‹ Leurs sœursChapitre 9 sur 21 · GERMAINE · texte numérisé non relu

GERMAINE

\ — Eh bien, ' quoi! Si on ~~"- nous enten-

dait, on serait très édifié! Il n'y a qu'un directeur de conscience potable pour une femme, voyez-vous ?

RAOUL. — Qui ça?

germaine. — Son mari.

raoul. — Et si elle n'est pas mariée?

germaine. — Elle attend.

raoul. — Est-ce que vous avez grande envie de vous marier, mademoiselle ?

germaine. — Couci-couça. Je vois venir le grain, sans peur ni désir. Je ne suis pas comme la plupart de mes amies qui sont ici, tenez, et qui sèchent sur place qu'on ne leur dise pas encore : « Madame est servie ! »

raoul. — Vous avez le droit d'être très difficile.

germaine. — Pourquoi donc ça ?

RAOUL. — Plus difficile qu'une autre, en tout cas!

germaine. — Encore, pour quelle raison?

raoul. — Parce que vous êtes supérieure.

germaine. — C'est pas vrai.

RAOUL. — Oh! si. Et en tout.

germaine. — Qu'en savez-vous? Est-ce que vous vous y connaissez en supériorité ? Dieu m'en garde. Je n'en veux chez personne, ni chez moi, ni chez le voisin. Et si

jamais je me marie, je vous réponds que ça ne sera pas avec Chateaubriand ou M. Cruizot,

pas outre mesure. Mais ne 1 «^*y-

prenez tout de même pas ça pour une avance.

RAOUL. — N'ayez pas peur, mademoiselle.

germaine. — Quel homme êtes-vouSj

voyons ? Si je vous posais un fort interrogatoire ?

RAOUL. — Je vous répondrais.

GERMAINE. — Et sans mentir?

RAOUL. — Le moins

GERMAINE. — Par exemple ? Une preuve ?

RAOUL. — J'ai cinq chiens.

germaine* — Beaux?

raoul. — Affreux. Dont trois ramassés dans la rue.

germaine. — Bien, ça. Êtes-vous économe?

raoul. — Prodigue.

GERMAINE. — Joueur?

raoul. — Seulement au loto.

germaine. — Êtes-vous nerveux?

RAOUL. — Pas du tout. Je resterais des heures sans sourciller devant de la pierre qu'on gratte.

germaine. — Votre santé ?

raoul. — De fer.

germaine. — Votre caractère?

RAOUL. — D'or. C'est tout un questionnaire d'album, dites donc, que vous m'infligez là? Vous allez me demander aussi, bien sûr, la couleur que je préfère, et mes héros favoris dans l'histoire ?

germaine. — Non. Aimez-vous le monde?

raoul. — Un peu, parce que je suis seul, et que je me rase avec moi-même. Mais je sens bien que si j'étais deux...

germaine. — Ça suffit. Êtes-vous, en

somme, un monsieur de foyer ou de plein air?

raoul. — Les*deux, mais avec celle qui. . . , celle que...

germaine. — Celle dont... J'ai compris.

Vous êtes de ceux qui feraient la fête avec leur femme ?

RAOUL. — Voilà! Juste! La robe de chambre ou la cravate blanche, mais avec ma femme. Rien sans elle.

germaine. — Et les voyages ?

raoul. — Si elle veut, où elle veut, quand elle veut. Bougival ou les Indes, à son gré. Je suis toujours prêt à partir.

germaine. — Et votre fortune? Excusezmoi. Personnellement, pensez si ça m'est égal! Mais j'ai des papa-maman qui prennent très au sérieux ce léger détail.

RAOUL. — On a cinquante mille livres de rente. On en aura cent un jour. Vous n'avez plus rien à me demander? Vous ne cherchez pas à savoir si j'ai eu un parricide dans ma famille ?

germaine. — Non.

RAOUL. — Merci!

GERMAINE. — Maintenant, dites le con-

Hteor ; je m'en vais vous donner l'absolution.

raoul. — Je le voudrais bien. Et si je vous confessais à mon tour?.

germaine. — Ça ne serait pas long. Il n'y a même pas besoin de me questionner. Je vais vous égrener le chapelet d'un seul coup. J'ai dix-sept ans. Germaine-Claire-Louise Mauduit, fille de Mauduit, le grand filateur. J'ai en dot, d'abord, quatre cent mille francs, et puis presque tous les défauts. Je ne suis pas belle...

raoul. — Assez... vous mentez!

germaine. — Je vous défends de m'interrompre.

raoul. — Vous êtes jolie, très jolie...

Demandez-le-moi ?

germaine. — C'est ce que je vous dis, je suis jolie, mais je ne suis pas belle.

RAOUL. — Ah! Et puis, personne n'est beau! Il n'y a que les statues.

germaine. — Je continue. J'ai donc presque tous les défauts, tous même, en y réfléchissant, mais je crois que je ne suis pas méchante.

RAOUL. — Très bonne, très, archibonne !

germaine. — Je pardonnerais à tout le monde, et je suis contre la peine de mort, même pour les anarchistes.

raoul. — Eh bien, pas moi! Des vilains pierrots qui...

germaine. — Chut ! ça n'est plus votre tour de penser. Je suis rangée, un peu avare, je ne suis pas folle du monde et des bals ; mais je sens que j'aimerais le théâtre et les soirées. Je goûte la promenade en voiture et en bateau. J'aime les arbres, le soir ; et les oiseaux, le matin. J'adore la mer quand elle n'est pas au bord des casinos ; je déteste la bicyclette et les véhicules à vapeur. La poésie m'émeut et j'ai horreur des journaux. Ma santé est suffisante et mon caractère égal. Je ne suis pas coquette ni élégante, mais j'ai la coquetterie de la simplicité, c'est peut-être pire. Je tiens à aller à la messe le dimanche, et à faire maigre le vendredi saint. J'adore à l'avance les enfants. J'aimerai bien qui m'aimera autant. J'apporte un esprit qui ne sait rien, et qui a peur de trop deviner, un cœur timide et loyal qui voudrait bien ne

pas souffrir ou du moins pas^tout de suite ; bref, je suis une jeune fille de bonne volonté qui demande à Dieu une simple chose : la paix sur la terre. Mais voilà, ir ne Ta promise qu'aux hommes, « pas aux femmes !

