LE BAL MARIN
CATHERINE TOURNEUVE, 17 an.
SUZANNE 5ÀINT-APRIT, 16 an..
LOUISE DE FRUGES, 18 ans.
Au hord de la mer, le matin, vers les 10heures 1j2. Un Cabourg ou un Houlgate quelconque. Les trois petites sont assises par terre, sur la plage, et regardent le monde se baigner.
Suzanne, à Catherine. — Tune te déshabilles pas encore? j Catherine. — Dans une heure seulement.
SUZANNE. — Moi aussi. On dit que l'eau est délicieuse, chaude comme du potage.
Catherine. — Elle peut bien faire ça pour nous aujourd'hui ; elle était assez désagréable hier. Mâtin ! (A Louise.) Toi, tu n'en uses pas?
LOUISE. — Mon médecin me l'a défendu.
Catherine. — C'est un apprenti, ton médecin. La mer n'a jamais fait de mal à personne.
Louise. — Demande aux veuves de pêcheurs.
Catherine. — C'est différent. Si les pauvres pécheurs trouvent la mort dans cette flaque, tu m'avoueras qu'ils la cherchent bien ?
LOUISE. — Je ne suis pas de ton avis* Et puis, quand même, ça ne me plairait guère.
SUZANNE. — De te baigner? Pourquoi?
LOUISE. — A tous les points de vue.
Catherine. — Ah ! oui. Tu es une de nos dernières collet-monté. La Ligue contre la licence des plages.
LOUISE. — Mais non. Seulement, j'ai mes idées. Vous avez bien les vôtres.
Suzanne. — Elles sont coco, les tiennes d'idées.
louise. — Ça vaut mieux que des idées de cocottes.
CATHERINE. — C'est pas fort pour toi, ce mot-là. Tu trouves mieux à Paris. (A 5«çanne.) Laissons-la. Nous ne la changerons pas. A qui as-tu accordé ton bain, ce matin?
SUZANNE. — Je ne m'en souviens plus. Je vais te dire ça. (Bile tire de sa poche un petit calepin en cuir de Russie qu'elle feuillette.) Voyons ?... Mardi?... Baron de Cambo.
Catherine. — Moi, je l'ai demain. Aujourd'hui, j'ai Paul ,■*
Chasselat. C'est '"
la première fo>= — ~-=~s»-.-*>*-
que tu as Cambo ?
Suzanne.
— Oui.
CATHE-
R.INE. — Tu en
seras contente. Il fait la coupe épatamment.
Et puis, si on a une crampe, une paille dans
l86 LEURS SŒURS
le jarret, on peut être tranquille : il a une poigne d'acier.
Suzanne. — Il vous tient?
Catherine. — Et roide ! La semaine dernière, il m'a tenue dans le dos par ma ceinture pendant deux minutes. Ah! je te jure qu'il était fier et qu'il n'avait pas envie de lâcher sa danseuse.
Louise. — C'est du propre!
Catherine. — L'autre là, la terrestre, qui fait des manières !
Suzanne, à Louise. — Qu'est-ce que tu trouves à redire? Dans un salon, les messieurs nous écrasent bien contre leur cœur, avec le bras enroulé en cache-nez autour de la taille. En quoi est-ce plus inconvenant dans l'eau?
louise. — Dans l'eau, vous êtes toutes nues !
Catherine. — Au bal aussi.
LOUISE. — Moins.
Suzanne. — • Allons donc ? Pas de partout, mais davantage. (A Catherine.) As- tu beaucoup de bains retenus ?
CATHERINE. — Dix-Sept.
SUZANNE. — Moi, je suis louée jusqu'à la fin de la saison. Plus un jour de libre.
Catherine. — Parce que tu nages mieux que moi, et puis que tu es mieux faite. On te préfère.
Suzanne. — Tu es très bien faite aussi.
Catherine. — D'en haut, pas d'en bas. J'ai des jambes comme des petits pains sans mie.
SUZANNE. — Elles sont très jolies, tes jam bettes, elles ont de la race, elles ne sont pas courantes. Louise voudrait bien en avoir de pareilles, tiens!
