‹ Leurs sœursChapitre 14 sur 21 · MADELEINE · texte numérisé non relu

MADELEINE

contez pas tout ç,

BERTHE. — Si.

on saute les détails. i,à. 11 faut

que je te quitte pour aller m'apprêter, parce que tantôt, nous sortons, justement, Gustave et moi.

madeleine. — Avez-vous un projet spécial ?

berthe. — Oui. Le Moulin de la Galette.

Il paraît qu'il y a un bal épatant.

madeleine. — Et si , par hasard, des gens de connaissance vous rencontraient dans le quartier?

BERTHE. — On dirait qu'on monte au Sacré-Cœur , tiens ! C'est porte à porte.

Adieu, mignonne.

madeleine. — Au revoir, chérie. (Elle embrasse Berthe et sort.)

Trois jours plus tard, dans la chambre de M nU! Champier. M. Champier montre à sa femme qui est au lit une lettre qu'il déplie gravement

madame champier. — Tu as un visage bouleversé !

M. champier. — Ecoute ça. Tu vas être juge. Voici ce que m'écrit M. Châtaignier, le répétiteur de droit de Gustave :

« Monsieur,

» Vous m'excuserez de venir troubler votre quiétude, mais, père moi-même, c'est à un père que j'écris. Jeudi dernier, j'avais accompagé madame Châtaignier au Sacré- Cœur qu'elle désirait visiter depuis bien longtemps, et je redescendais, encore tout ému par le spectacle de ce grandiose édifice, quand j'aperçus à l'entrée d'un bal mal famé, trop tristement célèbre, M. Gustave luimême, et qui n'était pas seul. Il donnait le bras à une de ces nombreuses fillettes dont le quartier pullule, et il n'y avait pas d'équivoque possible. Bien qu'il faille avoir une grande indulgence pour les écarts de la jeunesse, j'ai pensé qu'il était néanmoins de mon devoir de vous avertir, surtout si vous réfléchissez que voilà deux fois déjà que M. Gustave est refusé à son premier examen, ce qui n'arrive jamais aux étudiants que je prépare.

t> Je vous prie de croire, monsieur, à mes sentiments d'infini respect.

*> Raoul Châtaignier,

» Docteur en droit romain et en droit canon. »

MADAME CHAWWER. — Je n'y comprends rien. Voyons I qu'est-ce q«fe c'est que cette femme ?

m. champier. — Mais c'est sa sœur, ma bonne!

madame champier. — Berthe !

M. champier. — Mais oui ! C'est le jour où ils sont sortis ensemble, soi-disant pour aller au Sacré-Cœur.

madame champier. — Et c'est sa sœur que Gustave a emmenée?...

m. champier. — * Au Moulin de la Galette !

Parfaitement. C'est sa sœur, notre fille Berthe, que Châtaignier a prise pour une petite du quartier I

madame champier. — Oh ! j'en suis confondue... j'en suis... Si on ne peut plus laisser à présent un frère et sa sœur...

m. champier. — Eh i non ! Ma pauvre femme, on ne peut plus. Voilà le moment venu où il faut les séparer, parce que tu vois ?... ils se compromettent et ils se font du tort l'un à l'autre... Gustave — pour les gens qui ne connaissent que lui — a l'air d'être avec une petite...

MADAME CHAMPIER. — Oh! tais-toi!...

Tu me contraries.

M. CHAMPIER. — ... Et Berthe — pour les personnes qui ne connaissent pas Gustave — a l'air de se balader avec un tout autre que son frère... Ah! c'est gentil, le genre et les façons de la jeunesse, par le temps qui court ! Moi, jadis, on aurait pu me rencontrer avec ma sœur, oh! il n'y avait pas d'erreur, on ne s'y serait pas trompé.., Tandis qu'aujourd'hui. ./Allons... ça va bien!

Chez Joséphine d'Épervan. Dans sa chambre, son jour de réception; car les jeunes filles, à présent, ont « un jour ».

