‹ Leurs sœursChapitre 4 sur 21 · AU PARLOIR · texte numérisé non relu

AU PARLOIR

A Paris, au couvent.

PIERRE. — Te voilà ! Tu vas bien, poulette ? (Il embrasse sa sœur qui ne fait que d'arriver, et tous deux s'assoient.)

}EANNE. — Oui. Et toi?

pierre. — Ça se coule, ça se mijote. Je viens encore tout seul aujourd'hui...

JEANNE. — Parce que maman ne pourra pas à cause de ses courses...

pierre. — Oui. Tu savais ?

Jeanne. — Je connais la ritournelle. Elle me la fait presque chaque semaine, cette bonne mère !

pierre. — C'est pas une blague, ma parole ! Elle avait une séance tantôt chez Doucet.

Jeanne. — Parfaitement. C'est son parloir à elle, Doucet. Moi, pendant ce temps-là...

pierre. — Oh ! mignonne ! Eh bien ! et ton frérot? ton chérubin de frère... ça n'est donc rien ?

jeanne. — Si. Tu pourrais avoir des courses, toi aussi, des occupations... Tu viens tout de même voir ta cloîtrée ; tu es charmant.

pierre. — La patronne m'a prié de t'embrasser bien fort, et de te demander si tu manquais de quelque chose ?

jeanne. — Tu lui diras : de rien, excepté d'elle.

PIERRE. — J'y dirai.

Jeanne. — Et papa ?

pierre. — Il marche, il se remorque.

jeanne. — Il va bien ?

pierre. — Pas mal. Il est même très en beauté, de ce moment. Tous les ans, à l'époque du Concours hippique, il a une jolie phase. Il voulait venir, lui aussi, pour te câliner un peu.

JEANNE. — Et puis il a eu des empêchements ? Comme ça se trouve !

pierre. — Il m'a prié de t'embrasser bien fort.

JEANNE. — Ce qu'on te charge de baisers ! C'est effrayant ! Tu dois n'en plus pouvoir?

PIERRE. — Parlons de toi. D'abord, laisse-moi faire les parents. Avez-vous composé ?

jeanne. — Oui, papa.

pierre. — En quoi ?

JEANNE. — En histoire de France.

pierre. — Tu as été ?

jeanne. — Douzième.

PIERRE. — Sur ?

Jeanne. — Dix-sept.

pierre. — Ça n'est pas brillant, ma petite fille.

jeanne. — Et puis, nous avons aussi composé en calcul ; et j'ai été seconde.

pierre. — Bravo ! Tu seras une femme d'argent.

JEANNE. — Je veux bien.

pierre. — Je te le souhaite. Et la bonne conduite ?

jeanne. — Euh ! Faiblotte.

pierre. — Auras-tu le grand cordon de sagesse à la liquidation ?

jeanne. — A la fin du mois ? Je ne pense pas. J'avais bien commencé la semaine dernière, mais depuis j'ai sombré. Tu ne remarques donc pas qu'on m'a retiré, hier, ma croix de corsage ? La plus grave punition, mon vieux !

pierre. — Qu'as-tu fait, Seigneur ? Un pied-de-nez à la Mère générale ?

jeanne. — Non. Je me suis emportée à la classe d'aiguille. Une colère bleue à cause du pantalon de maman.

PIERRE. — Qu'est-ce que c'est que cette histoire-là ?

JEANNE. — Tu ne sais pas ? A la dernière sortie, j'avais chipé à la maison un pantalon à mère , Darce

d'aiguille, j'avais le pantalon

dans ma poche. Ça faisait très gros. La Mère Violette s'en est aperçue. « Qu'est-ce que vous avez là, mon enfant ?» — « Mais rien, ma mère. » — « Vous mentez, mon enfant.

