‹ Leurs sœursChapitre 7 sur 21 · LE BARON. — NOUS · texte numérisé non relu

LE BARON. — NOUS

blanche. — Vous deux.

le baron. — Ah! bien celle-là par exemple ! . . .

blanche. — Est-ce que vous ne m'avez pas donné une éducation chrétienne?

la baronne. — Ton père a tenu à ce que tu fusses élevée dans sa religion,

anche. — Ne m'avezpas mise au couvent?

. baronne. — Oui, parce î'est encore là que les jeu- ;s filles sont le mieux, sous tous les rapports. Mais...

blanche. — Au moment de ma première communion, est-ce que vous n'avez pas manifesté une grande joie de me voir soudain devenir si sage, première tous coups, entièrement uansformée ?

le baron. — Sans doute.

BLANCHE. — Que de fois vous m'avez vous-même recommandé la piété!...

la baronne. — Bien entendu. On dit toujours ça aux enfants.

le baron. — Ça ne peut pas leur faire de mal.

blanche. — Moi, je vous ai pris au mot.

J'ai cru à tout ce que vous m'avez donné à croire, et plus je vais, plus j'y crois. Aujourd'hui, vous avez beau venir me dire :

Dieu, la Vierge, les vertus chrétiennes, la prière, l'espoir d'une vie future... tout ça, mon petit chou, c'était bon seulement pour t'amorcer quand tu étais haute comme ça, pour te faire avoir des bons points et que tu sois souvent sur le tableau d'honneur.

Mais à présent que te voilà grande, et femme, nous aimons mieux ne plus te le cacher, c'est de la frime et ça ne signifie rien.

LE baron. — Nous n'allons pas jusque-là !

blanche. — Oh! à peu près..,

la baronne. — Enfin, tu exagères et même tu n'es pas de bonne foi en ce moment quand tu nous reproches de t'avoir donné une éducation trop étroitement religieuse.

blanche. — Mais je ne vous le reproche pas ! Au contraire. Je vous en remercierais plutôt! Et jamais assez.

la baronne. — Certes ! nous t'avons fait

élever convenablement, décemment, comme mademoiselle Dargent méritait d'être élevée... avec juste assez de religion... une grande teinture... Mais tu peux, tu dois nous rendre cette justice, que rien, à la maison, ni dans nos propos, ni dans notre genre de vie très libre, ni dans les exemples que nous n'avons cessé de te mettre sous les yeux, ne te poussait à la dévotion et à la bigoterie?

blanche, avec un pâle sourire. — Oh!

oui, mes pauvres parents, je vous rends bien volontiers cette justice.

la baronne. — ... Et que si, à dix -neuf ans, tu veux te cloîtrer malgré tout... ça n'est pas notre faute?

blanche. — Non. C'est la mienne, rien que la mienne.

le baron. — Nous n'avons rien fait pour ça.

blanche. — Je le reconnais.

LA baronne. — A la bonne heure !

blanche. — Mais c'est la vraie raison justement pour laquelle ma résolution est aussi forte. D'abord elle ne vient que de moimême; et puis, les obstacles apparents, les

divergences d'idées au milieu desquelles j'ai vécu, n'ont fait que la rendre plus inébranlable. Je sens bien que c'est surtout à ces

avoir eu, dès le berceau, la vie trop belle, j'y ai tenu de moins en moins en avançant en âge. La pauvreté me sera facile parce

que la richesse a eu le temps déjà de me. rassasier; rien ne me tente parce que je peux tout avoir. Je suis lasse à l'avance de l'avenir, et dégoûtée des joies futures que je ne connais pas, pour les avoir vues autour de moi goûtées par certains autres. Je suis jeune, jolie paraît-il, et millionnaire... Eh bien, je ne désire que vieillir, modestement, loin du bruit et des foules, derrière des murs élevés. Je veux être sœur de charité pour ne vivre qu'avec des malades ou des enfants.

Cela ne m'empêche pas de vous aimer et de vous remercier de ce que vous avez fait pour moi. Je vous renouvelle, mon père et ma mère, mon désir formel d'entrer en religion.

Si vous n'y consentez pas, j'attendrai respectueusement ma majorité pour vous faire mes sommations. Vous ne me répondez ni l'un ni l'autre ?

LA baronne, en colère. — Je suis... suffoquée... irritée!...

LE baron. — Moi qui t'ai encore mis de côté, ce matin, deux cents tabacs au pair!

blanche. — Mes pauvres parents ! (Elle les embrasse.) Je vous en cause, hein! du

tourment? Vous seriez si heureux sans moi!

LA baronne. — Ah dame! le fait est que...

blanche. — Patientez... Je mourrai peutêtre.

LE BARON. — Blanche !

LA BARONNE. — Ne dis donc pas de bêtises.

BLANCHE. — Oh ! c'est encore ce qu'il y aurait de mieux. Moi, j'aurais le couvent tout de suite, et vous la paix, les plaisirs du monde.

LA BARONNE. — Pas avant un an. Nous serions en deuil. Va mettre ta robe rose pendant qu'on attelle.

Page 1