I. — Ce qu'il faut entendre par éducation
Quel sens précis faut-il attacher au mot « Education »? Les racines mêmes du mot (è ducere) nous en donnent
2 l'évolution de l'éducation
déjà une idée. L'éducation, c'est l'art de développer Tôtre humain daûs tel ou tel sens , de le doter d'aptitudes, de qualités ou de défauts, qu'abandonné à lui-même il n'aurait pu acquérir. — Mais déjà cette définition doit susciter une objection préjudicielle. « Est-il bien sûr, peuton dire aux pédagogues, que l'éducation ait le pouvoir que trop souvent on lui prête ? Chaque homme ne naît-il pas avec un ensemble latent d'aptitudes, de tendances, léguées par la très longue chaîne des générations ances- ' traies et que votre culture d'un jour est aussi impuissante à créer qu'à éteindre? La prétention, que se plaisent à afficher les éducateurs, celle de pétrir, comme une molle argile, Fêtre confié à leurs soins, est-elle autre chose qu'une présomptueuse illusion ?» — Cette objection radicale contient incontestablement une part de vérité. Comment nier que, dans son corps et dans son esprit, tout être humain, même tout animal, soit autre chose que le résultat global des influences subies organiquement et mentalement par les ancêtres ? A vrai dire, ces influences ont constitué, pour Tespèce, une éducation spontanée d'une durée cyclique, dont les traces sont restées profondément empreintes aussi bien dans la mentalité que dans l'organisme. Elles proviennent de causes bien diverses : de l'action des climats, des milieux physiques, auxquels les progéniteurs ont dû bon gré mal gré s'accommoder ; dans l'humanité, tout particulièrement des milieux sociaux, du genre de vie, que, depuis les âges les plus lointains, les ancêtres ont dû subir ou adopter, etc. De ces influences, si variées et si puissantes, est résultée la création de types humains dissemblables parle corps et par l'esprit ; mais ces types si lentement créés ne sauraient évidemment se modifier sans peine. Dans une large mesnre, tout cela est vrai ; mais, d'autre part, l'histoire générale du monde organisé nous crie, qu'en dernière analyse tout être vivant est muable et transfor-
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mable ; puisqu'il est simplement le dernier terme d'une longue sériç de métamorphoses. Certes , de l'homme actuel à l'amibe ou à la cellule primitive, grande est la distance; mais pourtant, au cours des siècles, les progéniteurs de Te'spèce humaine ont passé par toutes les formes intermédiaires, dont l'évolution embryonnaire nous offre encore le tableau en raccourci. L'homme est donc et surtout a *été un être extrêmement modifiable. Comment ne serait-il pas éducable? — Néanmoins il est à retenir que les formes, les organes, par suite les fondions tendent de plus en plus à se fixer. Ainsi, aux plus inférieurs échelons du règne organique, chez les microbes par exemple, le type spécifique est très muable, et chez les animaux supérieurs, il est facile de provoquer à volonté des monstruosités artificielles à la condition d'agir sur l'embryon. Pour une raison de même ordre, l'éducation proprement dite réussit à modifier en bien ou en mal l'individu humain d'autant plus aisément que cet individu est plus jeune, qu'au point de vue physique et mental il n'a pas encore acquis une constitution relativement stable.
En résumé, il convient de ne point trop ravaler, mais aussi de ne pas exalter outre mesure le pouvoir de l'éducation. Sans doute ce pouvoir est limité, en ce qui concerne l'individu ; mais il acquiert une force considérable, alors qu'un même dressage ou un même système d'éducation sont appliqués avec suite et ténacité à une série de générations. Jadis, en retraçant l'évolution de la morale, e n'ai eu que l'embarras du choix pour trouver et citer des exemples de tendances morales, acquises par l'éducation et ayant néanmoins toute l'énergie des instincts dits naturels, qui d'ailleurs résultent eux-mêmes d'influences oubliées, en réalité d'une éducation spontanée, ayant déterminé dans les cellules nerveuses et surtout cérébrales la formation d'empreintes héréditairement transmissibles. Mais mieux que ces considérations générales, un examen
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rapide du règne animal au point de vue de l'élevage des jeunes servira à fixer nos idées, à nous donner une opinion exacte du pouvoir de l'éducation et en môme temps elle nous préparera à en aborder l'élude chez l'homme.
