‹ Leurs sœursChapitre 6 sur 21 · FRANÇOISE. — D · texte numérisé non relu

FRANÇOISE. — D

chagrin.

JACQUES. — Non Folle de folie, de ja lousie. Elle va chercher des choses impossibles. Elle me soupçonne pour des bêtises.

FRANÇOISE. — Elle a surpris une *f . S> lettre. Tu appelles ça une bêtise?

JACQUES. — ■ Comment ! Elle a osé te raconter l'histoire de la lettre ?

Françoise. — Oui. Qu'est-ce qui t'étonne ?

JACQUES. — C'est inconvenant de te

mêler, toi qui n'es pas mariée, qui ne sais rien de la vie, à toutes ces manivelles intimes.

Françoise. — Si tu crois qu'elle m'a appris quelque chose, et qu'elle m'a enlevé des illusions avec son histoire de lettre, tu te trompes bien! Mes illusions, elles se sont déjà envolées ! il y a même un bout de temps !

JACQUES. — En tout cas, tu ne devrais pas le crier si haut!

Françoise. — Marthe a eu tort de prendre la chose au tragique. A sa place, j'en aurais ri. Mais, dame ! elle est excusable ! Elle trouve une lettre de femme, une lettre d'amour à toi adressée...

Jacques. — Et où la trouve-t-elle, s'il te plaît?

FRANÇOISE. — Dans un tiroir.

JACQUES. — Quel tiroir? Le tiroir de mon bureau, d'où j'avais oublié de retirer la clef. Elle fouille dans mes papiers.

Je n'admets pas ça.

FRANÇOISE. — Elle cherchait...

Jacques. — Quoi? Que cherchait-elle?

A me pincer? Pas

explique avec toi, ma sujur...

Françoise. — Oh ! vas-y sans gazer, je t'en prie.

JACQUES. — Eh bien, ça n'est pas de maintenant... Comprends-tu? C'est d'autrefois.

Françoise. — D'une ancienne?

JACQUES. — Oui. Juste. Je l'avais gardée...

comme souvenir.

Françoise. — Avec sa photographie.

Marthe m'a dit qu'il y avait dans la lettre une photographie.

Jacques. — Ah! elle t'a dit ça aussi?

Françoise. — Une très jolie personne, paraît-il !

Jacques. — Pas mal, en effet. Alors, tu comprends, quand je suis rentré, j'ai vu Marthe avec une figure à tuer; j'ai senti qu'il y avait un cheveu.

Françoise. — Tu peux dire une natte.

JACQUES. — Je l'ai pressée de questions.

Elle a éclaté. Je me suis mis dans une juste colère. On s'est lancé des mots...

Françoise. — Désagréables.

Jacques. — Plutôt; et de fil en aiguille...

Françoise. — On en est arrivé à vouloir se séparer.

Jacques. — Ah! ma foi, oui. Je t'avouerai que ces scènes-là se représentent trop souvent. J'en suis fatigué, moulu.

Françoise. — Elle me disait la même

chose il y a une demi-heure à peine. Je ne trouve pourtant pas que ce soit bien grave.

Jacques. — Qu'est-ce qu'il te faut?

Françoise. — Marthe a été une bête d'aller barboter dans tes affaires en ton absence. Mais toi, tu es un imbécile — si ce que tu prétends est vrai ? — de garder des lettres et des portraits de tes anciennes, une fois que tu es marié ?

JACQUES. — Mes anciennes ! Dirait -on pas que j'en ai eu trente mille? Tout ça se réduit à une ! Une malheureuse fille dont j'ai gardé un pauvre billet de quatre lignes!

Françoise. — Gserais-tu jurer que tu n'as aimé qu'une femme avant la tienne?

L'oserais-tu ?

JACQUES. — Non.

Françoise. — A la bonne heure. Tu es moins menteur que je ne croyais. Et puis, avec moi, tu sais bien que ça ne prendrait pas?

Jacques. — Quelle drôle de conversation nous avons !

Françoise. — Rappelle-toi ta saison de

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jeune homme à partir de ta rhétorique..., les enveloppes cachetées à la cire, les gants, les mouchoirs, que tu me donnais .à garder dans mon armoire à glace, sous mes chemises de nuit, pour que père et mère ne mettent pas la main dessus.

JACQUES. — Comment! je faisais ça? J'ai fait ça ?

Françoise. — Pendant des années.

JACQUES. — Je t'en demande pardon, Quelle inconscience !

Françoise. — Mais non, ne prends pas

cet air d'enterrement. C'était très drôle.

Et puis, ça m'a appris la vie sans me l'ap-

irendre. Ça m'a dérouillée de la façon la plus

onvenable encore qu'on puisse souhaiter.

