au profit d'une classe plus nombreuse et plus intelligente, le bien-être, le luxe le goût.

Le vandalisme moderne est pire ; il démolit ou défigure les monuments du passé pour le plaisir de démolir et de défigurer ; il est stérile en même temps que désintéressé ; les bureaux des Beaux-Arts, en disputent la palme aux bureaux des Bâtiments civils.

Les détails de Paris se sont modifiés, depuis cent ans ; mais non la physionomie générale de la ville et de sa population. « Des affiches partout, décrivent MM. de Concourt ; les murailles semblent bâties en papier... Des fontaines sans eau... Les rues débaptisées, rebaptisées, redébaptisées ; les maisons dénumérotées, renumérotées trois ou quatre fois... » Est-ce en 1795 ? en 1895 ?

En l'an V, les théâtres et les bals publics se disputent la visite d'Effeid Ali Effendi, ambassadeur du sultan. Les femmes, déshabillées à

l'envi, se précipitent pourvoir et pour toucher le Turc ; on raconte dans les journaux ses mots, ses silences, ses petites habitudes. — Ni plus ni moins qu'aujourd'hui pour les fils de beys, d'émirs, de shahs et de radjahs devant qui la Presse fait comparaître pêle-mêle, pour leur faciliter le choix, l'élite féminine de l'Eldorado, du Moulin-Rouge et de la Comédie-Française.

Bruxelles, après Paris, vient d'admirer l'aéronaute Cappaza, tombant des nues en parachute.

L'an IV voit descendre à Monceaux, en parachute, Garnerin, qui n'a plus trouvé que ce moyen de lutter contre son rival Blanchard.

A ces spectacles et dans les fêtes privées, sur les places et dans les salons, aux théâtres,' aux courses, les femmes honnêtes coudoient les filles, flairant leurs parfums, inventoriant leurs toilettes pour les copier. — Nos journaux, boulevardiers publient en deux paragraphes distincts la liste des deux catégories de notabilités : précaution non superflue, même pour le Parisien le plus avisé.

La conversation bête fleurit : sous le Direc-

toire par le calembour, aujourd'hui par « Ta peu près ■).

Le plus corrompn des Directeurs vivait alors, avant de les rédiger pour notre amusement, les Mémoires de Barras. Aujourd'hui, les créanciers impayés de la famille régnante publient pour notre honte le Mémoire de Barat (1).

Les doctrines matérialistes et les préoccupations matérielles conduisent au culte du corps : culte exclusif, culte unique. Il y a cent ans, on le célébrait au Champ-de-Mars par des Jeux olympiques, à l'hôtel d'Orsay par les Jeux gymniques, à Bagatelle par des courses à cheval, à Monceaux par des courses à pied.

Le sport sévit de nouveau sous toutes les formes, et nous sommes rebattus de lendits et de stades, de tennis et de football, de tuh, de cyclisme, de champions et de records. Les empiétements de l'écurie sur la vie nationale déchaînent encore V anglomanie.

(1) Relatif au Sieur Belluot, beau-père de F. Faure, président de la République, et forçat contumax.

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Les femmes s'en mêlaient : elles s'en mêlent. Les « merveilleuses » avaient choisi le métier de cocher ; il fallut prendre des arrêtés rigoureux pour leur interdire d'accrocher ou d'écraser leurs contemporains. Elles les écrasent maintenant à bicyclette. Ce sont des arrêtés mort-nés que M. Lépine essaye de promulguer, pour les empêcher de se travestir en zouaves et d'en propager les mœurs trop africaines.

La Tallien portait des bagues aux doigts de ses pieds nus : elles ornent de bracelets les pattes de leurs caniches. Tout Paris était anxieux d'apprendre si Mme Hamelin ferait passer ou renaître la mode de mettre une chemise : Paris veut savoir si la belle Mme... condamne définitivement ou tolère encore le corset.

Traîné dans un wiski bleu, Coppe, artiste, allait chausser lui-même ses cothurnes aux divinités du jour, pour vingt écus : l'ondulateur de nos déesses, à cinq louis la séance, vole dans un coupé à deux chevaux et ne gravit que l'escalier d'honneur.

Théis Pipelet démontrait péremptoirement aux

muscadins l'égalité des sexes, ou plutôt l'infériorité du mâle : nous applaudissons, dans ce rôle, VAvant-C ouvrière, la Ligue des droits de la femme, Mme Potonié-Pierre, Mme Paule Minck, Mme Pognon.