JEANNE, à Joséphine. — Et que lfcs-tu, en cette fin de siècle?

JOSÉPHINE. — Ce qu'on me donne. Ce n'est pas à se rouler.

jeannë. — To*§Qurs Walter Scott?

Joséphine. — Toujours ce bon Scott.

blanche. — Par DefaMftonpret?

Joséphine. — Hélas ! oui.

LUCIENNE. — J'ai dévoré tout ç%, dans le temps, quand j'étais petite et que jo tétais! (A Joséphine.) Ça ne te plaît pas?

Joséphine. — Je préférerais du Maupas* sant : Boule-de-Suif. Il paraît que c'est supérieur?

LUCIENNE. — C'est très curieux.

Joséphine. — Tu l'as lu?

Lucienne. — Non. Mais on l'a lu tout haut, devant moi, à la campagne, pendant un goûter sur l'herbe.

JOSÉPHINE. — Eh bien?

Lucienne. — C'était M. Duroule qui lisait.

Il lisait en mangeant : avec ça, on parlait; j'en ai perdu la moitié.

blanche. — Mais l'autre moitié? Ton avis ?

Lucienne. — Ça ne peut pas se raconter.

Il faut voir soi-même. (A Joséphine.) Tu as tort, cependant, de ne pas aimer ce vieux

Scott. Tu y reviendras plus tard et tu sentiras comme c'est charmant.

JOSÉPHINE. — En quoi?

Lucienne. — C'est un poète. Un poète historique. Avant d'avoir lu VAhhJ in ne me faisais pas une idée d rie Stuart. Maintenant, je la c nais comme si nous avions été ensemble en classe.

blanche. — Moi, j'ai lu Atala, de Chateaubriand.

Vous gobez Chateaubriand ?

LUCIENNE. — Assez. Il déclame bien.

Joséphine. — C'est un drôle de style. C'est écrit en pendule de ministère.

jeanne. — Moi, je me %■

contenterais d'écrire comme ça... Je sens que je ferais bien les lettres aux parents si je tenais la plume de cette façon. Je leur y mettrais des couchers de soleil, des grandes voix... du silence... enfin un tas de belles choses longues... horizontales... Ah! oui...

il est très chic, Chateaubriand!

Joséphine. — Mais il est noblement rasoir.

C'est beau si tu veux. Mais c'est beauassommant, comme une grand'messe sonore qui n'en finit pas. On piétine, on a l'air d'en rester tout lé temps à l'évangile, on ouvre le bec pour se pâmer d'admiration... et puis rien ne sort parce qu'on bâille.

blanche. — Tout ça ne vaut pas Lamartine. Les Lectures pour tous! A la bonne heure ! Voilà ce qui est gentil !

Lucienne. — Mais les Lectures pour tous, ça n'est pas Lamartine.

blanche. — Je te demande bien pardon.

Je suis justement dedans ces jours-ci!

Lucienne. — Tu ne me comprends pas.

C'est de Lamartine, mais ça n'est pas Lamartine, ça ne donne pas la moindre idée de lui, parce que c'est fait de pièces et de morceaux, pour les enfants, les dames quêteuses et les séminaires.

jeanne. — Oh ! Lamartine est donc inconvenant, qu'on le purge?

Lucienne. — Non. Mais il est passionné.

blanche. — Chrétien.

Lucienne. — Ce sont les pires passionnés,

LEURS SŒDRS

mon chéri. Tout se décuple aux pieds de la croix.

JEANNE. — Moi, je VOU- H' [s drais lire Gra \iella. Marnât me dit d'attendi encore un peu.

BLANCHE. — tel qu'il est, j'adc

martine. Nous d rons boulevard 1 Martin, à deux ] square où il j sa statue. Aussi vais souvent i installer avec me Lectures pour tottf.Etalors, quand il y a quelque chose de bien , une phrase qui me traverse, je r

lever le

assis, un peu triste, avec son lévrier

entre les jambes. Tout de suite, je rêve à des vers... je me sens emportée... je m'imagine que je fais de la bicyclette dans du bleu... et si haut!