Catherine. — Oh ! Louise est une dinde pudibonde ; mais ne la blague pas, parce qu'elle est encore plus chic que nous, qu'elle a un corps de statue, et que si elle folâtrait dans l'onde > avec un costume à peu près convenable et qui ne l'habille pas trop, elle aurait un succès écarlate, à en faire rougir toutes les jumelles Flammarion du rivage.
LOUISE. — Dieu m'en préserve !
Catherine. — C'est drôle que tu ne trouves pas ça gentil mon idée de se faire demander des bains par ces messieurs , comme si c'étaient des polkas et des valses?
l88 LEURS SŒURS
Je suis très gonflée d'avoir eu ce trait de génie au début des vacances. J'appelle ça le bal marin.
SUZANNE. — Tout de suite ça s'est imposé partout. Jusqu'à dix lieues
prennent plus la mer que de cette façon.
Catherine. — Et puis, il y a un tas de raffinements. Ainsi, les jours de grande marée sont les plus recherchés, et j'ai déjà été obligée de les tirer à la courte paille.
LOUISE. — Pourquoi sont-ils plus recherchés ?
Catherine. — Parce que la mer s'en va plus loin, et alors c'est amusant, ça amène de l'imprévu, des rochers découverts qu'on ne connaît pas, des trous, des coquillages... C'est comme qui dirait le cotillon du bal, comprends-tu?
SUZANNE. — Et les fois où la mer est un peu forte, et où on ne peut pas quitter pied ? Moi, ces jours-là, le commerce va, je vous en réponds, ils prennent tous des numéros, mes danseurs ; c'est à qui me tiendra sur la vague.
LOUISE. — En voilà un plaisir!
Suzanne. — Mais je t'écoute! On fait les arcs-boutants , on tombe, on roule ensemble dans le bouillon, on se repêche les uns les autres. Oh ! il n'y a rien qui plaise autant aux grands garçons que ces barbotages !
Catherine. — Les forts nageurs, quand le temps est serein, on leur accorde une jolie promenade de cinq ou de dix minutes, côte à côte, à belles brasses tranquilles.
Louise. — Et ceux qui ne savent pas nager, qu'est-ce que vous leur donnez ?
SUZANNE. — On les inscrit pour une trempette.
Louise. — C'est fade.
Suzanne. — Pas du tout. Il y a un tas de trempettes ; la trempette bonne-femme, pure et simple ; la trempette avec la tête ; la trempe tte-Cronstadt, les jambes en l'air... Voilà de quoi rire et s'amuser.
LOUISE. — Eh bien, et vos mères, pendant la trempette-Cronstadt?
Suzanne. — Elles font du crochet sous les tentes rayées.
• Louise. — La mienne ne me laisserait pas aller comme vous, avec le premier maillot venu.
Catherine. — Oh ! mais la tienne, c'est une mère à part. Une mère baigne-sans-rire.
C'est Madame de Maintenon.
SUZANNE. — Tu es élevée très sévèrement, tu sais !
LOUISE. — En quoi? Je ne trouve pas.
Suzanne. — Mais si. Et plus tard, tu seras, à ton tour, une maman à principes et à corset de toile. Ah ! tes fillettes, si t'en as, ne s'amuseront pas comme des bengalis !
LOUISE, pincée. — C'est possible. Elles feront d'honnêtes petites femmes.
Catherine. — Ah ça I Eh bien, et nous alors ? Qu'est-ce que tu crois donc que nous comptons faire?
Suzanne. — Sinon aussi d'honnêtes petites femmes ?
Louise. — J'espère que oui. Mais par instants...
SUZANNE. — Quoi... par instants?
Catherine. — Achève.
Louise. — Par instants, j'ai peur.
Catherine. — Ah! ah! rassure-toi, ma bonne fille!
Suzanne. — Nous tournerons pour le moins aussi bien que toi, tu entends. Et si jamais nous devions être des femmes qu'on se montre au doigt, tu en serais une avant nous. Et d'abord, si tu as des idées aussi arrêtées, aussi « clergyman », si tu ne te trempes seulement pas le gros orteil dans la mer, pourquoi viens-tu ici? Va-t'en à Cahors, à Dijon.. . n'importe où. Mais tourne le dos aux océans.
Louise. — L'air de la mer fait beaucoup de bien à maman.
SUZANNE. — Ah! voilà. Eh bien, elle ne le mérite pas ! ...
