AVANT LES VACANCES
JEANNE. — Tu pars bientôt ?
ADRIENNE. — A la fin du mois.
JEANNE. — Tu vas aux Pleureurs ?
adrienne. — Comme tous les ans. Viens nous y voir.
Jeanne. — Je ne peux pas, mes parents me mènent à l'eau salée. Ils sont toqués de la mer.
adrienne. — Tant pis. Les Pleureurs t'iraient assez. Tu sais pourquoi ça s'appelle de ce nom?
jeanne. — Tù me Tas dit : à cause des saules qui bordent les douves...
adrienne. — Oui, des saules étonnants, des saules de décors pour « l'acte d'Ophélie ».
JEANNE. — Ça doit être charmant ?
ADRIENNE. — Mieux. C'est triste. La rivière est au moins aussi vieille que le donjon. Elle fait sa couleuvre tout autour du château, et puis elle s'en va au diable. Et verte, profonde, avec un air de passé perfide et lointain dont tu ne peux pas avoir idée. Il y a eu des gens noyés dedans, autrefois, je te le garantis, des gens en petit maillot et en toquets à plume qu'on jetait le le matin, pouf! par la fenêtre de la grosse tour, à l'heure où l'alouette chante.
jeanne. — Ça me ferait peur.
adrienne. — Moi pas. Je rêve. Il me semble que c'est moi qui ai donné l'ordre,
Jf. la veille, à un intendant qui
a dfls o-ants noirs brodés, un
i obéit et ne parle
■ — Tu aurais aimé époques -là ?
:E. — Je crois bien.
: pour le Seizième. Je f au monde vers 1560.
renu, réglé. Et puis...
blîée, j'ai raté mon ne sais pas bien ce vé... Bref, je n'ai été "culatîon que quatre trop tard. C'est bien Tu ris ? Tiens, ce que dis est tellementvrai, . y a aux Pleureurs des portraits de ce temps-là... des portraits de femme...
JEANNE . — Eh
bien?
ADRIENNE. — Je leur ressemble.
JEANNE. — Toi?
ADRIENNE. — Mais oui , moi. Il y en a surtout un, dans la salle à manger, le portrait d'une princesse de Lorraine, coiffée en racine droite , qui sourit d'un sourire mortuaire , avec un grand front , des yeux bleu pâle qui regardent de côté, un peu inquiets, comme si on ouvrait tout à coup une porte qu'il ne faut pas, et puis, au cou, trois rangées de perles... à reflets de plomb... des perles gâtées. Tu jurerais que c'est moi.
C'est pour cela que papa l'a acheté. Il dit que ça lui donne la chair de poule.
JEANNE. — Vous devez vous amuser, dites donc, aux Pleureurs ?
adrienne. — On ne s'y ennuie pas. Moi, du moins. D'abord, j'ai l'adoration des bois frais, des feuillages mouillés, des paysages humides et sombres... Notre terre est ainsi.
Même par des semaines de soleil, il a toujours l'air d'y avoir plu... Et puis, ce qui fait surtout, pour moi, le charme des Pleureurs, c'est que j'y oublie les hommes.
jeanne. — Quels hommes?
adrienne. — Ceux que nous voyons à r .utèce. Il n'y en a pas d'autres, malheureusement, 'en
SE, — Mais tes 3S ?
tes cousins ? — tes
très nombreux.