‹ Leurs sœursChapitre 10 sur 21 · FINETTE · texte numérisé non relu

FINETTE

intendu le mot, îs la bouche de

au billard avec

JklfA „j. maman; moi je cueillais des feuilles de

' ' lierre pour les compotiers, sur la terrasse

et j'entendais tout. Ils parlaient de Jacques,

EMMA. — Ton ^-^ — 5 FINETTE . — entendu. Quel Jac veux-tu que ce ; J'ai compris q avaient subtilisé de ses lettres... j faisait du tracas * consolait en se fâc es ridicule , ma Tout ça parce qi petite maîtresse..

Dieu, la belle i faire ! Mais à si âge, moi, j'en av; deux! »

emma, avec lion. — Deux!

ton père !

finette, fière. ' il a toujours été autres, papa! C'< pire.

EMMA. — Et ta mère, qu'a-t-elle répondu ?

FINETTE. — Rien. Ça l'a vissée.

emma. — Je n'en reviens pas. Une petite maîtresse !

finette. — Oui. Et tu ne peux pas t'imaginer, dans le ton, dans la nuance avec laquelle papa disait ça, comme il y avait de l'indulgence et même je ne sais quoi de pas fâché. On sentait que ça l'amusait et qu'il en était un petit peu guilleret de fierté.

EMMA. — Oh !

finette. — C'est ce qui fait que la vie me paraît fade et sans sel. Pourquoi n'avonsnous pas de petit maître, nous aussi ?

emma. — Je ne peux pas m'habituer à ce mot. Tu dois te tromper?...

finette. — Non.

emma. — Si. Je vais te le dire comment ça s'appelle. Mais tu ne répéteras pas que c'est par moi que tu le sais ? Ça s'appelle : un amant.

finette. — Mais non, bête. Un amant, c'est quand on est mariée.

emma. — Ah !

finette. — Crois donc ta Finette. Je suis très renseignée, va.

emma. — Alors, tu le prendrais, blond, toi?

finette. — Blond, thé léger.

emma. — Es-tu déjà fixée?

finette. — J'en ai deux ou trois en vue.

emma. — Que je connais ?

FINETTE. — Oui.

emma. — Dis-les.

FINETTE. — Oh non. C'est mon petit secret. Et toi, est-ce que t'as aussi des dévolus ?

emma. — Non, j'en ai pas des dévolus.

Mais je sens que si je cherchais bien...

finette. — Tu trouverais ?

EMMA. — Peut-être. C'est brun qu'il serait, le mien.

finette. — Thé chargé. Il y en a de toutes les couleurs. Quel dommage d'être des filles !

emma. — Oui et non.

finette. — Ça serait amusant, mais à la condition d'avoir aussi la liberté de l'amour. Faudrait que nous ayons le droit comme ces messieurs de recevoir des lettres cachetées à la cire avec une fleur séchée dedans; tiens, pourquoi donc pas ? Et puis, que si on la pinçait notre lettre, eh bien, que ça ne fasse

pas plus de chambard que pour Jacquot, et que maman dise la même chose que papa : « Finette a un petit maître. . . La belle affaire ! Mais à son âge, moi, j'en avais deux! »

EMMA. — Oh ! écoute, c'est pas du tout pareil. Il y a une différence. Moi je sens que je ne trouverais ça guère joli dans la bouche de maman, tandis que dans celle de père, ça passe encore.

finette. — Je suis logique ; toi pas.

emma. — T'es une révoltée, surtout.

finette. — Non. Mais je suis pour les droits de la femme.

emma. — Et de la jeune fille?

finette. — Bien entendu. Je n'ai jamais quitté la maison, j'ai eu dés professeurs, des hommes laïques, eh bien, je les ai tous assommés par ma logique, la logique de ma morale.

EMMA. — C'est vrai. Et tu les as même

tellement assommés qu'ils changeaient constamment.

finette. — On ne les renvoyait pourtant pas.

emma. — Ils fichaient le camp tout seuls.

finette. — Et puis, quoi ! j'ai l'air de réclamer des machines grosses comme des montagnes. Au fond de tout ça, il n'y a pas de quoi fouetter un chat. Mon frère, quand il est avec sa petite maîtresse, à Paris, et qu'il passe avec elle le temps de ses répétitions en ville... quel mal fait-il? Aucun.