Le Directoire importe la valse. A la place de la vieille danse gracieuse, compassée, décente, la valse livre la femme à son cavalier dans une étreinte plus longue, plus énervante, plus raffinée qu'aucun embrassement ; les robes à la Vénus, les robes Illusion suppriment tout obstacle à l'intime union ; les mères et les maris suivent d'un œil complaisant l'évolution des couples... Nous valsons toujours ; les toilettes de nos contemporaines sont un peu moins sommaires par en bas : mais elles se rattrapent en haut. Pour l'exhibition d'ensemble, nous avons innové : c'est aux bains de mer que nos femmes et nos filles posent en costumes mouillés, c'està-dire un peu plus nues que sans costumes, devant les monocles, les jumelles et les objectifs d'amateurs. Les mères et les maris, d'ailleurs, n'ont pas changé.

Sous le Directoire, Liardot invente l'Agence matrimoniale ; ses concurrents la perfectionnent ; ils procurent des renseignements, et des rendez-vous d'essai loyal ; ils font des offres dans les journaux. Les feuilles d'aujourd'hui ont conservé cette rubrique ; elles ont seulement ajouté aux propositions matrimoniales des propositions extra-matrimoniales, souvent étranges, quelquefois plus qu'étranges.

Le Directoire, pour corser les attraits du mariage, garantit toutes les facilités d'en sortir il consacre les combinaisons de divorce les, plus commodes. Le divorce pour tout grief, le divorce sans grief. Il fait du mariage une libre union, à l'année, au trimestre : on se prend, on se quitte, on se reprend... Nous n'avons rétabli qu'un divorce étroit ; aussi ne brise-t-il encore par an que huit mille mariages ; mais nous allons l'élargir. M. Paul Hervieu, par les Tenailles, a réclamé le droit de répudiation unilatérale au premier caprice ; M. Henry Fouquier demande depuis dix ans le rétablissement du Concubinat romain. En attendant, les jurys parisiens ont solidement fondé le droit de suppression mutuelle par

le revolver, qui vaut bien la répudiation. Comme en l'an VI, on se prend, on se quitte, on se retrouve amants. Le premier mari de Thérèse Cabarrus, au divorce, refusait de lui rendre une parure en disant : « Je la garde pour vous la donner quand vous serez ma maîtresse ». Et les femmes de Forain murmurent à leurs anciens conjoints : « Tu ne les regardais pas comme ça, quand nous étions mariés ».

Les Lycées du Directoire sont peuplés de professeurs pour dames. Au cours de morale de Demoustiers, les chères belles se récrient et se pâment ; c'est Marivaux pédagogue ; c'est Gentil- Bernard prédicateur. Dans notre Sorbonne, grâce à Dieu, l'héritage de Bellac n'est pas demeuré vacant.

Le Directoire est anticatholique ; mais il n'est pas anticlérical. Il s'est donné le droit de fusiller les prêtres non-jureurs dans une infinité de cas ; il en fusille sept à Besançon seulement ; il en incarcère ou déporte à la Guyane quelques milliers. Mais il institue des fêtes dont il exige

la stricte observation ; il célèbre pieusement l'anniversaire du 21 janvier, et même — comble de l'impudence ! — l'anniversaire du 18 Frucetidor. Il commande le chômage du décadi. Aux cérémonies civiques, accompagnées de chants, d'acclamations et d'imprécations réglées comme un ballet d'Opéra, les fonctionnaires sont contraints d'assister exactement avec leurs familles. Cependant le Calendrier républicain tombe vite en désuétude ; la décade est méconnue ; malgré les menaces, c'est le dimanche que le peuple chôme jusque dans les ateliers de l'Etat. Aux Cinq-Cents, Leclerc prononce un discours | sur l'utilité d'une religion civile et proclame que l'homme est « un animal religieux ». Les maîtres de pension, chargés d'expliquer la Constitution, font savoir sur leurs prospectus qu'ils enseigneront « la religion, seul fondement inébranlable de la morale ». Le vil La Harpe, d'abord courtisan et clérical, puis jacobin enragé sous la Convention, redevient chrétien, un chrétien enflammé, un vrai Polyeucte. L'évêque Camus, chef du clergé constitutionnel, remet le corps de sa fille aux prêtres réfractaires.

Alors Parny écrit la Guerre des Dieux, et la Religieuse de Diderot voit enfin le jour. Mais les couvents se repeuplent ; les offices catholiques recouvrent leurs pompes ; les prêtres insermentés osent paraître en costume ecclésiastique, et saint Antoine de Padoue recrute des clients parmi les créanciers de l'Etat.

Dans ce temps-ci, l'anticatholicisme n'a pas davantage exclu certain cléricalisme, bizarre et fanatique. Les traditions et les moeurs ont triomphé des desseins politiques. En dépit des lois essentielles et des préfets substitués aux recteurs, des instituteurs communaux ont fait tambouriner dans les villages « que leur école n'était point une école sans religion » et qu'ils feraient réciter le catéchisme. Des coryphées de l'athéisme se sont agenouillés sous la bénédiction d'archevêques rebelles. Des politiciens prêtrophages sont morts en odeur de sainteté.

