IV. — Langage animal et langage humain
Il serait évidemment hors de propos d'exposer ici, même sommairement, les origines du langage ; aussi me Ltornerai-je à quelques propositions générales. Dans le petit monde des philosophes et des linguistes, on n'ose plus guère aujourd'hui prétendre que le langage parlé est une infranchissable barrière entre l'homme et les animaux. £n drpit de l'étymologie du mot « langage »^ il importe de ne lui attribuer qu'un sens très général.^ Bien divers sont les langages et, essentiellement, la parole humaine ne diffère pas du langage tactile et antennal des fourmis. Sans doute le mode du langage varie avec l'organisation des espèces animales ; mais toujours ofi le peut ramener originairement à des actions réflexes, déterminées par un besoin, un désir, un sentiment, une émotion, une idée. Le langage parlé, qui, scientifiquement, a pu être relié au cri, à l'interjection, à l'onomatopée imitative, n'est lui-même au fond qu'une action réflexe, un geste du larynx. Il est donc fort légitime de comparer le langage humain au langage animal et il est intéressant de montrer commentée dernier se peut perfectionner par l'exercice et l'éducation.
Que l'organisation d'une espèce doive lui imposer tel ou tel mode de langage, cela est évident. Ainsi les fourmis, organiquement aphones, ont imaginé, pour coniAïuniquer entre elles, le langage antennal, qui, dans les nids de fourmis, met en relation intime tous les membres de la cité. Aux oiseaux, aux mammifères, aux hommes, il a été plus commode d'acquérir un langage vocal ; mais accidentellement les hommes eux-mêmes ont recours au langage tactile. Jadis j'ai connu une vieille dame, à la
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fois sourde et aveugle, avec laquelle on conversait silencieusement, en touchant tel ou tel doigt, telle ou telle phalange pour désigner les diverses lettres de l'alphabet et même certains mots ou signes de la ponctuation. Les voyageurs en Orient, el Chardin le premier, ont décrit un langage analogue, dont les marchands persans et arabes se servent pour débattre leurs prix, en défiant l'indiscrète curiosité de leur entourage.
Chez les vertébrés, les oiseaux sont, au point de vue du langage, supérieurs aux mammifères, Thomme excepté; du moins certaines espèces d'oiseaux, car beaucoup d'autres en sont réduites, pour s'exprimer, au cri rudimentaire; mais les oiseaux chanteurs peuvent être considérés comme les orateurs de la gent volatile.
Chez ces derniers, l'observateur Syme a pu distinguer six classes d'expressions: l'appel du mâle au printemps, les notes bruyantes de défi, le cri d'avertissement à la vue d'un oiseau de proie, l'appel des parents et la réponse des jeunes, les romances d'amour, les cris d'effroi ou d'alarme pour le nid (1). Il ne faudrait pus croire que ce langage des oiseaux soit inné. Il résulte au contraire d'acquisitions réalisées au cours de la vie des espèces et qui ne se transmettent pas complètement par l'hérédité. Pour chanter convenablement, les jeunes ont besoin d'une éducation et leurs premiers essais sont tout à fait comparables au bégaiement de nos enfants (2).
Aussi le langage chanté n'appartient qu'à certaines espèces d'oiseaux; le corbeau ne chante pas comme le rossignol, quoiqu'il ait un larynx semblable au sien. C'est par l'exercice et surtout par l'imitation spontanée que les jeunes oiseaux apprennent à chanter; il va de soi qu'ils retiennent surtout le chant de leurs parents ; mais, dans
(1) Houzeau, Facultés mentales des animaux, II, 312.
