MAUVAISE FRÉQUENTATION
Chez les Champier. Deux heures de l'après-midi Berthe et Madeleine sont seules dans un petit salon.
berthe. — Moi, de toute la famille, je ne crains pas de le dire, c'est mon frère que je préfère.
madeleine. — Plus que tes parents?
berthe. — Plus. C'est pas dans la règle, je le sais bien. Mais tant pis.
madeleine. — Il est gentil avec toi ?
berthe. — Je te crois, qu'il Test ! Et depuis toujours ! Quand j'étais petite et qu'il n'était pas grand, il était tout le temps mon esclave. Il me peignait, il me faisait ma natte, il me portait mes paquets, il raccommodait mes poupées ; et quand on jouait aux guides, c'était toujours lui le cheval. ,
madeleine. — Est-ce qu'il t'a battue quelquefois?
berthe. — Jamais, c'est moi qui lui fiche des coups.
madeleine. — Et il se laisse faire?
BERTHE. — Il en redemande. Mais c'est des coups pour rire.
madeleine. — Je t'envie. J'aurais bien aimé, moi, d'avoir un frater, comme le tien, parce que, par minutes, c'est doucement rasoir d'être fille unique.
berthe. — Dis-le à tes auteurs. Il paraît que ça dépend d'eux.
madeleine. — D'eux et de la Providence.
BERTHE. — Surtout d'eux. La Providence n'arrive qu'en serre-file.
MADELEINE. — Oui. Mais voilà, il y a quinze jours,, maman parlait de ce sujet avec madame Dupressis, et elle disait : « Je n'espère plus d'enfants; à mon âge, il est beaucoup trop tard ! »
berthe. — Ah ! Elle disait ça, ta mère.
Eh bien ! alors que veux-tu ?
Faut en faire ton deuil.
madeleine. . — Revenons ton frère.
BERTHE. — ■ Oui. Par instant tu sais, je me demande si je n'e suis pas un peu amoureuse?
MADELEINE. — Oh !
BERTHE. — Pour le bon motif ?
MADELEINE. — Oh ! Berthe
berthe. — Quoi? Tu me con prends bien. Pourquoi n'épouserait-on pas son frère, en somme ? On le connaît. Ça irait tout seul. Moi, je ne conçois pas de mari, parmi tous les jeunes gens que j'ai vus, qui me plairait mieux que Gustave.
madeleine. — Tout ce que tu voudras.
Ça ne se fait pas.
berthe. — Je le sais. Mais c'est ridicule, et je tiens à le crier bien haut.
madeleine. — Enfin, ça ne se fait pas.
Sans quoi, moi, à ce compte-là, j'épouserais papa dans la demi-heure.
berthe. — Ton père ?
madeleine. — Oui, parce que je le trouve excessivement chic, et dix fois plus flatteur avec ses jolis cheveux gris et son gilet blanc que tous les petits navets...
berthe. — J'espère que ça n'est pas pour Gustave que tu dis navet ?
madeleine. — Non. Ça n'est pas pour Gustave.
berthe. — A la bonne heure. Continue.
Et puis d'abord, même si c'était admis que les filles épousent leur père, tu ne pourrais pas te marier avec le tien, puisqu'il y a déjà ta mère qui occupe la place.
madeleine. — C'est vrai. J'avais oublié maman.
berthe. — Enfin, laissons ça. Et comment va-t-elle pour l'instant, ta maman ?
madeleine. — Elle se porte comme l'obélisque.
berthe. — C'est pas comme la mienne* Elle est toujours malade, la pauvre mienne.
M* nra fin£. — Malade pas grave ?
berthe. — "Non. Mais malade embêtant.
Obligée de rester au lit, avec des migraines à crier!
madeleine. — Et qu'est-ce qu'on lui fait pour ça ?
berthe. — On la laisse seule.
madeleine. — Ça la guérit ?
berthe. — Non. Mais le temps passe.
madeleine. — Alors, qui est-ce qui te promène? Ton père?
berthe. — Il est trop occupé.
. madeleine. — C est Gustave ?
berthe. — Juste ! Et si tu savais comme c'est amusant ! Figure-toi : nous arborons chacun nos plus chics vêtements, ainsi que pour une messe de mariage, et puis nous partons, tout seuls, à pied, comme des personnes naturelles.
madeleine. — Où allez-vous ?
BERTHE. — Tout droit, où ça nous chante.
On nous recommande bien d'aller de préférence dans les jardins, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, mais nous ny mettons pas la semelle! Les jardins c'est bon pour les bébés. Nous allons dans les rues, sur les boulevards. Oh ! les boulevards !
madeleine. — Tu les aimes ?
berthe. — A la folie. A cause des magasins. Nous nous arrêtons à tous, surtout aux bijoutiers. C'est inouï, tout ce que je m'offre, en pensée, de colliers, de bagues et d'histoires en diamants. Et Gustave me paye tout ce que je veux.
madeleine. — En pensée aussi ?
berthe. — Bien entendu. Père lui lâche cinquante francs par mois. Tu t'imagines que ça n'est pas avec une pièce de cinquante francs qu'on donne corps aux rêves d'une jeune fille ?
madeleine. — Je m'en doutais.
berthe. — Nous allons à l'hôtel Drouot ; dans les salles de dépêches des journaux où on voit les actualités, et puis dans les passages où il y a des magasins de photogra-
LEURS SŒURS loi
phies d'actrices. Crois-tu qu'elles se font faire en chemise, ma chère ?
MADELEINE. — Ah !
berthe. ■ — Et en jolie chemise ! Nos mères n'ont pas de linge appro- -, i
chant. ■"^V^
madeleine. — Et encore? ^"^rl^,'..
Qu'est-ce que vous faites dehors, x f \i Gustave et toi ? I /
berthe. — Eh bien! '"
je te dis. Nous musons, nous baguenaudons. Pour traverser, il me donne le bras.
Quand nous allons loin, nous prenons un sapin découvert, parce que, des jours, nous cinglons vers les quartiers excentriques, du côté du Temple ou de Montmartre. L'autre se- "V ^
maine, sur le boulevard des *'-'*■ Batignolles, nous avons vu de près des souteneurs.
l62 LEURS SŒURS :
madeleine. — Qu'est-ce que c'est ? Des vilains hommes ?
berthe. — Non. Ils étaient deux qui causaient, en pantoufles, avec une cravate cerise et des belles petites moustaches d'ébène. C'est moi qui les avais vus la première. J'ai demandé, par intuition, à Gustave, si c'étaient ces gens-là qu'on appelait des souteneurs.
madeleine. — Qu'est-ce qu'il t'a répondu?
berthe. — Il a ri! Et puis il m'a dit :
Oui. Seulement, il ne faut jamais prononcer ce mot-là dans le salon de fanlille. Ça ferait un froid au-dessous de zéro.
madeleine. — Mais, en somme, qu'est-ce^ que c'est?
berthe. — Une corporation. Des types qui se soutiennent entre eux. Le mot le dit.
madeleine. — Ah bien, j'y suis! C'est ce qu'on appelle les francs-maçons !
berthe. — Tu dois avoir raison.
madeleine. — Mais oui. Et souteneurs , ça veut dire la même chose en argot. Allons f Je vois qu'en effet vous ne vous ennuyez pas dans vos promenades.
BERTHE. — Q nous sommes fatij nous entrons dar petit café , et nous rafraîchissons. Moi, je prends toujours une menthe à l'eau , une verte, à cause de la couleur. Gustave, lui, il ne sort pas boirait des bocks pendant des hei nous demandons illustrés, qui sont grands bâtons. G le premier la Vi et si elle n'est pas née, il me la pas