Richepin lance au ciel ses Blasphèmes et les Chambres votent, revotent, aggravent le droit d'accroissement. On commence à le percevoir. Mais les Congrégations non autorisées bâtissent des chapelles pareilles à des cathédrales ; d'im-

menses pèlerinages s'acheminent vers Lourdes ; la Savoyarde traverse la France pour être suspendue au Sacré-Cœur, qui domine Paris.

L'astronome Lalande présidait la Société des Hommes-Sans-Dieu : Marcel Sembat célèbre des baptêmes révolutionnaires à la Maison du Peuple. Le Directoire a vu la théophilanthropie de Lareveillère-Lepaux ; nous voyons le bouddhisme montmartrois, le Sar Peladan, et l'ascension Ad rosam per crucem, de la Rose-f-Croix.

Le théâtre et les histrions prennent, dans les deux fins de siècle rivales, une importance démesurée. Sous le Directoire, le théâtre Louvois, le théâtre Feydeau, le théâtre de la République et rOdéon détournent le gouvernement de sa besogne politique ; on règle au Conseil des Ministres les augmentations et les diminutions de gages, les liquidations de sociétés dramatiques, les réceptions, suspensions, interdictions, de comédies ; c'est à la table des Directeurs, — non de théâtre, mais de la France, — qu'on essaie de réconcilier les troupes rivales ou les artistes brouillés. Le public s'émeut à la tentative de

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suicide de Mlle Desgarcins ; surtout il s'intéresse à l'alcôve, à la lingerie, à la progéniture de Mlle Lange ; il délibère s'il gardera son estime à Mlle Raucourt, qui affiche un luxe insolent dans son palais, tandis que son père se jette par la fenêtre pour ne pas mourir de faim. Les auditeurs d'EUeviou interrompent sa romance pour pleurer avec lui sur ses malheurs domestiques. Nous ne discutons pas avec moins de passion s'il faut absoudre Mlle Cassive ou Mlle Otero de n'avoir pas cédé assez promptement pour sauver la vie à quelques nigauds tragiques. De nos illustres comédiens, les uns sont les confidents et les conseillers des tribuns démocrates, les autres sont les commensaux des grands seigneurs et des héritiers présomptifs. A la place de Garât, nous dégustons Yvette Guilbert ; à la place d'Ange Pitou, Nini BuSet.

En l'an III, sous la colère des soixante clubs de Paris, l'obscur Ducancel faisait jouer impunément V Intérieur des Comités révolutionnaires ; notre République, à nous, interdit le Thermidor de M. Sardou.

Comme au Cercle de l'Harmonie les petites

filles des Merveilleuses allaient se dégourdir aux proverbes impudiques de Volange, nos petites filles vont apprendre de Miss Helyett l'intérêt d'un « joli tableau d'amateur ». Nos femmes honnêtes courent des Demi-Vierges au cabaret de Bruant, avant de souper au Rat-mort ; elles s'applaudissent elles-mêmes dans les Viveurs. On déshabille savamment, on couche, on baigne des actrices sur toutes les scènes. Et Britannicus remanié doit bientôt montrer Junie « dans le simple appareil... »

A l'ancien Palais-Royal se pressaient les muscadins, les joueurs, les voleurs, les souteneurs et les filles ; la goinfrerie, la prostitution, la roulette étalaient côte à côte leurs enseignes les plus alléchantes. Les tripots, les marchands de comestibles, les lupanars, les boutiques de pamphlets et de romans graveleux attiraient la cohue ; dans les cafés péroraient les futurs hommes de gouvernement.

Aujourd'hui, le Palais-Royal est désert ; la pluie même ne décide plus les passants à se réfugier sous ses mornes galeries. Son ancien

contenu s'est répandu sur les boulevards, où les balcons illuminés indiquent à la file des tables de baccara, où les trottoirs entiers sont submergés par la galanterie de rencontre. Insuffisants pour contenir tout un peuple, les tripots ne sont plus ouverts qu'aux initiés ; il ne faut rien moins que la plaine de Longchamp et l'énorme claque-dents du Pari Mutuel pour la multitude des joueurs indigents voués à la paresse, à la débauche, au dégoût du travail, au vol, au suicide. L'obscénité illustre les murailles.