EMMA. — Il rate ses répétitions.

finette. — Ça. Je l'en loue. Des répétitions de math... si ça n'était pas fait pour être raté!... Alors! Non, je veux dire qu'ils ne font rien ensemble de bien répréhensible.

emma,. mollement. — Sans doute.

finette. — Tu n'as pas l'air d'en être convaincue? Ils se. promènent dans les quartiers déserts, à pied...

EMMA. — Ou en voiture.

finette. — Dame, si c'est très loin qu'ils vont ? Ils se causent, ils se racontent leurs petites histoires, ils doivent se donner des images, ou échanger des timbres, se dire qu'ils s'aiment bien... Et puis ils se payent des gâteaux chez le pâtissier, ou un verre de coco à une vieille bonne femme... Ils prennent des sapins à l'heure... Ils entrent

ir.

dans les squares, s'asseoir à l'ombre sur un banc... C'est donc bien féroce tout ça?

emma. — Non. Mais... il y a autre chose.

finette, qui devient rouge. — Oh ! je vois ce que tu veux dire! Tu veux dire...

(Elle hésite) qu'ils s'embrassent?

emma ri ose pas dire oui et fait seulement le signe de la tête.

finette. — D'abord, nous n'en savons rien... c'est pas sûr... Nous les accusons peut-être ?

emma. — Non. Je sens... mon petit doigt...

tout me dit que, dans ces cas-là, on doit s'embrasser !

finette, résolument. — Je le crois aussi, là !

emma. — Et s'embrasser même très fort.

finette. — Je te l'accorde. Après ?

emma. — C'est mal.

finette. — Évidemment. Mais enfin, cependant... pourquoi est-ce mal?

emma. — Parce que... je ne sais pas. Il y a du péché là dedans.

finette. — Ça ne doit pas être désagréable.

emma. — Ça, c'est une autre question.

Mais il y a du péché ! Et la preuve, tiens, dans un même ordre d'idées, c'est qu'il, y a des soirs, en été, des soirs où les étoiles filent... Mais non. Tu t moquerais de moi.

finette. — Chérie !

sois gentille.

EMMA. — ... C'est qu'il y a des soirs où, quand je suis couchée et que j'ai la tête posée sur mon bras nu, là, en haut, la joue à l'en- "* v

droit du gras, eh bien... je serais *

très en peine de te dire pourquoi... mais, je m'embrasse moi-même, tout doucement, comme si c'était un oiseau, ou quelqu'un...

et ça me fait un plaisir... à moi d'abord... et puis aussi à l'autre...

finette. — Qui? Quel autre?

EMMA. — Est-ce que je sais, moi? Tu es bonne! C'est des idées... quand on ne peut pas dormir... (Très solennelle soudain.) Mais je sens bien en faisant ça, tu entends,

Finette? je sens très bien que c'est abominable et horrible. Ma conscience ne me trompe pas, va! Elle est logique, elle aussi.

finette. — Tu déraisonnes !

emma. — Non. Et c'est tellement mal, que nous n'aurions qu'à aborder le premier prêtre venu, le curé d'ici, mieux que ça, tiens, Monseigneur qui vient dîner demain en tournée au château, il nous dirait, — j'en suis sûre comme je te vois dans l'herbe, — il nous dirait que c'est tout ce qu'il y a de plus mortel comme péché que de s'embrasser soimême dans ces conditions-là! Alors, juge de ce que ça doit être d'embrasser les autres ?

finette. — Pour sûr que le bon évêque il ferait une fameuse poire si on lui parlait de ça à la table de famille au moment du fromage. Mais dans le fond, il ne nous blâmerait pas...

EMMA. — Oh! mais alors, c'est un mauvais évêque ?

finette. — Non. Parce qu'il en a vu bien d'autres, va. Sois certaine, Emma, qu'il n'est pas arrivé à avoir son bâton de maréchal d'évêque, sans être blasé sur bien des péchés. Et puis, tout ça ne le regarde pas, d'ailleurs,

c'est pas de son domaine, mais du nôtre, du domaine des petites filles qui s'aiment bien. N'est-ce pas, tu m'aimes bien, clochette?

EMMA. — Oh ! mon loup!

finette. — Et pis qu'on se dira toujours, comme ça, tout ce qu'on pense?

EMMA. — Tout, tout, tout.

finette. — Même mariées?