'ai été déniaisée. . . fraternellement. Lesfrères

.înés, c'est la vraie école des filles cadettes.

JACQUES. — Tais-toi. Ne parle pas ainsi.

Françoise. — Oui. Revenons à Marthe.

1 n'y a qu'une chose à faire. C'est de vous

mbrasser.

JACQUES. — Jamais. Je la mordrais,

FRANÇOISE. — Mordez-vous. Mais en vous

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embrassant." Du moment que vous vous êtes mariés, il faut vous y tenir, coûte que coûte. Je suis conservatrice. Chaque fois que l'un a un grief contre l'autre, il doit se dire :

« Voilà une occasion de prouver ma supériorité en me montrant gentil. » Sans compter que rien n'est plus malin, car on acquiert ainsi une sorte de droit à l'indépendance et à la satisfaction de ses caprices. La plupart du temps, celui qui pardonne songe surtout à lui et se prépare une sûre revanche.

Auguste était plus roublard que Cinna, mais ne valait guère mieux.

Jacques. — Tu es effrayante.

Françoise. — Je suis dépouillée d'artifice.

JACQUES. — Tu n'as pas d'idéal.

FRANÇOISE. — Pour toi l'idéal, c'est l'hypocrisie. Moi pas. Je dis ce qui est. Rabibochez-vous, toi et ta femme. Vous aurez encore beaucoup de scènes, beaucoup de cris, beaucoup de larmes, et puis quelques frais moments, par-ci, par-là, malgré tout.

Vous ne marquerez sur votre calepin que les frais moments. La vie est un triste

poisson, fade et blanc, avec des arêtes...

il n'y a qu'un moyen de s'en tirer à peu près, c'est de varier les sauces. Mais il faut commencer par accepter le poisson, sans révolte et humblement.

Jacques. — Est-ce que tu te marieras, toi ?

Françoise. — Je n'y incline guère. Mais, dame! si je me marie, ça sera comme d'être mort, ça sera pour longtemps. Mon mari pourra me faire tout ce qu'il voudra, tout, je ne lâcherai jamais. Je me cramponnerai jusqu'à la dernière minute. Ah ! il ne se défera pas de moi aisément. Je lui rendrai tout ce qu'il me fera, mais sans le quitter.

Jacques. — Il s'amusera bien !

Françoise. — Ça le regarde, il n'a qu'à ne pas commencer. Alors, entendu ? Je peux aller chercher Marthe et la ramener pantelante dans tes bras ?

Jacques. — Tu as une si singulière façon de nous raccommoder que, pour la beauté du fait, je ne sais pas te résister. Va donc chercher Marthe.

Françoise. — AU right! Et ne blague

pas ma façon d'opérer. Elle m'a déjà servi pour d'autres avant toi, va.

Jacques. — Quels autres?

Françoise. — Père et mère, donc ! Je les ai replâtrés plus d'une fois ! (Elle tire sa montre.) Fume -une hongroise en paix ; je te rapporte ma belle-sœur à la demie.

(Elle sort.)

BARON D'ARGENT, 5o aru.

BARONNE D'ARGENT, 3g a BLANCHE, leur fille, 19 ans.

Après le déjeuner, dans un petit salon plein de tableaux et de richesses d'art,

blanche. — Pendant que je vous tiens, papa et maman, je voudrais vous reparier une dernière fois.

la baronne. — Ah ! mon Dieu !

le baron. — Toujours ta marotte?

blanche. — Oui. Je désire me faire religieuse.

la baronne. — Je pensais que ça t'avait passé, et que depuis Tan dernier tu t'étais rendue à nos raisons?

blanche. — Il faut croire que je ne les ai pas trouvées bonnes.

LE baron. — Blanche, n'oublie pas à qui tu parles. Brise-nous, mais en nous respectant.

blanche. — Du moins, bonnes pour moi.

Je désire me consacrer à Dieu, et si vous avez un instant, j'aimerais bien, pour vous comme pour moi, que cette question fût définitivement réglée. Après, vous pourriez, tous deux, retourner à vos affaires, et chacun aurait l'esprit en repos.

le baron. — Toi, surtout, n'est-ce pas, ma pauvre enfant?

blanche. — Oh! oui.

la baronne. — C'est inconcevable comme tu es pressée de nous quitter !

le baron. — Nous te pesons donc bien?

blanche. — Nous ne sommes jamais ensemble. Nous vivons séparés, quoique

sous le même toit, séparés de. toutes les façons ; en fait, parce que vos distractions et le genre de vie que vous menez, ne me permettent guère de vous accompagner.

le baron. — C'est ta faute : tu as des scrupules... des bégueuleries pour tout dire, qui te tiennent à l'écart du commun des mortels.

blanche. — Vous avez peut-être raison.