Les vices humains sont éternels ; mais la diffusion des plus répugnants et la pratique avouée des plus sales est, dans une société, le sûr indice de la décomposition. La santé sociale se manifeste par la dissimulation, même hypocrite, des tares et des plaies. La corruption sociale se trahit par l'indulgence que rencontrent les dépravations, par la curiosité ouverte qu'excitent les perversions monstrueuses. L'impudeur et l'inconscience caractérisent à la fois l'âge du Directoire et le nôtre.

On se rue au plaisir ; il faut jouir, le plus vite et le plus fort possible.

Mais sous le Directoire, c'était pour compenser un arriéré de privations, de contrainte et de souffrance ; l'être humain se dilatait, pour avoir été trop comprimé ; l'avenir inspirait confiance, ne pouvant être pire que le passé.

De nos jours on veut jouir par provision, dans l'incertitude d'un lendemain dont on n'attend que des catastrophes, politiques, sociales, nationales. On veut avoir vécu avant qu'il ne soit trop tard. Le plaisir est inquiet, nerveux ; les lieux de plaisir paraissent lugubres ; et les foyeux fêtards ont ordinairement l'air déguisés (c en Un qui s'embête à mort ».

Un trait commun relie les deux époques : le cabotinage. Il faut, pour jouir, une galerie ; qu'elle conspue ou qu'elle applaudisse, il n'importe, pourvu qu'elle regarde. Pas de vrai plaisir sans scandale : la prudente formule de Tartufe suffirait à le perdre auprès d'Elmire.

Au fond, sous le cynisme et les bravades, l'esprit est vain, l'âme est vide.

Le régime ne tient debout que par miracle : parce qu'il ne se trouve personne pour l'abat-

tre. De 1795 à 1799, les rapports de police et les discours politiques signalent « le sommeil léthargique de l'esprit public ; qu'une torpeur effrayante s'est emparée des esprits ; qu'on s'habitue à ne rien croire, à ne rien sentir, à ne rien faire ». Des milliers de lois et de décrets s'entassent, inutilement violents, impuissants contre la force d'inertie universelle.

lie scepticisme et l'apathie de ce temps-ci déconcertent une seconde fois l'observateur. Les cataclysmes financiers, les déroutes de la Justice, les naufrages de l'honneur, même les hécatombes coloniales n'éveillent rien dans l'âme populaire, rien qu'une badauderie scandaleuse et qu'une perpétuelle gouaillerie.

On attend.

Barras s'arrangeait avec le comte de Provence ; Louis XVIII lui promettait l'absolution et douze millions sonnants. Mais Sieyès cherchait « une épée ». La foule aussi : seulement elle n'apercevait pas encore, en 1795, qui serait César. L'année suivante, elle fut fixée par cette merveilleuse campagne d'Italie... où Bonaparte

exécuta point par point, étape par étape, le plan tracé cinquante ans plus tôt par le maréchal de Maillebois.

Ceux d'aujourd'hui sont plus perplexes.

Leur pensée intime se trahit à chaque instant. Dans les écrits, dans les harangues, des hommes qui fulminaient autrefois à tout propos contre les coups d'Etat se réservent sagement. Ils se gardent à carreau. Ils ne veulent rien lâcher qui puisse, demain, les faire exclure d'une combinaison. Ils se contentent de huer la mémoire du général Foy et de décerner l'apothéose aux généraux du Deux-Décembre : ils se désignent, ils s'offrent à l'Inconnu.

Mais l'Inconnu les fait languir.

Pour tromper l'attente, on évoque des spectres. Chaque année, chaque saison voit tirer de l'oubli quelque gloire qu'on offre aux adorations de la foule. On exerce les échines à se plier.

La France ressemble aux vieilles femmes qui ont été souvent t«imées, qui voudraient l'être encore, et qu'aucun homme ne regarde plus. Elle fouille ses tiroirs pour y trouver les portraits de ses anciens amants ; elle les contemple, elle

soupire, elle se trouble... De grâce, encore un !

Un général ? Il n'y a plus de généraux de trente ans. Des vieillards usés par quarante ans de fatigue et de discipline déprimantes ne peuvent ni réussir, ni même tenter un pareil coup. Plus jeune que les autres, Boulanger était déjà périmé : il l'a bien fait voir.

Un amiral, peut-être ? Ce serait neuf, en Europe. On en connaît un, sur le nom de qui se sont comptés dernièrement les amateurs de pronunciamientos... brésiliens. A défaut de victoires, on est prêt à lui tenir compte de ses catastrophes ; les parlementaires lui savent gré surtout de l'insolence avec laquelle il traite leurs délégués, et refuse de rendre au Pouvoir civil les comptes du Pouvoir militaire. Mais chaque fois qu'il s'ébranle, il échoue: (Amiral Gervais).

Un civil, alors ?

On demande une Volonté ; on demande une Probité (1).