Joséphine. — Oui. Moi, les vers, qu'estce que vous voulez , ça me fait l'effet de l'orgue de Barbarie !

blanche. — Oh ! Tu n'aimes donc pas l'orgue de Barbarie?

JOSÉPHINE. — Ah! non.

blanche. — S'il est permis ! Le seul instrument qui ait l'air d'avoir du chagrin et me fasse pleurer. . . Ah ! le son particulier de ça ! Que c'est donc déchirant et poitrinaire ! Il ne faut pas avoir de cœur pour s'en moquer.

Joséphine. — Il suffit d'avoir des oreilles.

blanche. — Tais-toi. Et les romans anglais? Qu'est-ce que vous en dites?

Lucienne. — Les couvertures tomate...

Euh!

Joséphine. — Aïe !

blanche. — Je ne déteste pas. Je viens de lire Copperfield !

Joséphine. — Bien oui! l'éternel David!

archiconnu ! Tu dis ça parce que tu as seize

ans, et que tu es encore un bébé... Tant qu'on n'en est qu'à Copperfield, d'ailleurs, il n'y a pas trop de mal. Mais après! ah!

Mylord !

LUCIENNE. — J'ai horreur de la sentimentalité anglaise, pleurnicharde et pincée, fausse comme une dent creuse, et sèche comme un cordage. Ils ont toujours des petits enfants souffre -douleurs, des gros chiens qui lèchent tout le monde, des vieilles dames qui boivent, et qui sont excellentes comme le pudding... Enfin, on sent que c'est voulu et pas naturel. Et puis ils abusent de la neige et des paysages d'hiver. C'est de la littérature de Chris tmas... et de l'art de calendrier! Et avec ça d'un exclusif! Ils voudraient nous faire avaler qu'il n'y a de la neige que chez eux, et que c'est seulement pour eux que le petit Jésus est venu au monde à Piccadilly, afin de racheter l'Angleterre... Eh bien, zut!

Joséphine. — Ah ! que Lucienne a raison !

Tout ça ne vaut pas les Trois Mousquetaires, allez. Vous les avez lus?

JEANNE. — Je crois bien !

Lucienne. — Deux fois, moi.

JOSÉPHINE. — Cinq, moi ! Chaque fois que j'ai été malade... Une infusion de d'Artagnan. Et ça m'a guérie.

blanche. — Moi, j'ai lu tout Dumas père.

JEANNE. — Moi, j'en ai lu quelques-uns.

Il n'y a que la Reine Margot, pour laquelle maman m'a priée d'attendre un peu.

blanche. — Elle te prie toujours d'attendre, ta mère?

jeanne. — Souvent, oui.

Joséphine. — Tu finiras par être en retard.

jeanne. — Non. Je mettrai les bouchées doubles, et je vous rattraperai.

Lucienne. — Je la connais. Avec sa nature, elle nous dépassera!

jeanne. — C'est bien possible. Et c'est pas le père que je me payerai, moi, c'est le fils.

blanche. — Quel fils?

jeanne. — Dumas donc ! Celui qui a fait la Dame aux Camélias. Oh! que j'ai donc envie de lire ça! Je sens à l'avance que je serai folle !

BLANCHE. — On dit qu'il Ta composée à quatorze ans, ma chère! au collège.

Lucienne. — Non... Tu exagères! Plus tard.

jeanne. — Et puis ses pièces! Voilà ce

que je m'offrirai tous les soirs, quand je ne

serai plus jeune fille. D'ailleurs, c'est bien

simple, moi, je ne crains pas de le dire, je

}ue pour aller au

ours.

ït ton mari ? qu'est- :u en feras?

nne. — Je l'invi-

séphine. — Mais il les connaîtra depuis belle heure les pièces de ton Dumas !

JEANNE. — Il

les reverra. Il ne

sera pas bien à

ndre.