Sortez tout de suite ce paquet que vous cachez. » Elle est venue à moi, elle a exhibé le pantalon. Et dame ! quand elle Ta eu déplié et qu'elle a vu les entre-deux et les rubans roses... elle est devenue cramoisie, noire ; j'ai cru qu'elle allait éclater raide, sans les secours de la religion. « Qu'est-ce que c'est? Dites ce que c'est! » J'avais beau lui répéter : « C'est un pantalon à maman. » — « Vous mentez. Jamais une mère chrétienne... »

Alors, dame! j'ai pris la défense de maman, moi, j'ai perdu la tête, et certainement j'ai dit des choses très vilaines. La Mère Violette m'a retiré ma croix, et elle a rédigé un rapport, mon cher, où elle a écrit que j'étais a diabolique » !

pierre. — Et le pantalon ?

jeaxxe. — Il est confisqué à l'économat, chez la Mère Antigone.

pierre. — Eh bien, mon pauvre petit, je crois tout de même que les ancêtres ont eu du nez de ne pas venir aujourd'hui : ils n'auraient pas été ravis d'apprendre tout ça, et tu aurais reçu un de ces suifs! Avec moi, c'est de moindre importance, et puis

je vais leur raconter ça à ma manière... en palliant... Je leur présenterai la chose du côté gai.

Jeanne. — Merci.

pierre. — En attendant, je t'ai apporté des gâteaux.

Il lai pose sur les genoux un petit paquet.

jeanne. — Oh ! que tu es minet ! (Elle développe et mange.) J'adore les éclairs ; c'est comme si on mangeait du velours. Du velours au café. Qu'est-ce qui te tracasse donc par là, derrière toi ?

pierre. — Rien.

JEANNE. — Mais si, voilà plusieurs fois que tu te retournes.

pierre. — Je regarde cette jolie blonde, qui est avec ce vieux monsieur tout satiné.

Jeanne. — C'est Alice de Vergonnes, avec son grand-père, le marquis. Elle est de la classe vermillon comme moi. Tu lui trouves une belle figure , n'est - ce pas?

PIERRE. — Bigre, oui !

jeanxe. — Et puis, bien faite de corps, tu sais ! C'est ma voisine de dortoir ; nous sommes amies à mourir, on se raconte tout, on se confesse Tune à l'autre. Tiens, tu vois ? elle me sourit. Son père est divorcé parce que sa mère a aimé en dehors un officier belge. Et celui-là, ce vieux modèle si épatant, c'est son bon papa qui lui laissera toute sa fortune, amassée dans les mines d'or. Il a soixante-dix-huit ans, il joue encore au polo, et il se teint en blanc pour être plus chic. Il dit qu'il veut mourir à la mode. C'est comme ça qu'il me faudrait un mari, à moi. Alors, mon amie te plaît ?

pierre. — Un grain.

jeanne. — Je lui dirai tout à l'heure, à la chapelle. Oh ! avant le Tantum ergo, elle le saura.

pierre. — Je ne demande pas mieux.

JEANNE. — Et mercredi prochain, je te rapporterai ce qu'elle m'aura dit de son côté, sur toi.

pierre. — C'est ça. Tu es une gentille sœur.

(Il regarde toujours Alice, de loin, avec

attention.) Et, ce sont ses cheveux, tu es sûre ?

JEANNE. — Ah çà ! Où as-tu là tête ?

pierre. — Pardon. J'oubliais qu'ici... et à vos âges... En effet, ça ne peut être que ses cheveux. Eh bien ! compliments.

jeanne. — Je les lui transmettrai. Et tu ne vois pas tout, mon petit ! Elle en a !

comme un rideau ! Quand elle retire son filet, au dortoir, ça s'échappe sur elle en masse... Il y aurait de quoi lui faire une sortie de bal avec. Oh ! je l'aime bien ! Mais, malgré tout ça, elle n'est pas heureuse.

Non. Il y a des jours où elle n'arrête pas de pleurer. Elle dit que ça l'assomme de vivre et que plus tard, quand elle sera grande et qu'elle pourra sortir seule à pied, elle enverra tout promener. Alors, moi, je la console de mon mieux, je lui fais des petits dessins en couleur, je lui donne des images. Et puis ça se passe.