(1) Cette solution, suggérée en 1896, perd aujourd'hui de sa valeur. Il semble bien que le rôle des individus est uni et que, dans l'ordre politique ou dans l'ordre économique, les collectivités seules exerceront une action sur les événements.

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Une Volonté, c'est rare ; un honnête homme, c'est rare. Un honnête homme avec une volonté, sans doute on n'en fait plus.

Cest en 1894 que nous écrivions les pages suivantes. Le lecteur jugera si elles étaient prophétiques.

LUTTES POLITIQUES ou GUERRE SOCIALE

Les anciens partis politiques désarment ; ils semblent près de disparaître. De leurs troupes débandées, dispersées, trahies ou transfuges, quelques débris fidèles subsistent encore, qui tiennent la campagne sans espoir, par point d'honneur. On leur crie de toutes parts : « Bas les armes ! rendez -vous ! ne prolongez pas une résistance vaine. Il ne s'agit plus aujourd'hui de la forme ou des principes du gouvernement, mais de l'existence même de la société. Plutôt que de faire par vos divisions le jeu de ses

ennemis, unissez-vous à ses défenseurs. Les luttes politiques sont finies ; la guerre sociale est ouverte. »

Or, du moment qu'on prétend ainsi distinguer entre la conservation sociale et l'observation de certaines doctrines morales, philosophiques, politiques, on ne désigne plus par le mot Société qu'un ensemble d'intérêts matériels. Du moment qu'on fait abstraction de toute conception théorique, de toute passion spéculative, on n'entend plus par l'expression ordre social que le mode actuel de répartition de la richesse. Quand on convie les « libéraux », les monarchistes, royalistes ou impérialistes, à se fondre dans l'armée de la défense sociale, on leur propose, en somme, de ne plus guerroyer pour des chimères et de combattre désormais pour des réalités : pour la 'propriété des propriétaires, pour le capital des capitalistes.

C'est franc. Mais c'est maladroit.

Les intérêts matériels que menacent le socialisme légal ou la révolution violente avaient jusqu'ici bénéficié d'une confusion. Leur sécurité était garantie par la puissance des idées

qu'on écarte avec dédain. Une infinité de citoyens, qui ne songeaient, au fond, qu'à servir la liberté, la paix publique, une croyance religieuse, un idéal politique, un système politique, concouraient, en fait et par voie de conséquence, à la protection de « l'ordre de choses )\ En repoussant la violence pour sauvegarder les droits et la dignité de leur conscience, ils sauvegardaient aussi les châteaux, les hôtels et les co£fres-forts.

On veut aller au fond de la situation, l'éclairer, la rendre plus nette : on la rendra bien périlleuse.

Une comparaison fera saisir la différence entre ce qui se passait hier et ce qui se passera demain.

Les entreprises coloniales n'intéressent directement, dans la nation, qu'un petit nombre de personnes : les armateurs, les commerçants exportateurs, des industriels, des soumissionnaires de grands travaux. Jadis, notamment et Angleterre, ceux qui devaient recueillir le bénéfice des conquêtes et des établissements exotiques en faisaient les frais presque seuls. Il se

formait des associations de marchands et de capitalistes, comme la fameuse Compagnie des Indes, qui prenaient à leur charge les armées et les flottes nécessaires à l'exécution de leurs desseins. Les recrues ne manquaient pas : il y a toujours en foule, dans nos sociétés, des énergies disponibles qui cherchent à s'employer, que l'inaction pousserait au crime, et qu'une tâche honorable peut tourner vers l'héroïsme. Les trafiquants, riches de profits énormes, payaient leur prix les existences d'hommes dont ils avaient besoin. Les actionnaires risquaient leur argent, les aventuriers risquaient leur peau : les gains, équitablement, devaient être partagés. Les Clive qui ont conquis l'Inde à l'Angleterre n'en sont pas moins honorés dans leur patrie pour avoir fait leur fortune en édifiant celle de leurs concitoyens.

Depuis, les marchands ont trouvé un moyen plus économique d'arriver au même résultat ; ils gardent pour eux tout le profit. On a voté des lois qui astreignent les générations entières au service armé, pour la défense du sol national ; le caractère universel, personnel, obligatoire,

du service militaire, indique assez clairement qu'il a pour but exclusif la sûreté de nos foyers, l'intégrité de la patrie. Par une ruse très simple, par une exploitation trop habile du sentiment le plus noble, on applique à des intérêts particuliers le sacrifice consenti en vue de l'intérêt général.

