‹ Leurs sœursChapitre 16 sur 21 · JACQUELINE · texte numérisé non relu

JACQUELINE

Thérèse. — Tu ne réponds pas. Tout ça te fait de la peine, et repenser aussi à ta mère qui est morte ?

Jacqueline. (Elle reste songeuse et muette; sa petite figure soudain grave et crispée.)

Thérèse. — Parle. Qu'as- tu?

Jacqueline, résolument. — Elle n'est pas morte. Là !

thèrèse. — Ta mère nest pas morte?

Pourtant, tu m'avais dit depuis que je te connais...

JACQUELINE. — Je m

tais. Elle vit. Je l'ai toujoi

Thérèse. — Mais po quoi ?...

JACQUELINE. — Ah !

pourquoi! Pourquoi!...

Parce que.

THÉRÈSE. — Parce que quoi ?

JACQUELINE. — Rien.

THÉRÈSE. — Dis-moi secrets, tes peines. Tu s bien que je t'aime pour vie?

JACQUELINE. — Et I

aussi, va.

THÉRÈSE. — NOUS av<

juré, pendant le mois

Marie, de ne jamais n<

marier ni l'une ni l'aut

pour rester ensemble ]

On demeurera dans une joue mai- ' -

sonnette en acajou, aux bords de la Loire,

nu eu chèvrefeuille et un petit mouton

blanc apprivoisé, qui aura un grelot au cou. N'est-ce pas ? (Elle l'embrasse. )Et puis, on sera bien heureuses, toi et moi ! Nous boirons du lait sucré à la vanille, comme à l'infirmerie.

Jacqueline. — Oui. ïu es ma mignonne.

Thérèse. — Alors, dis, raconte. Avec moi, c'est le secret des secrets. Tu peux être tranquille. Va, parle.

Jacqueline. — Non... je n'ose pas.

Qu'est-ce que tu vas penser, après?

Thérèse. — Mais rien. Je ne penserai rien de plus ni de moins qu'avant. Je penserai que tu es ma meilleure et ma seule amie, celle que j'adore de tout mon cœur.

Jacqueline. — Eh bien, ma mère est une personne pas bien. Elle a fait beaucoup de chagrin à papa dans le temps, et c'est de ça qu'il est mort, à Paris, il y a déjà huit ans.

THÉRÈSE. — Ah !

Jacqueline. -7- La loi. les avait séparés.

Ils ne se voyaient plus. Ils ne demeuraient plus dans le même appartement.

Thérèse. — Et quand ils se rencontraient dans les rues, en omnibus ?

Jacqueline. — Ils ne se rencontraient pas.

Thérèse.— Mais s'ils s'étaient rencontrés, ils ne se seraient pas dit bonjour?

Jacqueline. — Tu es folie!

Thérèse. — Pas un petit signe ? Rien ? Un coup de chapeau?

Jacqueline. — Rien de rien. Des étrangers, des gens qui ne se connaissent pas.

Thérèse. — Des ennemis alors ?

JACQUELINE. — Oui, à peu près.

THÉRÈSE. — Oh! Mais à l'époque où on avait tranché ton père et ta mère, qu'est-ce qu'on avait fait de toi ?

JACQUELINE. — Les juges m'avaient donnée à papa. J'avais deux ans.

THÉRÈSE. — Ça voulait dire que c'était lui qui avait raison?

Jacqueline. — Oui. Ça a marché comme ça jusqu'à mes cinq ans.

Thérèse. — Tu voyais ta mère?

Jacqueline. — Presque jamais.

Thérèse. — Tu n'en souffrais pas ?

Jacqueline. — Oh ! Pas du tout. Je ne l'ai jamais vue d'ailleurs que pendant les vacances

où elle a le droit de m'avoir un mois. Et ça continue tous les ans.

Thérèse. — C'est long ça, trente jours !

JACQUELINE. — Oui. Long pour elle et pour moi aussi»

Thérèse. — Mais puisque les juges avaient trouvé que ça n'était pas une bonne maman €t qu'il ne fallait pas te laisser avec elle, comment se fait-il après ça qu'ils vont tout de même te jeter dans ses bras pendant un mois?

Jacqueline. — C'est la sentence. Elle est comme ça. — « L'enfant sera conduite chez sa mère du i er août au i cr septembre de chaque année. » Eh bien, l'enfant est conduite. Voilà.

Thérèse. — Je la trouve un peu drôle la sentence . Alors . . . après-demain . . . quand tu vas partir... je devine... ça n'est pas chez ta tante ?

Jacqueline. — Pas du tout. C est chez la dame.

Thérèse. — Comment est-elle avec toi?

Jacqueline. — Quelconque.

Thérèse. — Elle t'aime?

Jacqueline. — Je ne crois pas. Ça m'est égal.

THÉRÈSE. — Tu l'aimes, toi?

JACQUELINE. — Non,

Thérèse. — Tu la détestes?

Jacqueline. — Ça ne va pas jusque-là :

mais pourtant, elle a fait du chagrin à petit père, qui en est mort. Elle est méchante, au fond. Elle a ça dans son œil.

Thérèse. — Quel chagrin lui a-t-elle fait?

Jacqueline. — Je ne sais pas.

Thérèse. — Fallait le demander.

Jacqueline. — Je l'ai demandé à ma vieille bonne , une ; à la Mère supérieure ; deux ; à M. Planteau, un magistrat qui est mon tuteur, trois.

THÉRÈSE. — Qu'est-ce qu'ils t'ont dit ?

Jacqueline. — Que je saurais ça quand je serai grande. Mais je m'en doute déjà... par des mots... des indiscrétions.. „

THÉRÈSE. — Oh! Et qu'est-ce que tu crois ?

JACQUELINE. — Je crois qu'elle a été dans le temps en voyage avec une personne défendue.

Thérèse. — Alors, ça ne t'amuse pas d'aller chez ta mère ?

Jacqueline. — Chez la dame? Dis que ça m'assomme ! Quelle corvée ! Elle m'embrasse à peine du petit bout des lèvres, parce qu'elle dit que ça lui ôte son rouge.

Thérèse. — Et qu'est-ce que tu fais chez elle?

Jacqueline. — Tout ce que je veux. Elle ne s'occupe pas de moi. Je passe mon temps à la cuisine, avec une femme qui s'appelle Gertrude, la vieille Trude, et qui me regarde avec dès gros yeux bons qui ont l'air de comprendre tout ça...

Thérèse. ■ — Mais tu as un frère, m'as-tu dit?

Jacqueline. — Oui. Il se prépare pour être amiral. Il est chez les jésuites, en Angleterre. La dame n'y va pas. C'est trop loin et puis le bateau lui donne mal au cœur.

C'est moi qu'il faut plaindre, mignonnette.

Je ne te le disais pas, mais j'aimerais joliment mieux, s'il n'y avait pas de sentence, rester avec toi jusqu'au bout plutôt que d'aller m'embêter du matin au soir.

THÉRÈSE. — Et, où est-ce que tu vas? Où demeure-t-elle?

JACQUELINE. — De ce moment, c'est à Villecresne, près de Paris, une maison de campagne. £

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