IL — L'éducation des animaux
A. — Exactement comme l'homme, Tanimal, surtout ranimai quelque peu élevé dans la série, naît avec une éducation latente, héritée, dont les effets se manifestent au cours du développement individuel. Ainsi nos organes, lentement constitués durant l'évolution des divers types spécifiques, fonctionnent d'eux-mêmes suivant tel ou tel mode: ils ont leur mémoire propre. C'est spontanément et sans attendre les leçons d'un maître, que les appareils digestif, circulatoire, respiratoire, les organes des sens, ceux de la génération, elc,, s'acquittent de leurs offices. Le plus souvent môme le jeune animal, abandonné à ses seules impulsions, arrive très vite à se tirer d'affaire dans le vaste monde, à éviter ses ennemis, à trouver des aliments et un gîte convenables. Aussi, toutes les fois qu'il ne s'agit pas d'espèces animales vivant en sociétés plus ou moins grandes, les parenls se hâtent-ils d'expulser leurs jeunes, dès que ceux-ci sont à peu près de taille à se suffire à eux-mêmes. Le fait est surtout facilement observable chez les oiseaux, môme chez nos oiseaux domestiques. Nous voyons, par exemple, nos tourterelles privées remplacer brusquement les soins et les caresses par des coups de bec et d'ailes, dès que leurs tourtereaux leur semblent suffisamment développés. L'aigle a tête blanche d'Amérique, nous dit Audubon, rabroue et repousse les jeunes aiglons, qui ne veulent pas s'envoler de l'aire paternelle, et c'est vainement que, pendant des semaines, les exilés reviennent timidement rôder en sup-
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pliants autour du nid di'^fendu (1). L'aigle doré va plus loin encore ; dans cette espèce, le mâle et la femelle ne se bornent pas à chasser leurs jeunes du nid, ils les expulsent môme de leur territoire de chasse (2). Mais d'autres espèces volatiles sont plus soucieuses de l'avenir de leur progéniture et, avant de s'en séparer, elles ont soin de la dresser, soit au vol, soit à la natation, soit à la chasse ou à la pêche. Bureau de la Malle a vu des faucons laisser tomber de très haut des souris, des hirondelles mortes, afin d'habituer leurs petits h fondre sur la proie d'un vol rapide et à bien juger des distances; puis, une foi? les fauconneaux un peu dégrossis, les parents éducateurs remplaçaient le gibier mort par des oiseaux vivants qu'ils apportaient et lâchaient en Tair devant leurs petits (3). De même les canards huppés d'Amérique enseignent patiemment à leurs jeunes à trouver des graines ainsi qu'à happer des mouches et des insectes aquatiques (4). Le plus ordinairement, c'est la femelle qui ressent ce souci pour l'avenir de ses rejetons, tandis que le mâle n'en u guère cure. C'est la femelle du canard sauvage qui conduit à l'eau sa couvée, et elle a soin, pour ce début, de choisir des endroits peu profonds; c'est elle encore qui dresse ses petits à chasser les mouches, les moustiques et les scarabées (5). La femelle du canard aider dépose doucement et un à un sur l'eau ses petits, qu'elle porte délicatement avec son bec; puis, peu à peu, elle les conduit dans des eaux profondes et là leur apprend à pêcher en plongeant. Sont-ils fatigués? elle se glisse sous eux, les charge sur son dos et les porte avec soliici-
(1) D'Audubon, Scènes de la nature, t. 1, 86.
(2) IbUl., 297.
(3) Bureau de la Malle, Annales scientifiques naturelles, vol. XXII, p. 397.
(4) D'Audubon, Scènes delà nature, II, 47, H5.
(5) ma., 115.
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lude jusqu'au rivage (1). Sans doute, c'est à peu près d'instinct et par la seule vertu de l'éducation ancestrale, que les oiseaux nagent ou volent ; la mère n'a guère qu'à les y inviter par son exemple, comme le font la pygargue, l'aigle chauve (2). Mais, pour un dressage plus complet, des leçons deviennent, sinon nécessaires, au moins très utiles. C'est pour cela que les grèbes plongent avec un poisson au bec en présence de leurs petits, afin d'ex-* citer ceux-ci à les suivre, et ils ont bien soin de récompenser le plus agile de leurs rejetons, en lui donnant le poisson qui a servi d'appât (3). A coup sûr, l'enseignement a sa raison d'être; car l'art de la poche et celui de la chasse sont moins essentiels à l'organisation même des animaux que la natation ou le vol, sans compter que les ressources alimentaires varient selon Thabilat. Dans le monde des oiseaux, les exemples donnés par les parents à leurs jeunes font d'autant plus d'impres>ion sur ceux-ci, que les oiseaux, possédant généralement un langage vocal plus ou moins développé, l'exemple est appuyé par des avertissements, des encouragements, des reproches, des appels très propres à stimuler grandement la naturelle tendance à l'imitation. Mais, chez certaines espèces d'oiseaux, ce langage lui-même s'enseigne et, matin et soir, les individus se réunissent en troupes babillardes; par suite les jeunes bénéficient d'un véritable enseignement social et peuvent aisément apprendre à chanter et à converser. Les oiseaux chanteurs surtout se donnent ainsi de mutuelles leçons et souvent sans y songer. Aussi les chardonnerets chantent très mal, alors qu'ils ont été élevés en dehors de toute société avec des oiseaux de leur espèce. Au contraire, ou a vu des merles sauvages apprendre d'eux-mêmes, en fréquentant le
(1) irAudubon, 220-227.