Si des armateurs, ou la Compagnie du port de X..., ou la Compagnie du warf de Z..., publiaient qu'une expédition coloniale est utile à leurs affaires et demandaient des volontaires pour l'organiser, les engagements afflueraient. Des milliers de jeunes hommes que l'ennui consume et que l'inertie forcée désespère voudraient courir aux aventures, aux dangers, aux émotions ; ils vendraient leur sang. Mais il faudrait le leur acheter assez cher. Alors intervient le gouvernement. Après entente, à des conditions qui demeurent ignorées, il se substitue à la Compagnie du port, à la Compagnie du warf ; il déclare que la patrie est en jeu, que « le drapeau est engagé. » A ces mots, les Français vont se faire tuer partout, et gratis. Les frais accessoires sont supportés par le budget, c'est-à-

dire par tous les contribuables. De la sorte, il n'y a pas de mise de fonds pour les hommes d'affaires : aucun risque, et tout bénéfice net.

Tel est l'avantage d'une combinaison qui montre aux hommes une Idée au lieu de leur laisser voir des Intérêts derrière le drapeau. Us ne serviraient pas gratuitement les intérêts ; ils meurent gratuitement pour l'idée.

Jusqu'à présent, les privilégiés peu nombreux qui détiennent presque toute la richesse sociale par suit^ de hasards heureux ou d'usurpationt impunies, avaient employé ce stratagème. Ili fomentaient les luttes poHtiques, ils feignaient de s'y passionner pour y passionner la multitude. Ils compliquaient adroitement la question sociale simple, éternelle, qui se retrouve au fond de toutes les querelles de l'humanité. Au nom de la Foi, de la Justice, de la Liberté, d'un© Opinion, ils recrutaient des soldats ardents qu'une illusion généreuse aveuglait, et qui se dévouaient au maintien d'une certaine organisation matérielle, financière, économique, eu croyant se dévouer aux plus hauts principes.

Ceux mêmes qui profitaient de cette iilusioH

la dissipent. Troublés par un péril plus pressant, ils trahissent leur terreur en aveux inconsidérés. Ils proclament que les systèmes politiques sont indifférents, que les formes de gouvernement ne signifient rien, que les luttes politiques sont puériles et les partis politiques malfaisants.

Le Ministre des Affaires étrangères d'Italie prononçait naguère une parole qui n'est pas encore tout à fait vraie, mais qui le deviendra sans doute : « Il n'y a plus désormais, disait-il, de questions de nationalités : il n'y a plus que des questions d'humanité.»

Dans un autre ordre d'idées, on nous avertit, en France, qu'il n'y a plus de questions politiques, mais seulement des questions sociales, — ou plutôt une question sociale unique, celle-ci : la richesse restera-t-elle entre les mains de ses possesseurs actuels, ou sera-t-elle répartie à Vavenir suivant des règles nouvelles ?

Les anciens partis politiques, ceux que leurs traditions et leurs principes engageaient à soutenir l'organisation sociale existante, se dissolvent d'eux-mêmes ; ils effacent leur enseigne,

licencient leurs troupes et leur conseillent de s'enrôler au service d'une autre cause. On dit, par exemple, aux adeptes de l'idée religieuse ou de l'idée monarchique : « L'armée de la Religion, l'armée de la Monarchie n'existent plus ; allez-vous-en ; soyez soldats dans l'armée du Capital : c'est à peu près la même chose ».

Or, ce n'est pas la même chose du tout.

Un classement nouveau se fera dans le pays.

Il n'y aura plus des sectaires catholiques et des sectaires athées, — des républicains, des royahstes, des césariens, — des libéraux et de serviles autoritaires.

Il n'y aura plus que deux partis : ceux qui possèdent, et ceux qui ne possèdent pas ; — ceux qui, ne produisant rien, jouissent de tout, et ceux, qui produisant tout, ne jouissent de rien.

S'il est bien entendu que l'Argent renferme et résume tout, que la possession de l'argent tranche tout, que la bataille pour l'argent prime tout, il n'y aura plus que des factions ennemies, acharnées en une basse et furieuse haine.

D'un côté, ceux qui ont de l'argent.

De l'autre, ceux que la privation d'argent prive de tout ; ceux qui se sont heurtés et meurtris contre cet obstacle stupide, odieux, infranchissable : le défaut d'argent ; ceux qui, pleins de belles passions et de forces vives, ont traîné dans la solitude et dans la nuit leur douloureuse impuissance parce qu'ils n'avaient pas d'argent ; ceux qui n'ont pu, malgré toute une vie d'efforts et d'intrépide labeur, ni toucher aux joies les plus légitimes, ni se garantir des plus révoltants outrages, parce qu'ils n'avaient pas d'argent.

Alors, on se comptera.