Lucienne. — Non, vous n'y êtes ni l'une

ni l'autre. Il t'accompagnera poliment jus-

qu'à ta loge, et puis il fichera le camp dans les coulisses.

JEANNE. — Tu m'ouvres des horizons!

Enfin, n'ayez crainte, je le tiendrai, le jeune homme qui sera mon tyran.

Joséphine. — Je m'en rapporte à toi. Et Bourget, mes petits loups, vous n'en avez pas envie?

BLANCHE. — Moi, si. J'ai lu des vers de lui, des vers onduleux, un peu tristets, pas trop, tout à fait à mon goût. Je sens que j'aimerais aller avec cet homme-là dans les musées.

jeanne. — Et, en connaissez-vous un qui s'appelle Jules Lemàître ?

Joséphine. — Je crois bien : on vient de le coupoler cette semaine, au bout du grand pont. Oh! en voilà un taquin que je savoure, moi! J'ai lu ses Billets du matin. C'est caressant, chat en diable, avec une malice tendre au bout; du miel à la vinaigrette.

Oh! fichtre oui, j'aimerais bien que mon cousin Gustave m'écrive des petits machins comme ça, tous les jours à mon réveil. Ça me ferait de rudes albums à montrer, pour faire rager les amies.

JEANNE. — Enfin, nous n'avons pas encore trop à nous plaindre au sujet des lectures.

On est bien plus large aujourd'hui qu'il y a trente ans. Maman me contait qu'à notre âge, grand'mère ne lui permettait que Zénaïde Fleuriot et Raoul de Navery.

JOSÉPHINE. — Ne dites pas de mal de Raoul de Navery, l'auteur du Capitaine aux mains rouges, le premier bouquin que j'ai lu. J'en ai été malade, tellement ça m'avait secouée.

LUCIENNE. — Moi, mon premier, c'est les Faucheurs de la mort , de l'abbé de Lamothe.

jeanne. — Eh bien, et les livres inconvenants dans tout ça, quand est-ce que nous les ingurgiterons ?

blanche. — Quand nous serons d'honnêtes femmes. Pas avant.

jeanne. — Oh ! les Nuits, de Musset. Et puis M. de Camors, Monsieur, Madame et Bébé! Manon Lescaut, Daphnis et Chloé, la Pucélle, de Voltaire; Paul et Virginie. C'est après tout ça que j'aspire!

blanche. — Mais Paul et Virginie f

ça n'a rien de vif; c'est de la blanche pommade !

Joséphine. — Mais oui, nous l'avons toutes lu ! Et bien avant notre première communion !

JEANNE. — Moi pas. Maman m'a priée d'attendre encore un peu. A cause d'un chapitre, paraît-il...

Joséphine. — Le chapitre du bain.

JEANNE. — Oui. Je crois bien me rappeler.

blanche. — « ... Cependant, depuis quelque temps, Virginie se sentait agitée d'un mal inconnu. Ses beaux yeux se marbraient de noir, etc. » Je l'ai su en entier par cœur.

JEANNE. — Qh! achève-le. Je t'en prie.

blanche. — Ça serait trop long. Et puis c'est beaucoup moins sauce piquante que tu ne crois. A propos, une nouvelle ! Vous avez vu qu'on s'occupe de nous? On vient de fonder une Revue pour les jeunes filles.

Joséphine. — Oh ! ne m'en parlez pas.

Je l'ai eue sous les yeux. Irréprochable, mes enfants ! Pire que tout. De la guimauve et du navet! Et puis> cette bêtise de croire

LEURS SŒURS iSf

que les jeunes filles vont aller s'abonner à une Revue qui s'intitule : Revue des jeunes filles! Plus souvent! Il fallait faire exactement la même chose, mais avec un autre titre ; appeler ça la Revue des jeunes femmes, et nous nous serions ruées dessus.

Pas psychologues, les organisateurs de ça!

Et à présent, mes petits cœurs, quittons ces sommets, voilà qu'il est l'heure ds goûter.

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