EMMA. — Même.

finette. — Et c'est alors, dame! qu'il s'en passera?

EMMA. —Oh qu'oui!

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Elle sont assises par terre, sur le tapis, devant un grand feu, en hiver. Julie a une poupée couchée dans un petit lit, à côté d'elle.

Julie. — Ça ne t'amuse donc plus les poupées, que dans le temps tu en avais toujours le double de moi et puis qu'à présent il n'y a que moi pour y jouer ?

LOUISE. — Si... mais plus ces poupées-là...

julie. — Quelles ?

LOUISE. — D'autres. J'en voudrais d'autres. Et comme y a pas moyen, je m'en passe.

julie. — Quelles donc tu voudrais de poupées ?

Louise. — Des mâles. Des hommes. Des poupées qui représenteraient des hommes enfants, comprends-tu?

julie. — Ah! oui. Des bébés Enfant Jésus ?

LOUISE. — Non. Pas Enfant Jésus, enfant tout le monde. Des poupées comme les messieurs, quand ils sont en pantalon court.

julie. — C'est drôle. Moi, j'aimerais pas ça. C'est pas des vraies poupées.

LOUISE. — Pourquoi donc ça ?

julie. — Parce que. On ne peut pas les déshabiller, leur faire des chemises...

Louise. — Mais si. La même chose.

julie. — A des messieurs ? Ça n'est guère convenable.

louise. — Allons donc ! Quand nous

serons dames, et que nous aurons des enfants tous les mois, est-ce qu'il ne nous tombera que des filles ?

JULIE. — Tu as raison. Maman m'a dit qu'on ne choisissait pas.

LOUISE. — Il nous tombera bien aussi des garçons. Et nous ne saurons pas les élever; nous n'aurons eu, jusque-là, que des demoiselles. Nous serons des mauvaises . mères de fils.

JULIE. — C'est bien possible. Et, pour la

peine, ils nous feront les cent dix-neuf coups, ils iront au café.

LOUISE. — Nous serons bien malheureuses.

julie. — Mais il n'y en a donc pas, des poupées garçons? Il me semble que j'en ai vu, moi, et souvent, dans les magasins des passages.

louise. — Oui. Mais c'est raté, c'est pas ça. On vend des petits officiers de marine, des petits cochers... mais c'est pas des vrais garçons... Et puis, veux-tu que je te dise?

Eh bien ! j'ai découvert le truc, c'est tout bonnement, madame, des poupées ordinaires, comme la tienne, à qui le marchand a collé des moustaches. C'est des garçons postiches.

julie. — Oh !

LOUISE. — Oui, madame. Et on nous sert ça pour des fils. Tu comprends que moi, je n'en veux pas. Qu'ils les gardent!

julie. — D'ailleurs, tu es grande, tu peux bien te passer à présent de poupées, tu viens de faire ta première communion...

Louise. — C'est pas une raison. Au con-

traire, j'ai jamais eu tant envie de poupées qu'à cette heure. Mais je te répète, de poupées garçons... Qu'est-ce que tu veux? Je déteste les filles, moi. J'espère bien que, plus tard, le ciel ne me donnera que des fils, et puis qu'ils entreront tous à la Polytechnique... ou armateurs. Voilà.

JULIE. — Tu es un homme manqué. Tu n'as pas des troûts de de-

ger nos étrennes. Je ne m'amusais qu'avec ses fouets et ses soldats de plomb.

JULIE. — Et lui, son plaisir, c'était de faire de la tapisserie ou des fleurs artificielles.

LOUISE. — Ne m'en parle pas. Au fond, mon frère c'est une sœur pour moi, et c'est moi sa sœur qui suis son vrai frère. C'est les rôles renversés.

julie. — Oh ! mon Dieu, c'est comme ta mère à qui tout le monde dit que c'est elle qui porte les culottes.

LOUISE. — Oui, papa est une flemme.

julie. — Moi, je ne te ressemble pas. Je suis fille de la tête aux pieds. J'aime mes poupées de tout mon cœur.

Louise, montrant la poupée bordée dans son petit lit. — Qui c'est-il celle-ià qu'est couchée ?

julie. — C'est Pochette.

LOUISE. — Pourquoi est-elle couchée à cette heure-ci ?

julie. — Parce qu'elle a du chagrin.

Louise. — Quel ?

julie. — On vient de la divorcer.