Le classement nouveau sera d'autant plus vite accompli que, sourdement, il est déjà préparé. Des indices assez fréquents, assez concordants, l'ont révélé. Dans la classe intermédiaire entre celle qui possède à peu près tout et celle qui ne possède rien, un mouvement significatif, s'est produit. Ses principes, ses croyances, ses opinions la retenaient jadis presque entière dans le camp des privilégiés ; elle s'est rapprochée sensiblement de l'autre camp.

Considérez l'Université. Ses membres, par leur

mérite, leur caractère et leur genre de vie, réalisent justement le type de cette classe mixte encore hésitante et qui ne gardera pas la même attitude dans la guerre sociale que dans les luttes politiques. Instituteurs de l'enseignement primaire ou professeurs de l'enseignement secondaire, ils ont en leur pouvoir l'âme de la génération prochaine, par conséquent l'avenir de la Société. . Beaucoup d'entre eux se sont déjà lancés dans la bataille et comptent parmi lei adversaires les plus résolus de l'ordre actuel. Souis des ministères qui se vantaient d'étouffer définitivement le Socialisme, une foule d'instituteurs se sont faits spontanément, à leurs risques et périls, les agents zélés des candidatures socialistes.

Des professeurs de l'enseignement secondaire et de l'enseignement supérieur sont devenus les chefs, les tribuns, les apôtres du parti. Plusieurs ont pénétré dans le Parlement ; un grand nombre sont entrés dans les assemblées départementales et dans les municipalités, où leur culture leur assure tout de suite un rôle de direction. D'autres, retenus encore par des habitudes de

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réserve ou par des raisons de famille et de milieu, •ont impatients de suivre la même voie. Il en est qui n'ont pas nettement conscience de leur conversion et dont, pourtant, le choix est décidé. Méconnus, irrités, souffrants, toute leur modestie ne les empêche pas de les trouver supérieurs au •ort que la Société leur fait.

Certes, ils sont des sages ; ils méprisent l'argent «t les jouissances grossières qu'il procure ; ils ne se baisseraient pas pour en ramasser, dan» une société où l'argent ne remplirait que son office naturel, qui est de payer des orgies, des che- T&ux et des filles de luxe. Mai» ils s'indignent que l'argent achète aussi le crédit, la considération, rinfluence morale, la puissance politique, qu'il humilie le talent, qu'il tienne lieu d'honneur, qu'il triomphe même de la justice, des lois, de l'opinion.

Laborieux, savants, honnêtes et pauvres, ils n'admettent pas que la pauvreté rende stérile» la probité, la science et le travail.

Volontairement ou sans dessein prémédité, ceux qui ne désertent pas leur profession pour la carrière d'agitateurs exercent une autre ven-

geance. Dans les âmes d'enfants qu'ils pétrissent, ils marquent certaines empreintes ; ils y déposent des semences d'amertume, de colère et de révolte qui germeront au choc des premières déceptions.

Le péril socialiste et révolutionnaire n'est pas enfanté par la propagande brutale d'un énergumène dans un club où le commissaire de police le surveille, dans un carrefour où les gendarmes l'empoignent. — Le péril naît du prosélytisme discret des mécontents dans leur entourage, de l'obscure complicité de tant de cœurs ulcérés avec les ennemis de l'ordre actuel. Dans la période des attentats anarchistes, ce n'était pas la fureur de quelques criminels qui devait inspirer l'effroi ; c'était la satisfaction inavouée, même inconsciente, de tous les gens qui gardaient le silence ou qui disaient tout haut : « Quelle horreur ! » et qui se répétaient tout bas le mot du marquis d'Auberive : « Crève donc, Société ! »

Quand un ouvrier croit avoir de sérieux griefs contre son patron et contre l'organisation sociale, il se rend au cabaret, où des alcools empoisonnés

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exaspèrent sa fureur ; il commet alors des violences, ou laisse échapper des paroles interdites. C'est un anarchiste ; on l'arrête, on l'emprisonne ; l'ordre règne et le Capital est rassuré.

Mais si le mécontent est vêtu d'habits bourgeois et capable de réflexion, il ne fait pas d'éclat. Il médite sur l'injustice qu'il a subie, sur les injustices pareilles dont il est témoin. Il ne crie pas ses conclusions sur les toits, mais il s'en inspire désormais dans ses jugements et dans ses résolutions. Sournoisement, il donnera son coup de pioche aux fondements de l'édifice.