LOUISE. — Et puis, moi, j'ai beau ne pas pratiquer le bal marin, je. me plais tout de même ici, et je comprends la mer. Je la vois autrement que vous, mais peut-être mieux. Du moins, il me semble. Après dîner, pendant que vous jouez aux. petits chevaux dans le salon du Casino, je viens réinstaller ici sur un pliant.
Suzanne. — Toute seule?
Catherine. — Sans ta mère?
LOUISE. — Oui. -
Catherine. — Ça n'est pas prudent! Une jeune fille si parfaitement hermine!
Louise. — Maman me connaît. Elle sait qu'avec moi il n'y a pas de danger.
Catherine. — Et alors ? Te voilà sur ton pliant...
SUZANNE. — Oui. L'immensité et toi, l'une en face de l'autre, à neuf heures du soir. Que se passe-t-il ?
Louise. — Oh ! rien. Ou peu de chose. J'entends les vagues tomber et se prosterner avec un bruit qui n'est jamais le même,
tantôt doux, tantôt menaçant. Et ce bruit, c'est à la fois une caresse, une chanson, un avertissement, et un sanglot. Les étoiles ont l'air d'être attendries et d'écouter, d'admirer.
recueillie. Je pense à tout ce qui arrive sur ces flots, à tout ce qui s'y passe et qui s'y est passé, aux navires qu'ils ont portés, il y a des centaines et des milliers d'années, depuis les barques primitives et rudes des premiers hommes, jusqu'aux steamers d'aujourd'hui avec leur mince bande de fumée si poétique au ras de l'horizon. Je pense aux oiseaux largement ailés de la mer, aux grands poissons qu'on ne saura jamais, aux naufrages et aux épaves. Je pense au vent, au déluge, à la fin du monde, aux mousses pris par unelame, et aux phares qui sont les clochers du matelot. Et je suis très heureuse, heureuseet triste à la fois.
CATHERINE. — Pourquoi triste ?
louise. — D'abord, parce que ces pensées sont plutôt d'un ordre mélancolique et grave, et puis parce que je voudrais n'être pas seule à les avoir. C'est à ces heures-là que j'aimerais me fiancer..*
Suzanne. — Comment dis-tu?
louise. — Je dis bien. Me fiancer à celui que j'attends, que j'espère, et qui ne ressemblera pas à tous les jeunes hommes que je vois*
LEURS SŒURS I^j
CATHERINE. — Pauvre petite romanesque !
SUZANNE. — Tu ferais mieux de suivre notre exemple. Nos baignades sont moins dangereuses que tes rêves. Tu t'y noieras.
CATHERINE. — Et voilà longtemps que tu le cherches, ce mari charmant, cet oiseau bleu, cette mouette de ta vie?
LOUISE. — Je ne le cherche pas. Il se trouvera. Tout se trouve.
SUZANNE. — Et se perd.
LOUISE. — Non. Lui et moi, nous serons' de ceux qui se gardent.
D.ws un couvent de province, en belle campagne de Touraine. Pendant une récréation du soir, en été, les deux enfants, assises sur le banc de pierre d'un cloître, parlent a voix basse en se tenant les mains avec tendresse. Thérèse, c'est la blonde, et Jacqueline, c'est la brune. Elles sont bien mignonnes toutes les deux.
Jacqueline. — Voilà déjà la moitié des vacances écoulée.
TîT"
Thérèse. — Oui. J'attends la rentrée avec impatience. Et toi ?
Jacqueline. — Non. Parce que je vais aller passer le mois qui reste chez ma tante, à Pithiviers. Je pars après-demain.
Thérèse. — Oh ! alors, je vais rester toute seule ?
Jacqueline. — Mon pauvre minet!
THÉRÈSE. — C'était déjà pas bien drôle d'être ici, avec les bonnes sœurs dans ce grand couvent vide, pendant que toutes les autres s'amusent dans leur famille... mais enfin je t'avais , on s'entendait bien ensemble... A présent que tu ne seras plus là, comme ça va être triste !
Jacqueline. — Si je pouvais t'eramener !
Thérèse. — Il n'y a donc pas moyen ?
JACQUELINE. — Non.
Thérèse. — Plains-moi, en ce cas. Pense donc que je n'ai personne?