Une cloche sonne.

pierre. — Qu'est-ce que c'est que ça ?

jeanne. — C'est le premier coup de cloche. Nous avons bien le temps.

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pierre. — Je vais me trotter tout de même, mon petit chat.

jeanne. — Une seconde. Ah ! je voudrais bien avoir des cheveux comme Alice, moi.

Figure-toi que l'autre jour j'ai encore pincé dix mauvais points à cause de ça... par notre Sœur Arcadia. Je m'étais mis des papillotes la nuit, pour me faire mousser.

J'avais dû en mettre trop : on s'en est aperçu dès le matin et j'ai été punie. J'étais pourtant tout plein gentille, je t'assure : ça me bouffait des deux côtés et toutes les petites de la première communion me disaient que je ressemblais au curé d'Ars.

pierre, qui se lève. — Au revoir !

jeanne. — Au revoir, alors. Et où vas-tu de ce pas, blanche tourterelle ?

pierre. — C'est le jour des parloirs :

je vais serrer la dextre à mon ami Paul Fougeray.

La cloche sonne de nouveau.

jeanne. — Au lycée Louis-de-Gonzague ?

pierre. — Oui, c'est sa dernière année.

jeanne. — Sa philosophie ?

PIERRE. — Tu l'as dit. Paul est un joyeux philosophe. Tu l'as vu souvent à la maison avec moi ?

JEANNE. — Mais oui, je le connais très bien. Je lui ai parlé des quantités de fois.

Il me revient beaucoup.

PIERRE. — Vrai? Je 1 dirai pasplus tard ^~^ quetoutàl'heure. t. r .

JEANNE. — |

Oh! non.

PIERRE. — Dans vingt mi- v .\ nutes à mon Bré- ^-'

guet, il saura que ma sœur soupire après lui .

jeanne. — Ne fais pas de bêtises, je t'en conjure.

pierre. — Mais n'aie donc pas peur. Tu connais pourtant bien mon tact ?

jeanne. — C'est égal. Je te défends de rien dire à Fougeray.

pierre. — Tu meurs d'envie que je te désobéisse.

jeanne. — Je me fâcherai.

PIERRE. — Tu vas bien raconter, toi, à ton amie Alice, que j'ai beaucoup de goût pour elle.

jean^e. — Ça n'est pas la même chose.

Et puis, si cela t'ennuie, tu n'as qu'à m'en prier et je me tairai.

pierre. — Mais non... Jamais de la vie.

Moi, je n'ai pas peur de me compromettre.

Enfin, puisque ça te serait si désagréable que je parle de toi à Fougeray, il suffit, ma petite sœur, je ne lui en ouvrirai pas la bouche. Es-tu contente ?

JEANNE. — Voilà que tu exagères, à présent ! Ne lui parle pas de moi, mais...

pierre, riant. — Laisse-lui entendre tout de même...

jeanne, malicieuse. — Adroitement...

pierre. — Ah ! mâtine ! que je te connais, va ! Qu'on s'amusera donc plus tard d'être ton mari !

jeanne. — Eh bien ! et toi donc ! Si tu crois que tu m'échappes ?

une sœur, qui passe. — Mademoiselle Laudun, le second coup de cloche est sonné.

Je vous marque un point.

jeanne, qui rage. — Voilà, ma sœur, on y va, on ne fait que ça. (Bas à son frère.) Adieu, bonhomme. C'est ce crampon d'Arcadia ! (En s'échappant.) Quel métier ! quel métier !

Louise est entrée sans bruit dans la chambre d'Annette, et elle s'arrête, interdite, en voyant sa sœur toute en larmes.

LOUISE. — Qu'est-ce que tu as? Pourquoi pleures-tu ?

annette, très ennuyée d'être surprise.

— Ça n'est rien. Là, c'est fini.