(2) Houzeau, FaruHra moniales (tes animaur, II, 164.
(3) E>i)inas, Sociêtt's animales, 431.
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jardin d'une maison, le chant perfectionné et savant d'un merle en cage. Parfois même il arrive que des oiseaux chanteurs s'approprient par simple imitation spontanée le chant d'une autre espèce. Ainsi un pinson peut apprendre à chanter comme un merle et un merle en arrive à imiter le chant d'un coq avec une perfection telle que des coqs s'y trompent (1). A ce propos, il convient de rappeler le fait de cet étourneau, auquel Bureau de la Malle avait appris à siffler la Marseillaise et qui à son tour renseigna à tous les étourneaux d'une localité où il avait été transporté. Remarquons, en passant, que ces acquisitions anormales ne se conservent qu'au prix d'un constant exercice ; elles n'ont pas, à beaucoup près, la fixité des instincts héréditaires et s'oublient comme elles ont été apprises: en peu de temps. Au risque de commettre une irrévérence, je comparerai ces enseignements fugitifs au confus amas de notions incohérentes et sans utilité pratique, dont on encombre, mais pour un moment, la mémoire lassée des malheureux candidats, dans les pays d'Asie et d'Europe, où sévit la funeste coutume des examens et concours surtout mnémoniques.
B. — Dans la classe des mammifères, nombre de naturalistes, de voyageurs, d'observateurs ont relevé à propos de l'éducation des faits analogues à ceux que je viens de citer. Ainsi, chez nombre d'espèces mammifères, on voit les parents, surtout la mère, donner aux jeunes une éducation première. L'ourse mère, par exemple, s'applique avec zèle à dresser ses oursons ; elle leur apprend à marcher, à grimper, à manger et, pour y réussir, elle n'épargne ni les punitions, ni les coups de pattes, ni les soufflets, ni même de légers coups de dents (2). Elle se conforme, sans le connaître, au vieux précepte: « qui aime
({) Romanes. Evolution metitale des animaux, 224. (2) C. Vogt, Mammifères, 219.
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bien châlic bien ». Il est intéressant de remarquer, que fussent-ils même plus grands et plus forts que leur mère, les oursons corrigés ne se défendent jamais (1). On a vu de même une femelle d'éléphant donner une leçon de natation à son petit et le corriger pour son indocilité (2). Certaines espèces laborieuses instruisent leurs jeunes simplement en les associant à leurs travaux. Ainsi on a vu, tandis qu'une femelle de castor entamait un saule au pied, en mangeait l'écorce, entaillait les branches, ses petits l'imiter d'eux-mêmes, puis finir par l'aider à porter une branche jusqu'à Teau (3).
Au temps où les lions de l'Afrique australe étaient encore nombreux et faciles à observer, on en a vu s'instruire eux-mêmes par une gymnastique volontaire et s'exercer à leurs terribles sauts en faisant jouer à une souche d'arbre le rôle du gibier absent. Ainsi un lion, qui avait manqué un zèbre, parce que, calculant mal la distance, il n'avait pas réussi à bondir avec précision sur le haut d'un rocher, d'où il aurait pu aisément sauter sur sa proie, recommença plusieurs fois la manœuvre uniquement pour son instruction personnelle ; puis, deux de ses camarades étant survenus au cours do ses exercices, il les mit d'abord au courant de l'affaire en les conduisant autour du rocher; après quoi, les ayant ramenés au point de départ, il sauta une dernière fois pour terminer sa démonstration. Pendant toute cette curieuse scène, les animaux n'avaient pas cessé de rugir, « de causer entre eux », disait l'indigène qui les avait observés (i). C'est grâce à des éducations individuelles de ce genre que les animaux industrieux deviennent plus habiles en avançant en âge ; que les vieux oiseaux, par
(1) Leurel et (iraliolot (citt' par Espinas, Sorit'tf'S nnimnlesy îi6i).