Dans une société bien faite, un tel homme ne devrait pas être l'ennemi de la Société. Aussi bien que les régimes politiques, l'ordre social qui prétend vivre doit attirer à lui les individus qui sont une valeur et une force. Une force ne reste jamais neutre, inerte ; elle agit nécessairement. Un homme qui a conscience de sa force voudra toujours se trouver sur la brèche : à la tête des assaillants, s'il n'est pas dans la place assaillie. Donc, il faut l'enrôler dans la garnison ; il faut le gagner et le retenir. S'il essuie un© offense, il la sentira fortement ; pour «n

tir#r vengeance, il fera à% son injurt l'injur» de tous les révoltés ; il utilisera leurs haine» coalisées pour la satisfaction de la sienne.

Quand on veut avoir de bons chiens de garde autour d'une villa riche, on ne les nourrit pas uniquement d'eau claire, on ne leur décoche pa» d'inutiles coups de pied : car ils mourraient de faim, ou se retourneraient contre le maître barbare et lui sauteraient à la gorge. Une société sage, comme un gouvernement avisé, ne s'aliène que les vaniteux impuissants dont la rancune est sans danger.

L'état d'esprit du personnel universitaire est celui de tout ce qu'on a nommé la classe moyenne : la plus considérable de la nation, celle qui décide de tout, étant une force intellectuelle en même temps qu'une force numérique, produisant seule à la fois des chefs et des soldats.

Les hommes qui la composent restaient jusqu'ici dans le camp où ils voyaient, avec le capital des capitalistes, leurs propres principes, leurs croyances, leurs opinions, leurs espoirs..

Peu à peu, cependant, ils s'inquiétaient de l'importance croissante, bientôt exclusive, usurpée

par l'Argent. Ils étaient étonnés qu« la licence de tout discuter, de tout ébranler, de tout nier, ne comprît pas la liberté de mépriser l'Argent. Garnison chancelante, ils mollissaient dans la défense de la citadelle attaquée, parce qu'ils ne s'y sentaient plus chez eux. Ils regardaient avec défiance leurs chefs devenus suspects. Ils ne combattaient plus par conviction, mais par point d'honneur, presque par respect humain.

Voilà qu'on les congédie, s'ils refusent de subir un mot d'ordre nouveau.

Des incidents significatifs éclairoissent encore mieux la situation. Dans un pays qui S9 croit démocratique, on a vu le chef de l'Etat (M. Ca$imir Périer) choisi, non comme le plus digne, mais comme le plus riche : parce que sa fortune énorme, sa position industrielle, ses domaines seigneuriaux, le château-fort symbolique bâti pour sa dynastie par un grand rapace féodal, faisaient de lui le type et comme la synthèse de l'ordre social menacé. Vers lui, de tous les points de l'horizon, sont accourus les étatsmajors des vieux partis politiques, jetant leur» armes et leurs enseignes, mais apportant leur

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précieux bagage dans l'enceinte protectrice du nouveau pouvoir ; — oubliant et conspuant leur foi de la veille, pour ne plus former, autour du président de l'Argent, que le parti de l'Argent.

Que peut devenir la grande armée démoralisée par leur défection ? Les étendards qu'elle vénérait et qu'elle suivait aveuglément lui sont ravis ; sa juste colère est provoquée par l'offre injurieuse de servir les misérables Intérêts qu'elle connaît seulement pour en avoir souffert.

Quelques-uns, peut-être, se laisseront séduire. Mercenaires douteux, ils figureront sur les remparts de la forteresse avec le secret désir de les voir emportés. D'autres, timorés, indécis, simples spectateurs de la lutte, feront des vœux pour les assaillants, dont la victoire leur semblera comme une revanche. Et les plus nombreux, mêlés à l'armée d'attaque, monteront à l'assaut des murailles qu'ils défendaient hier, avant qu'on les eût brutalement chassés.

Car s'il n'y a plus de principes, s'il n'y a plus que des intérêts, c'est avec la horde des gueux qu'ils ont des intérêts communs.

Ainsi, la manœuvra qu'on croit décisive pour

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le salut de l'ordre existant doit tourner à sa perte.

Les chefs par trop simplistes qui s'imaginent fortifier la résistance l'auront ruinée. Trop tard ils s'apercevront que les idées, les illusions, qu'ils rejettent comme un embarras, étaient leur sauvegarde. Réduit à lui-même, sec et nu, leur Argent ne saurait se défendre ; il enflamme les cupidités, mais n'inspire ni l'enthousiasme, ni le dévouement.

Le jeu des luttes politiques était une duperie habile ; la franche déclaration de guerre sociale est une irréparable sottise.

Quand on crait : « Au drapeau ! » — des milliers, des millions de champions s'offraient, qui tous pouvaient avoir un drapeau, s'y attacher, y sacrifier leur peine, leurs biens, leur vie.

En criant : « Sauvons la caisse !» — on n© rassemblera que le petit nombre des privilégiés égoïstes, impotents, poltrons, qui possèdent une caisse et quelque chose dedans.

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