LOUISE. — Dis-moi pourquoi tu pleures, mon chéri ?

annette. — Je ne sais pas. C'est... nerveux. C'est le temps.

louise. — Allons donc ! Je vais te le dire, moi. C'est pour hier.

annette. — Hier ?

louise. — Ne cherche pas à me tromper.

C'est à cause de la réponse que papa et maman ont donnée hier à...

annette, avec précipitation. — A ce jeune homme? Mais non... jamais de la vie.

louise. — Parfaitement si... à M. Paul Raynaud qui t'avait demandée.

annette. — Je te jure...

louise. — Ne jure donc pas. C'est bien inutile de feindre avec moi, va, avec ta grande sœur. Ai-je deviné juste ?

annette, avec effort, et bas. — Oui.

louise. — Je l'aurais parié. (La prenant par le cou.) Embrasse vite, et plus fort que ça. C'est absolument bête et nigaud, tu sais, de te faire du chagrin pour des machines pareilles, pour un petit monsieur..,

annette. — Un mari !

LEURS SŒURS él

LOUISE. — La belle histoire ! Un mari de perdu, dix de retrouvés.

ANNETTE. — Pas tant que ça ! Tu es bonne, toi, tu en parles à ton aise !

LOUISE. — Que veux-tu dire?

ANNETTE. — Rien. Sinon que je commence à en avoirassez..

tremble). Je suis humi pleure.)

louise. — Qu'est -c t'humilie ?

AN'NETTE. — Ça, tiens!... D'être toujours demandée et jamais être accordée. On finit par le savoir dans le monde...

partout, à Paris,et même en province... et ça mt du tort; on n'y comprena rien, on se dit : « Qu'est-ce qu'il y a ? Quelque chose d'énorme, évidemment. » On croit peut-être que j'ai des infir... des infirmités cachées ! (Elle pleure.)

louise, la câlinant. — Es-tu sotte, mon gros chat! Toujours demandée... Et tu te

plains! Qu'est-ce que tu dirais donc si tu étais à ma place, moi qu'on ne demande jamais, qui passe inaperçue, comme si je n'existais pas ? Hein ? Tu ne trouves rien à répondre ?

anxette. — Je pleurerais dix fois plus si j'étais toi, voilà tout !

LOUISE. — Ça m'avancerait bien! Crois-tu que c'est ça qui me ferait monter plus tôt à l'autel ? Allons, ne te tracasse pas, et essuie tes yeux. D'ici très peu de temps — retiens ce que je prédis — tout ça va changer.

axnette, incrédule. — Oh !

louise. — Il n'y a pas de. oh ! Ça va changer, parce que j'ai pris un grand parti.

Quand je suis entrée tout à l'heure dans ta chambre, je venais justement pour te l'annoncer. Es-tu plus calme ?

anxette. — Oui, mais je ne devine pas.

louise. — Écoute. Je t'aime de tout mon cœur, tu le sais ?

. axxette. — Et moi donc !

louise. — Tu es bien sûre que je ne

suis pas jalouse de ma petite Nette ? Tout ce qui t'arrive d'heureux, même si c'est un peu à mes dépens, ah! Seigneur! j'en suis plus contente encore que si ça m'arrivait à moi !

annette. — Tu es bonne.

louise. — Je ne suis pas bonne, tu m'ennuies. Eh bien, malgré ça, j'ai remarqué, depuis quelques années, une chose qui me vexe beaucoup... Oh ! mais beaucoup...

C'est qu'on te demande toujours" en mariage, toi, mâtine, et jamais moi. On t'a demandée onze fois depuis deux ans et demi.

annette. — Toi aussi, sois juste?

louise. — Une fois, moi, M. de Châteaublanc, qui avait soixante ans... et qui boitait.