(2) Espinas, SnrhHf's animabw-y 561.
(3) Brehm, Mammifères (Gaston et Dessau).
(4) Moifat, Vingt-trois ans dans V Afrique australe^ 93.
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exemple, ont des nids plus artistcment fails que ceux des jeunes ; qu'un petit niammifère, la souris naine, elle aussi nidificatrice, devient de plus en plus adroite à mesure qu'elle avance en âge (I). C'est que, si ancienne que soit dans la vie des espèces l'acquisition de ces industries, elles n'ont point pourtant la solidité des instincts primordiaux ; aussi se perdent-elles assez rapidement par le défaut d'usage. C'est ainsi, par exemple, que nos lapins domestiques ont fini par oublier Tart et le besoin de creuser des terriers, qui n'ont plus pour eux la moindre utilité (2).
C. — Dans les classes de vertébrés, où Ton a pu constater l'existence d'une éducation intentionnelle, il s'agit presque toujours d'éducalion familiale et même le plus ordinairement d'éducation maternelle. Au contraire, chez les invertébrés à ganglion cérébroïde développé, chez les abeilles, surtout dans les sociétés de fourmis, oii les femelles ne sont plus que de simples machines à pondre, le rôle éducateur de la mère est absolument nul et ce sont les ouvrières stériles qui se chargent de soigner les jeunes. Les fourmis mères n'ont pas toujours été réduites à ce rôle de pondeuses; car le côté mental de la fonction maternelle subsiste encore chez elles à Tétat latent. On a pu voir des femelles encore vierges ouvrir les coques des nymphes d'ouvrières et d'autres fourmis femelles, séparées à dessein des ouvrières, redevenir laborieuses et soigner leurs rejetons aussi bien que l'auraient pu faire les ouvrières elles-mêmes (3). Mais dans le nid, dans la cité, rien de pareil ne se produit. Là l'élevage est bien la grande affaire sociale; mais il est exclusivement confié aux ouvrières stériles, qui se dévouent à leur lâche avec une complète abnégation et d'ailleurs semblent goûter
(1) Espinas, Sociétfh animales, 4o3.
(2; G. Leroy, Lettres sur les animaux, 48.
(3) P. Huber, Fourmis indigènes, 99.
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une vive jouissance à s'acquitter de ce grand devoir so* cial. — C'est un très curieux spectacle. Les vigilantes ouvrières s'occupent d'abord des femelles, pondeuses et chacune de celles-ci est escortée par un groupe de douze à quinze ouvrières, dominées par une seule préoccupation: l'attente des œufs. Partout elles accompagnent la femelle fécondée, dont elles ont la garde; entièrement à son service, elles l'aident dans les passages difficiles; môme elles la portent au besoin; elles ne négligent pas de lui offrir des aliments, etc. Elles choient leur précieuse captive, mais c'est dans le seul intérêt de la république; elles la retiennent par les pattes, s'il lui prend envie de s'envoler et, pour plus de sûreté, la conduisent dans les galeries souterraines du nid, où elles ne lui permettent aucune liberté dangereuse, c'est-à-dire nuisible à la communauté (I). Quand arrive le grand événement, la ponte, qui se fait en marchant, le zèle des gardiennes redouble ; elles s'empressent autour de la parturiente, relèvent avec sollicitude ses œufs, en ayant bien soin de les porter à leur bouche, tout en les retournant sans cesse, afin de les maintenir constamment dans un état d'humidité convenable. Un peu plus tard, des ouvrières, faisant office de sentinelles, gardent les larves et les nymphes et sont constamment prêtes à se dresser et à lancer leur venin contre tout ennemi dangereux pour le trésor confié à leur vigilance. Ces larves et nymphes, si bien protégées, sont en outre portées par leurs gardiennes sur la fouiTnilière et exposées, pendant un temps convenable, aux rayons solaires. Puis, au moment opportun, les coques des nymphes sont ouvertes et avec un tel soin que parfois chacun de leurs fils est coupé isolément. Une fois la coque ouverte, rien n'est encore terminé, et Ton voit les ouvrières se relayer pour délivrer le nouveau-né de ses entraves, pour
(1) P. IIulxM-, Fourmis uidifji^nes, 73-77.
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le débarrasser de la pellicule satinée qui le revêt, pour dégager délicatement du fourreau ses antennes, ses antennules, ses pattes, ses ailes. Après quoi, elles lui donnent la becquée et le soignent, comme de zélées nourrices.