Jacqueline. — Oui. Tu m'as raconté.
Thérèse. — Je t'ai raconté, mais mal.
Jacqueline. — Non. Je me rappelle très bien. Tu es orpheline. Tu as perdu ton père
à deux ans. Il ne te restait plus que ta mère et elle est morte...
Thérèse. — Il y a trois ans. L'année de ma première communion. J'étais en plein deuil d'elle, et ça m'a fait un effet de me voir tout en blanc ce jour-là, tu ne peux pas t'imaginer? Ça m'a fait comme un sacrilège.
Aussi, j'ai souffert, je t'assure. Toutes les autres qui avaient leurs mamans , leurs grands parents, des frères, des sœurs, et qui étaient bourrées de cadeaux ! . . . tandis que moi je n'avais que des images. Ah ! je me retenais de pleurer, après la cérémonie, dans le jardin, quand Monseigneur, qui devait donner la confirmation le soir, m'a bénie à part.
JACQUELINE. — Quel Monseigneur?
THÉRÈSE. — Un archevêque d'Afrique.
J'ai oublié son nom. J'étais dans un coin à sopger. La Mère supérieure est venue me prendre par la main et m'a menée à lui :
— « Tenez, Monseigneur, voilà notre petite orpheline en personne ; nous avons bien du mal à l'égayer! » — « Vraiment! Eh bien, il faut pourtant rire. Un jour comme celui-ci, Dieu commande la joie. » Alors, quand il a
parlé de rire, ma foi, ça a tout fait déborder et je suis partie à pleurer. — « Des larmes ! Une si belle petite Thérèse — c'est bien Thé-
rèse qu'elle s'appelle ,
n'est-ce pas, ma Mère? »
— « Oui, Monseigneur. »
— h Voyons, voyons... > Il avait la voix sonore, la barbe noire et les yeux bleu pâle. Il s'était penché sur moi et m'avait pris la tête entre ses deux grandes mains. — « Pourquoi pleurez- vous , petit ange, dites-le-moi. . . pourquoi? »
JACQUELINE. — Tu ne lui as pas dit ?
THÉRÈSE. — Si. — « Je pleure parce que je n'ai personne à embrasser. » Alors, il a poussé un cri. — « C'est pour ça! Mais embrassez-moi, ma chère enfant, embrassez-moi tout de suite, tant que vous voudrez ! Et notre Mère Ëvangélina aussi ! Tout le couvent ! «
Jacqueline. — Et tu l'as embrassé?
Thérèse. — Je crois bien. D'ailleurs, avant que j'aie eu le temps de respirer, il m'avait prise et enlevée dans ses bras comme l'ostensoir !
Jacqueline.— Il fallait qu'il ait de la force.
Thérèse. — Autant que de bonté. Il m'a donné une médaille de la Vierge et, me montrant l'inscription : — « Tenez, la voilà, votre maman : Ecce Mater, » J'ai embrassé ensuite la Mère Évangélina. Elle, l'évêque, ça m'avait déjà fait quatre joues ; aussi j'étais un peu moins chagrine; et quand j'ai été retrouver les autres, j'ai bien vu que je leur faisais envie. Elles m'entouraient comme des folles, Clara Charvès, Lucienne Gauby, Blanche Monteux, toutes enfin : — « Mâtin, ma chère ! Tu as de la chance, toi ! L'archevêque t'embrasse ! Nous autres, nous n'avons que des baisers de parents; toi, il te faut Monseigneur! » Je les écoutais, je ne disais rien, mais je pensais au fond de moi-même que j'aurais bien changé avec elles!
Jacqueline. — Je te comprends.
Thérèse. — C'est surtout de ne plus avoir
de maman, vois-tu, qui est triste à ne pas se consoler. Un papa qui n'est plus là, mon Dieu, c'est affreux ce que je vais dire, mais ça va encore. A la longue, on peut s'y habituer... Les messieurs, d'ailleurs, même quand ils sont vivants, ils sont sortis. Toujours pressés... une course à faire. -
Jacqueline. — Tu dis ça parce que tu n'as pas connu le tien. Mais il y a des papas qui valent deux mamans, je t'assure.
Thérèse. — Des mauvaises mamans , alors ?