LOUISE. — Bah !

JULIE. — Oui.

LOUISE. — Et qui que c'est qui a eu tous les torts ?

julie. — Elle.

Louise. — Hou ! la laide ! Jamais j'aurais cru ça de Pochette.

julie. — Ni moi. C'était la plus sage, la plus sucrée. Mais voilà. Depuis le mois d'avril qu'on lui a remis une tête, cette enfant n'est plus du tout la même.

Louise. — La faute aussi aux temps que nous traversons, madame !

Julie. — Eh oui, madame, cette décadence de fin-de-siècle !

LOUISE. — Si j'avais une petite péronnelle qui m'ait fait cet affront-là, tu sais, moi, je ne la garderais pas. J'admire ta faiblesse pour Pochette.

julie. — C'est tout de même ma fille, même si elle s'est mal conduite.

LOUISE. — Avec qui a-t-elle oublié ses devoirs ?

julie. — Avec une personne... avec un républicain.

Louise. — Pouah ! L'enfer l'attend.

julie. — Non. Parce qu'elle se repentira d'ici là. N'est-ce pas, Pochette? Elle a bien promis d'aller à Lourdes.

LOUISE. — Il y a un livre là-dessus.

julie. — Sur Lourdes ?

LOUISE. — Oui, un livre jaune que maman trouve épatant et papa ignoble.

julie. — A la maison, c'est le contraire.

Je me rappelle. Il y a écrit dessus quatrevingt-douzième mille.

Louise. — C'est le chiffre des miracles, julie. — Ah bon ! (Un silence.) LOUISE. — Lili !

JULIE. — Quoi donc ?

LOUISE. — Je voudrais avoir des petits garçons.

julie. — Faut que tu sois mariée, ma Lolotte. Ils ne viennent pas avant.

LOUISE. — Si. Quelquefois.

julie. — Allons donc I

louise. — Je l'ai entendu dire. Seulement, pour ça c'est embêtant... il faut...

oh ! non, je ne pourrais pas m'y résoudre.

JULIE. — Dis.

louise. — Il faut être domestique. Sans ça, bernique !

julie. — Ah ! comment sais-tu ?

LOUISE. — C'est arrivé dernièrement à Rosa, la femme de chambre... Elle a eu un fils et elle n'est pas mariée; et j'ai entendu maman qui disait en visite : « Vous savez, ces gens-là, ils ont toujours leurs enfants avant le mariage ! » Ainsi, tu vois ?

julie. — Je ne savais pas ça. C'est drôle.

Pourquoi ?

louise. — Je l'ai cherché dans ma tête.

julie. — Et tu ne l'as pas trouvé ?

louise. — Non. Pas encore.

julie* — Tu me le diras, si ça te vient ?

louise. — Comptes-y. Ça me ferait tant de plaisir, tout de même, d'avoir un petit garçon vivant, et à moi, que je crois bien que, pour ça, j'accepterais d'être femme de

chambre ; mais ici, avec maman, pas dans une autre maison. Si tu avais un petit garçon, comment l'appellerais-tu ?

julie. — Je ne sais pas. Je n'ai jamais pensé, qu'à des filles.

loi/ise. — Moi, je l'appellerais Raoul.

julie. — Tu aimes ce nom-là ?

LOUISE. — Beaucoup. Mon prochain garçon, je l'appellerai comme ça. Quand je suis . toute seule, tiens, j'écris des phrases sur des morceaux de papier... où je lui dis ce qui me passe par la caboche.

julie. — A qui ?

louise. — A Raoul. « Mon cher petit Raoul, je t'aime... Mon cher petit Raoul, je t'attends ! Viens vite. »

julie. — Tu es folle, Mimi. Tu n'as pas la tête comme tout le monde. Arrive dans la salle à manger, il va être l'heure de notre goûter.

louise. — Goûte sans moi, j'ai pas faim.

Le soir de ce même jour, le père et la mère de Louise sont dans

j'ai trouvé sous son traversin. C'est pourtant

clair : « Mon cher petit Raoul, je t'aime.

» Mon cher petit Raoul, je t'attends. Viens » vite ! » Louise a déjà des rendez-vous.

Ça promet ! C'est un monstre que cette petite! Je l'ai interrogée, grondée... elle a pleuré, mais elle n'a rien voulu dire.

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