RAOUL. — C'est sans doute afin qu'ils aient le mérite et la joie de vous la donner à leur tour. Vous me voyez très ému, mademoiselle. Voulez-vous m'accorder le prochain cotillon, jeudi, chez les Mallarmant?

germaine. — Je le veux bien.

RAOUL. — Et... samedi, chez les Rumières?

germaine. — Aussi. Vous serez fatigué de moi ?

raoul. — Oh non ! je vous suis reconnaissant au delà de tout. Nous causerons, voulez- vous?... et très sérieusement, très gravement, n'est-ce pas?

germaine. — Nous causerons.

raoul. — Vous verrez. Je vaux mieux que je né suis.

germaine. — Excusez-moi. Ma mère me fait signe de partir.

raoul. — A jeudi, mademoiselle. Je

crois que ma vie est changée. (Il la salue avec beaucoup de grâce; et elle s'éloigne avec une sorte d'hésitation mélancolique sur le visage. On sent qu'elle pense :

Faut-il?)

finette, couchée sur le dos. — Ah! je voudrais rester comme ça, toujours, tiens, sur le dos, et à regarder

Il6 LEURS SŒURS

du bleu de ciel à travers les feuilles, avec un joli ruisseau qui mijote à^mes pieds.

Pas toi ?

EMMA. — Si. Mais...

finette. — Mais quoi ?

emma. — Mais cependant, à la longue, ça me lasserait. Je ne suis pas comme toi, une sentimentale.

finette. — Pire encore que sentimentale, va. Je suis romanesque... Je suis... tout.

Ça ne peut pas se dire jusqu'où je vais.

emma. — Tu parles sérieusement?

finette. * — Je crois bien ! Je suis effrayante.

EMMA. — En quoi?

finette. — En ce que j'ai dans la tête, en ce que je pense.

emma. — A des choses vilaines?

finette. — Non, mais défendues.

emma , sur un ton de reproche . — Finette !

finette. — Ah ! dame ! tant pire. C'est mon mauvais ange. C'est le diavolo I

emma. — Eh bien, ne l'écoute pas, et

parlons d'autre chose. (Un silence.) A quoi c'est que tu penses, dis?

finette. — Ah! ah! Ça t'asticote ?

emma. — Dis, pour me faire plaisir. Nous combattrons le mal ensemble.

finette. — Je pense...

à bien des systèmes... à bien des affaires. Je pense que je m'ennuie, pour mor comme une dame de quaran qu'il me manque je ne sais p et puis que je regrette de :

mon frère.

EMMA. — Pourquoi? Me

FINETTE. — Moi, si. Parc garçons, à notre âge, ils oni leur - 4 k indépendance, ils peuvent sortir seuls, fumer, avoir une clef de l'appartement, et faire tout ce qu'ils veulent en dehors de la maison.

emma. — Tu tiens à fumer?

finette. — Non. Mais le reste.

emma. — Quoi ? Quel reste ?

Il8 LEURS SŒURS

finette. — Ne fais donc pas le bêtot.

Tu devines bien ce que je veux dire !

EMMA. — L'a...

finette. — ...mour. Juste! Les garçons, ils aiment, tout petits, de très bonne heure, ils sont au courant de l'amour dès le collège, tandis que nous...

emma. — Ah! dame! oui, on nous le fait attendre... Mais nous n'y perdons peut-être pas?

finette. — C'est pas sûr. Enfin, à défaut d'être garçon, je trouve que l'éducation des filles est bizarrement négligée dans cette branche-là. On permet tout à nos frères, et rien à nous.

emma. — Qu'est-ce qu'on leur permet donc tant que ça, voyons ?

finette. — Tout. Pourvu que ça ne se sache pas trop. On ne leur permet pas, si tu veux, mais on le tolère ; ça revient au même. Eh bien, on devrait nous traiter pareil ; c'est pas de jeu !

emma. — Finette, écoute donc I

finette. — Quoi ?

EMMA. — Dis un peu tout bas ce que tu voudrais, si on nous permettait d'avoir le même genre de vie que nos frères ?

finette, gênée, — Ah! je ne sais pas si je peux...

emma. — Je t'en prie... pour que je voie si c'est la même chose que ce que je pense ?...

finette. — Tu y as donc pensé aussi, cachottière ?

EMMA. — Quelquefois, le soir.

finette. — Moi, tout le temps. Eh bien, je voudrais... Tu ne vas pas te moquer de moi?

EMMA. — Mais non.

finette. — Ni répéter jamais à personne ?...

emma. — Tu es folle. C'est sacré. Tu voudrais?...

finette.. — Avoir un maître.

EMMA. — Hein? Comment dis-tu?

finette. — Avoir un maître. Je voudrais pouvoir me choisir un maître, un petit maître.

■ Quel drôle de mot ! Qu'est-ce

rme tii vas inuoriter?

- Sans doute , res ont des maîie dis que nous, ça ne serait que tout naturel si nousavionsdes maîtres . Moi , je le prendrais blond.

EMMA. — Oui.

Et tu es sûre que ça s'appelle comme ça?

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