Bientôt l'éducation succède à Télevage. Les jeunes, alors qu'ils ont achevé leurs métamorphoses, sont suivis en tout lieu par leurs gouvernantes, qui les guident à travers le labyrinthe de la cité et leur en font connaître tous les détours (1). Jusqu'où cette éducation des jeunes peut-elle être poussée? Sans doute bien plus loin qu'il n'a été possible aux observateurs de la suivre; car la vie sociale des fourmis, au moins celle des ouvrières, exige un dressage. L'industrie des ouvrières est trop complexe pour être purement machinale, aveuglément instinctive, comme on Ta tant de fois prétendu. Mais quand il arrive à des fourmis de concourir ensemble à un travail, à une occupation quelconque, comment distinguer les plus jeunes des plus âgées, les élèves des maîtresses? Quand deux fourmis causent ensemble au moyen de leur langage tactile, antennal, que certainement il est besoin d'apprendre, il est bien difficile à des hommes de distinguer la simple causerie de la leçon de langue.
Dans un cas cependant il semble bien que Ton ait observé un véritable dressage. Je veux parler de ces exercices gymnastiques, dont P. Huber a été témoin. Ces ouvrières, qui commençaient par se flatter, par avoir un bout de conversation antennale, puis que Ton voyait se dresser par couples sur leurs pattes postérieures et simuler des combats singuliers, sans jamais se faire de mal, sans jamais darder leur acre venin et toujours en passant rapidement d'une partenaire à l'autre, paraissent bien avoir eu pour but de prendre ou de donner des leçons d'une sorte d'escrime guerrière.
(1) P. Huber, Loc, cit. 103-104.
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En résumé, nous voyons, que, dans les fourmilières, outre l'éducation sociale, involontaire, résultant du seul spectacle oflFert par l'intéressante activité des fourmis adultes, de cette vie intense, si propre à donner aux jeunes de vraies suggestions, nous voyons, dis-je, qu'il existe une véritable éducation, dont le but est de mettre le plus vite possible les élèves en état de jouer un rôle utile dans la cité. Pour des animaux dont la vie est si courte, rien n'est plus précieux que cette initiation éducatrice.
Certaines fourmis, les fourmis esclavagistes, nous donnent un enseignement, qui a son importance pour l'histoire générale de l'éducation : savoir, qu'à condition de commencer aussitôt que possible après la naissance, l'éducation peut transformer certaines tendances invétérées. Ainsi, entre les fourmis amazones, avant tout guerrières, prédatrices, et les fourmis brunes (Formica fas^ca)^ il existe une haine héréditaire. Les secondes, très laborieuses, mais plus faibles que les amazones, sont incessamment mises par celles-ci en coupe réglée ; c'est chez elles que les guerrières se fournissent d'esclaves ; mais, comme ces esclaves sont enlevées à l'état de nymphes, quand elles ne peuvent rien savoir encore de leur véritable patrie, une fois écloses dans le nid des ravisseuses, elles s'y attachent et les servent avec un zèle fervent, tout en conservant, à côté de ces batailleuses, les mœurs laborieuses de leur espèce (1).
Il importe de noter qu'il s'agit là d'un fait général, puisqu'on en trouve Téquivalent chez les vertébrés. Chez eux et môme chez le premier d'entre eux, il est parfois possible, en s'y prenant de très bonne heure, de perturber des manifestations fonctionnelles, même celles qui sont héréditairement et régulièrement transmissibles.
(1) P. Ilulier, Fourmis wdifji^nes, 258.
CH. I. l'éducation dans le KÈGNE ANiMAL 13
Ainsi les poussins n'o)3éissent plus h leur mère, quand ils n'entendent son appel que huit ou dix jours après leur éclosion (1). De môme un poussin, élevé à part, ne sait point boire on remplissant son bec et relevant lu tête, comme le font très vite ses pareils élevés par la mère : il n'y réussit que si on lui plonge le bec dans l'auge pleine (2). Les nouveau-nés humains ne sont pas plus difficiles à dérouter el ils perdent très rapidement la faculté, pourtant si primordiale, de teJer, si on les allaite à la cuiller (3). C'est qu'en dépit des différences morphologiques, tous les êtres vivants ont un fonds commun ; aussi la psychologie physiologique d'une espèce peut éclairer celle des autres et même celle de Thomme. En somme, on est fondé à dire que, si divers que puisse être leur rang taxinomique, tous les animaux vertébrés ou non, mais possédant des centres nerveux quelque peu développés, sont susceptibles d'éducation ; chez tpus, un entraînement convenable et suffisamment continué peut, dans une certaine mesure, perturber les tendances héritées, celles que l'on appelle instinctives et môme en créer de nouvelles.