Mais c'est justement parce que je suis à l'écart du commun des mortels que je suis résolue de m'y mettre tout à fait une bonne fois.

LA baronne. — Le couver ton satané couvent!

BLANCHE. — Oui. J'ajoute

que même quand je suis avec vous, c'est comme si je n'y étais pas, car, sauf mon corps, tout est ailleurs : mon esprit, mon cœur, mes désirs et mes rêves.

la baronne. — C'est poli pour ton père et pour moi !

blanche. — Je fais passer Dieu avant vous ; il n'y a rien là qui doive vous froisser.

LE BARON. — Peut-être bien que si.

blanche. — Après lui , vous venez en première ligne.

le baron. — C'est heureux. Et puis, Dieu... Je ne voudrais pas, ma pauvre enfant, t'enlever de gentilles illusions de bébé... mais enfin...

BLANCHE. — Quoi?

le baron. — Rien. Tu en parles, de Dieu, comme si tu savais ce que c'est...

blanche. — Mais, certainement.

le baron. — Tu crois, tu t'imagines...

tu supposes... Nous supposons tous, parbleu ! Mais enfin personne ne le. sait, et ne Ta jamais su.

blanche. — Oh !

la baronne. — Puisque ton père ne le sait pas, lui !

le baron. — Enfin, laissons ces grandes questions qui sont au-dessus de ta portée.

Tu penses bien que je ne suis pas arrivé à mon âge, moi un des premiers financiers de ce temps, sans avoir beaucoup réfléchi à la religion et à ce qu'il pouvait y avoir d'acceptable à en pressurer... Crois donc ce

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qu'on te dit, et laisse là tes idées de salut éternel.

la baronne. — Pense à ton salut terrestre, à ton salut parisien, ça vaudra mieux.

blanche. — Et qu'est-ce que c'est que mon salut terrestre ?

la baronne. — C'est de te marier.

blanche. — Je ne le veux pas.

la baronne. — Alors, reste fille, vieille fille. C'est un genre comme un autre. Nous avons une fortune qui t'en donne les moyens, et tu peux te créer tout de même dans le monde un type, une petite physionomie.

le baron. — Oui. Demi-femme et demigarçon. L'amie des hommes.

blanche. — Merci. J'aime mieux suivre ma vocation.

le baron. — A ton aise, donc, mais tu nous fais une peine énorme.

blanche. — Ça se passera bien vite.

le baron. — Et tu es une ingrate.

blanche. — Oh! papa!

la BARONNE. — En même temps qu'une sotte.

. blanche. — Oh ! maman !

le baron. — Ça n'est vraiment pas la peine d'être la fille de Dargent, du baron Dargent, l'homme qui a lancé les mines de saphir, les tabacs du Cambodge, et un tas d'autres affaires de premier numéro, pour finir au fond d'un cloître. Et tu pourrais aussi être un peu plus fière de ta mère.

LA baronne. — Née Kahn.

blanche. — Mais je vous aime bien , je suis fière de vous, de votre travail et de votre intelligence!...

le baron. — Tu as une drôle de façon de nous le prouver.

la baronne. — En nous reniant.

le baron. — Comme si tu rougissais de nous, de mes tabacs et de mes saphirs.

blanche. — Ce n'est pas de vous que je rougis.

LE baron. — De qui ?

blanche. — De moi. De tout ce que je vois de vilain, de bas et de mauvais dans le monde.

le baron. — Ahl les grandes machines!

Tu ne le réformeras pas, le monde, va!

blanche. — Je le sais. Aussi je ne cher-

che pas à le réformer, je ne tiens qu'à le quitter.

le baron. — Raisonne un peu, sacrelotte! Calcule. Compare. Se consacrer à Dieu! C'est très joli sur le papier, mais après? Quels sont les gens à qui tu vois faire ça? Des pauvres diables, des malins au fond, qui n'ont pas le sou, pas de situation. On ne renonce à tout que quand on n'a rien. Dieu, en somme, c'est le plus honorable des pis-aller!

blanche. — Oh! papa! tais-toi!

LA baronne. — Ton père a cent fois raison ; tu as tout à perdre et rien à gagner.

blanche. — ». Le ciel.

le baron. — Le ciel! le ciel! Tiens, je me tais, parce que je me mettrais en colère.

LA BARONNE. — Et qui est-ce qui peut lui avoir fourré ces idées-là dans la tête?

Non; mais je cherche!

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