ANNETTE. — Mais très riche ! Aussi riche au moins, à lui tout seul, que mes onze à moi réunis !

louise. — C'est vrai; il faut bien avoir quelque chose. Enfin, ça n'est pas à comparer avec toi. Tous tes jeunes, tous ceux qui étaient bien, qui m'auraient plu à moi, c'est

toi qu'ils demandaient. Toujours Annette, Jamais ce paquet de Louise.

annette. — Tu me fais de la peine.

LOUISE. — Tais-toi. mie-non.

l'honneur de vous demander ' '

la main de votre fille. — Louise ? lançait maman qui a une si grande envie de me

caser. — Non, Annette, répondait le jeune homme ému (ou la personne respectable).

— Alors, n'allons pas plus loin, monsieur, déclarait papa. Vous n'êtes pas le premier qui demandiez Annette, mais c'est une décision irrévocable chez nous de ne pas marier la cadette avant l'aînée. Quand Louise sera établie, nous verrons. D'ici là nous avons le regret... » Et le jeune homme ému (ou la personne respectable) partait navré. Dans les premiers temps, je n'y faisais pas trop attention. Je me disais : C'est un hasard. Mon tour va venir. Un de ces quatre matins, j'aurai ma série, moi aussi. Et puis, je t'en moque, les mois passaient, elle n'arrivait jamais ma série, c'était la tienne qui grossissait... Annette... Annette... Ils voulaient tous Annette. Tu comprends qu'à moins d'être bouchée, dame! j'ai fini par m'en apercevoir... et par comprendre...

annette. — Et tu m'en veux ?

louise, pince-sans-rire. — A mort!

annette, alarmée. — Ce n'est pas de ma faute, je te jure. Je n'ai jamais rien fait pour...

louise, avec élan. — Oh ! mon bijou !

Mais je le sais bien! T'en vouloir! Ah ! la la ! Seulement, j'ai été forcée de m'avouer que je ne plaisais pas. C'est embêtant, c'est le comble du déshonneur... tout ce que tu voudras. Mais c'est comme ça. Au bal, ails »

ne m'invitent jamais.

annette. — Ils font bien mieux que ça !

LOUISE. — Oui, oh! je sais. « Ils causent »

les valses avec moi au lieu de les danser. Si tu t'imagines que je suis dupe ? A notre époque, vois-tu, quand les messieurs préfèrent la conversation d'une jeune fille au plaisir de la tenir dans leurs bras, c'est pas bien bon signe pour elle ! Bref, voilà ce que je me suis dit : « Pourquoi père et mère s'obstinent-ils à refuser Annette à tous ceux qui la leur demandent ?» — Parce qu'ils pensent que ça me ferait du tort si Annette se mariait avant moi, et que j'aurais encore plus de mal ensuite à « trouver » . Est-ce ça?

annette. — Quand ce serait, ils ont bien raison. Tu es l'aînée. C'est toi qu'on doit épouser d'abord.

LEURS SŒURS 6j

LOUISE. — Oui. Mais à une condition, c'est que je plaise. Or, je déplais.

annette. — Peux-tu dire ?...

Louise. — Je déplais, puisqu'on me laisse pour compte, et que je suis déjà à la fin de ma vingt-septième année !

annette. — Aux derniers les bons !

LOUISE. — Non. Je ne m'illusionne pas.

Aussi le seul moyen d'en sortir, ai-je pensé, c'est de ne pas me marier. Et j'y suis désormais résolue.

ANNETTE. — Toi?

LOUISE. — Mon Dieu, oui. A quoi bon m'entêter ? Je me sens l'étoffe d'une vieille fille. Tout à l'heure, après le dîner, je vais annoncer la chose à papa et à maman. Ils insisteront un peu, par affection, par politesse, parce qu'ils m'aiment bien dans le fond; mais, en eux-mêmes, ils m'approuveront, et d'ici une semaine au plus, nos amis, nos relations, tout le monde saura que Louise Durocher a renoncé à être une dame.

annette. — Tu es folle... Je suis suffoquée !