(2) Darwin, Descendance, i 9K
eu. 1. — l'éducation dans le règne animal 23
les volières, il leur arrive parfois de copier le chant d'autres espèces, exactement comme nos enfants apprennent les langues étrangères en les entendant parler. Ainsi on a vu des moineaux s'approprier le chant dés linottes (1). Il est donc certain que les oiseaux chanteurs ont lentement acquis leur talent artistique. — Notre chien lui-même n'est devenu aboyeur que dans la société de rhomme. Sans doute il n'a pas imité les langages humains; mais, ayant eu besoin d'exprimer des sentiments nouveaux, il s'est, pour communiquer avec ses maîlres, créé un langage à lui, l'aboiement, qui est riche de quatre ou cinq tons (2). Au reste la domestication du chien est si ancienne qu'il est permis de se demander si, à l'époque extrêmement lointaine où elle s'est faite, l'homme luimême avait à sa disposition un autre langage que des cris modulés. — Mais, s'ils ne parlent pas comme nous, nos chiens comprennent très bien certains mots, certaines phrases et, par l'éducation, on peut grandement enrichir chez eux cette intelligence du langage verbal. Sous ce rapport, leur état mental se peut très bien comparer à celui de nos enfants de dix à douze mois, qui déjà comprennent un certain nombre de mois, mais sans être capables de les articuler (3). De même, alors qu'il se transporte dans un pays étranger, un homme adulte commence par comprendre bien des mots de la langue nouvelle, avant de les savoir prononcer.
Nos chiens entendent aussi le langage des animaux d'espèces différentes, avec lesquels ils vivent dans l'intimité. Au Texas, les chiens de Honzeau, gardiens vigilants de son poulailler constamment menacé, ne se précipitaient au secours des coqs et poules qu'après avoir entendu certains de leurs cris, signifiant qu'un sérieux
(i) Darwin. Descendance, l. 407.
!2) /6îd., 89.
(3) /feW., 90.
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danger, par exemple limininente attaque d'un animal de proie, menaçait les volatiles (1). Ils avaient donc appris un langage étranger au leur, uniquement pour l'avoir entendu. De même les chiens restés muets, ceux de certains sauvages, les chiens hurleurs, apprennent à aboyer, alors qu'ils ont l'occasion d'entendre suffisamment leurs compagnons civilisés. Ainsi on a vu un chien hurleur de Peau-Kouge, qui était né à Londres, apprendre à aboyer, en entendant ses compagnons plus civilisés (2). Chez les animaux, comme chez l'enfant et même chez l'homme, l'aptitude à imiter est souvent en raison inverse du développement intellectuel et, dans notre espèce, elle est parfois très puissante chez l'idiot (3).
Est-il bien certain, comme on le pense généralement, que tous les animaux soient incapables d'apprendre à parler une langue humaine? Il est permis d'en douter; puisqu'on voit des oiseaux, les perroquets, les sansonnets, etc.. apprendre à prononcer des phrases entières. Sans doute, ils semblent bien le plus souvent ne pas les comprendre; mais il y a des exceptions. Darwin cite un perroquet, qui, sans jamais se tromper, disait « bonjour », le matin, et, dans la soirée, « bonsoir » ; qui en outre appelait par leurs noms certains membres ou amis de la famille, à laquelle il appartenait. Darwin mentionne encore un sansonnet allemand, qui disait aussi et toujours à propos « bonjour » ou « bonsoir ».
Mais la plus curieuse histoire de ce genre est celle qui est arrivée au prince Maurice de Nassau durant un voyage au Brésil. Le fait a été rapporté par un écrivain fort estimé au xviii« siècle (i) et Locke le cite tout au long
(i) Ilouzrau, Fficultrs menlairs (h's animaiid^ II. 340.
(2) Franklin, Vie (1rs nnimnnx, I, 163.
(3) Romanes, Êntlution mentale des anhunux, 224.
(4) Mt'moiros du Chcvdlirr du Temple (KJit. de Hollando), p. 00.