LOUISE. — Alors, ma petite... alors les onze jeunes gens qui dépérissent depuis deux ans qu'ils

er, de ce laud, qui s indiffécroismon e grande inze jours er tous à te rede" iras plus ; choix, et >nt forcés ilà, mon chou.Tuvois quetuétaisune petite cruche de pleurer? Eh bien, tu n'ouvres pas la bouche?

Tu ne m'embrasses pas ? A quoi penses-tu ?

axnette, très émue. — Je pense... je pense que c'est tellement beau... tellement sublime et gentil...

Louise. — Vas- tu recommencer à faire l'oie ?

annette. — ... Que je ne le veux pas.

Non, je n'accepte pas que tu te sacrifies ainsi pour moi.

Louise. — Mais je ne me sacrifie pas !

axnette. — Je serais une misérable si je te laissais...

Louise. — Zut! Bonsoir. (Fausse sortie.)

axnette. — Ne t'en va pas.

Louise. — Alors, cesse de dire des bêtises.

axnette. — Je ne suis pas si gamine que tu penses, va, Louison ? Je suis capable, moi aussi, de bien des choses !

LOUISE. — Mais j'en suis sûre, mon poulet. Je connais ton cœur. Si tu étais à ma place, -je parie que tu agirais de même.

anxette. — Oui. Oh ! certainement.

Louise. — Tu vois bien? C'est si naturel!

Je suis un obstacle, un empêtro. Je suis laide, et tu es jolie...

annette. — Pas vrai. Tu as des cheveux superbes, et le coiffeur t'en a offert deux cents francs.

Louise. — Je suis vieille et tu es jeune.

annette. — Je te rattraperai bien vite.

LOUISE. — Tu as cinquante mille francs de plus que moi, de notre oncle André...

Enfin, tu as tout, et moi rien.

annette. — Je proteste.

LOUISE. — Rien... ou pas grand'chose.

A quoi bon te barrer la route? Ce que je fais est tout simple, et il n'y a même pas à me remercier. N'en parlons plus.

annette. — Si, parlons-en. Et sais-tu la vérité? Veux-tu la savoir? S'il y en a une de nous deux qui doit se sacrifier... eh bien, c'est moi !

LOUISE. — Allons, bon !

annette, exaltée. — Oui, moi!

LOUISE. — Voilà une autre affaire à présent !

annette. — Mais, dame ! vois : puisque c'est toujours moi qu'on demande et jamais toi, c'est donc ma présence seule qui est cause de tout le mal. Je t'éclipse, je te porte ombrage ...

. louise. — Tu es folle !

annette. — Si je disais, moi, de mon côté, que je refuse de me marier, que je veux rester fille, ça remettrait tout en place, et ils seraient bien forcés, eux, là, les douze qui soupirent, de se rabattre alors sur toi...

louise. — Ou sur une autre. Ah ! ma pauvre petite naïve !

annette. — Naïve ou non, je n'en démords plus. C'est moi qui tiens à ne pas me marier. Est-ce clair?

louise. — Non, c'est moi, l'aînée.

annette. — Moi, la cadette.

louise. — Ecoute, veux-tu ? Nous allons tirer à pile ou face ?

annette. — Oh non ! Ce n'est pas le sort et le hasard qui doivent régler des choses aussi graves.

louise. — Le sort et le hasard, c'est le bon Dieu! La Providence peut aussi bien nous éclairer avec un petit sou. (Elle a sorti un soit de sa poche).

ANNETTE. — Tu as raison. Pile, c'est moi qui dois rester fille.

LOUISE. — Par conséquent, moi, c'esl face. (Elle s'apprête à lancer le sou.)

annette. — Attends. (Elle fait un signe de croix.) Va ! (Le sou est lancé.)

louise, qui a vu la première. — Face!

J'ai gagné. Je ne me marierai jamais !

annette, triste. — Oh! ma pauvre petite. (Elle a les larmes aux yeux.)

louise, fébrile, l'embrassant avec un peu trop de nervosité. — Mais ris donc, Nette; c'est la première fois que j'ai de la chance !

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