CH. I. — r l'éducation DANS LE RÈGNE ANIMAL 27
dans son Essai sur V entendement humain (1). L'auteur, auquel Locke a emprunté Tanecdote, disait la tenir du prince de Nassau lui-même. Je la résume. Il s'agit d*un perroquet « raisonnable », comme dit Locke, c'est-à-dire d'un perroquet qui avait la réputation de pouvoir faire des questions et des réponses aussi justes que celles d'un homme. Les gens du prince de Nassau tenaient l'animal pour possédé et ses chapelains disaient que les oiseaux de cette espèce avaient « le diable dans le corps ». Le prince eut la curiosité d'envoyer chercher ce perroquet extraordinaire. C'était un oiseau très vieux et très gros. « Dès quil aperçut le prince entouré de plusieurs Hollandais, il s'écria : Quelle compargnie d'hommes blancs est celle-ci ? — Alors on lui montra le prince et on lui demanda qui il était. Il répondit que c'était quelque gévéraL — On le fit approcher et le prince lui-môme lui demanda: D'où venez-vousl — Il répondit: De Marinam. — A qui êtes-vous ? lui dit le prince. — A un Portugais. — Alors le prince lui dit : Que fais-tu ià ? — Je gai'de les poules. — Le prince se mit à rire et dit : Vous gardez les poules ? — Le perroquet répondit : Oui, Tïioi, et je sais bien faire « chue », ce qu'on a coutume de faire quand on appelle les poules et ce que le perroquet répéta plusieurs fois (2) ». — Au dire du narrateur, rhistoire est authentique; du moins le prince, qui la lui avait racontée, la tenait pour telle. En lui-môme le dialogue n'a certainement rien de trop élevé pour l'intelligence d'un perroquet et, pour révoquer le fait en doute, il faudrait supposer que Maurice de Nassau et sa suite aient été dupés par un très habile ventriloque. — Ce qui peut cependant inspirer quelque doute, c'est que jusqu'ici le cas semble unique, quoique le nombre des perroquets
(1) Livre II, chap. xxvii, § 8.
(2) Locke, loco cit.
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parleur» soit fort consirKTabîe. XéanmoiasT il n> a là, aprts tout, que rampliiicatioa de faits de mi^me onln^ puif^que certains oiseaux parleurs se servent judicieusement de quolques-uns des mots qu ils ont appris. Mais pourquoi les mammifcres les plus intelligents, comme le ehîen par exemple, qui vît dans la plus étroite intimité avec riiomme, n'apprennent-ils pas à parler? Peut-èln^ parce qu*on ne s'est jamais sérieusement occupé de le leur enseigner, puisqu'il y a des exemples de chiens parleurs; du moins il y en a un, celui cité par Leibnisc, qui dit avoir vu, en Saxe» un chien sachant proooacer distinctement vingt mots (1).
Si exceptionnels que soient jusqu*à ce jour de pareils faits, ils son! propres à stimuler le zèle des éleveurs d animaux savants et m^nie celui des psychologues expérimentateurs. Sans doute on nous dit bien que, m(*me pour les animaux qui les comprennent, les mots ne sont que des signes ; mais ce sont des signes qui réveillent des idoes< Or, les mots sont-ils autre chose pour noais unlres hommes?
J'arréle ici ma rapide revue du monde animal au point de vue de Téducation. Les nombreux faits d^observation qui en constituent la trame» me paraissent établi r sans coateste que réducation des bétes repose essentiellement sur les mêmes bases que celle des hommes: que, dans nombre d*esp^ces, les parents donnent à leurs petils une éducation pratique mais de courte durée; qu*niie cducalion arlificiellïN imposée par Thomme, peut perlurber el mi>me mélamorphoser les tendances dites instinctives des animaux el en inculquer de nouvelles; que pour obtenir ce résultat» il suflil onlinairement d'exercices répétés pnr des animaux jeunes et convenablement appuyés de chàtimenls et de récompenses. Il est aisé de montrer que
( i ^ Fr a u k l i n . Vi # ' iif*?t animnttx, l, 1 K lï , Ho m a Tie 5 , Er4*i. tm-tU. rhei
CH. 1. — l'éducation daxs le règne animal 29
l'éducation humaine ne procède guère autrement et que, chez les races inférieures, elle ne diffère même pas extrêmement de celle que beaucoup d'animaux donnent à leurs petits. Mémento quia pulvis es...