‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 40 sur 129 · III. — La mentalité des races noires supérieures · texte numérisé non relu

III. — La mentalité des races noires supérieures

Les faits, que je viens de rapporter et de rapprocher, nous donnent une idée de ce qu'on peut appeler l'éduca-

(i) Thompson. Loc. cit. 281, (2; Ibid. 287.

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lion chez les races noires supérieures de l'Afrique ; mais ils nous renseignent peu sur leur mentalité, particulièrement sur leur développement intellectuel. Il convient de grouper maintenant tout ce que, sans trop y songer et au hasard de leurs impressions, divers explorateurs nous ont appris à ce sujet.

Sur ies tribus de la région équaloriale, dont j'ai parlé tout à l'heure, nous sommes mal renseignés au point de vue particulier de la capacité intellectuelle. Pourtant on nous dit que, non loin du pays des Massai, chez les Oua- Ndiamps, des femmes, à qui Ton avait montré des photographies d'Européennes, les prirent pour des êtres vivants. Sans cesse elles désiraient les revoir ; mais n'insistaient plus, quand le voyageur observait qu'il fallait laisser les étrangères dormir ou prendre leurs repas (1). Or, une telle facilité à l'illusion témoigne d'une mentalité plus qu'enfantine et d'une extrême propension à l'animisme ; pourtant, et cela est contradictoire, les Massaï, de même que les Cafres, ont à peine de religion en dehors de leur ferme croyance à la sorcellerie.

Dans sa curieuse relation, le missionnaire MoflFat se lamente sans cesse sur l'indifTérence religieuse des populations cafres, qu'il catéchisait. Constamment, ses auditeurs lui demandaient s'il ne plaisantait point, et s'il croyait réellement à l'existence de Dieu ; habituellement ils tournaient ses prédications en ridicule et plaisantaient sur l'immortalité de Tâme (2). Pour eux, dit Moffat, la mort n'était que l'anéantissement: « Leur félicité suprême, continue-t-il, consiste à posséder de la viande en abondance. Un jour que je demandais à un homme en apparence plus sérieux que les autres, quel spectacle il désirerait le plus ardemment contempler, il répondit aussitôt:

(1) Thompson. Loc. cit, 299.

(2) Moffat. Loc. cil, 292.

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« Un grand feo garni de marmites pleines de viande ; et il ajouta : « Quelle triste chose qu'un feu sans marmite! (1) n

A en croire LivingsCone, les Cafres seraient aussi tolalemenl dépourvus de curiosité ayant un caractère scientifique ^qu'ils le sont d'inslincts religieux. En dehors de ce qui a trait directement aux besoins de leur estomac, rien ne les intéresserait (2). Un autre voyageur, plus ancien que MoiTat et Livingstone, signale de son côté, Textrème faiblesse d'^attention chez les UaiVes, dii moins quand il s'agît d'un travail quelque peu inlidiectuel: « Quelquefois, dit-il, j'ai été obligé de renvoyer Moehaulka, mon maître de lsag«e, alors qu'il m avait à peine indiqué une douzaine de mots. Evidemment cet exercice de la pensée épuisait sa capacité intellectuelle et le rendait incapable d'une plus longue altention. Il cessait d*écouter; sa physionomie devenait atone et il semblait réduit à Tétat d'un enfant, dont la raison sommeille encore. Il se plaignait que sa tête lai faisait mal, et, comme il eût été inutile de persister, je le tenais quitte de sa leçon pour ce jourlà (3) «.

Ne s'étant jamais avisé de chercher à comprendre les phénomènes naturels les plus ordinaires, les Cafres ajoutent une foi entière à tout ce que leur disent les « faiseurs de pluie » en renom. Quand Moffat leur demandait comment ils pouvaient croire que l'influence d'un cadavre pût empêcher leurs sorciers de faire pleuvoir, ils répondaient simplement: « Le faiseur de pluie Ta dit (4) «. Les Cafres, que MolTat essayait de convertir, prétendaient que le son de la cloche effrayait les nuages et ne leur permettait pas de se résoudre en ondées bienfaisantes.

(1) Moffat. 292.

(2) Liviiigstone. Explorations, etc. 140.

(3) Burchell. Cité par Moffat. Loc. ciL 183.

(4) Moffat. Zoc. c«7. 195.

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En voyant les missionnaire^ se prosterner pour prier, ils les soupçonnaient de chuchoter à l'oreiiie de méchante esprits souterrains et empêcheurs deplnie etc. (1).

Moffat ayant amené quelques Cafres à la ville du Cap (1823), ils prirent les vaisseaux pour des ôtres animés, reposant sur le fond même de la mer et firent à leur sujet les plus étranges questions : « Est-ce que ces maisons d'eau se détèlent, chaque soir, comme les bœufs de nos wagons ? Est-ce qu'elles broutent sur la mer pour rester en vie? (2) i. Dans les maisons, les meubles, coffres, chaises, tables,, leur semblaient de la plus complète inutilité. « Pourquoi, disaient-ils, prendre tant de peine pour fabriquer ces choses? Pourquoi perdre du suif à faire des chandelles au lieu de le manger ou de s'en frotter le corps? (3) » En résumé, ils ne réussissaient pas à se figurer un autre genre de vie que le leur et, comme leurs chants les plus habituels sont des chants de guerre, ils s*étonnaicnt fort que les hymnes des missionnaires eussent un autre caractère (4).

En éthique ils n'étaient pas moins primitifs; ils ne par^ venaient pas à concevoir l'idée morale du mal ou du péché, ni que leurs pires actions, h nos yeux, fussent en quoi que ce soit blâmables. Le mot boléo, que les missionnaires avaient pris dans leur langue pour synonyme de « péché >», signifiait simplement, d'après les Cafres, une chose défectueuse ou désagréable, on l'appliquait à un mauvais couteau, à une flèche mal faite. Les tyrannisait-on? A leurs yeux c'était simplement un malheur et non pas une conduite coupable; entre le meurtre d'un homme et sa mort sous la griffe et les dents d'un lion, ils ne voyaient pas de différence morale (5).

(1) Moffat, 203.

(2) Ibid. 239.

(3) Ibid. 319.

(4) Ibid. 324.

(D)i6irf. 244.

96 l'évolution de l'éducation

Leur esprit n'était pas plus développé que leur sens moral. Tout d'abord la lecture leur parut quelque chose d'absolument incompréhensible, même de surnaturel (1); les livres leur inspiraient une crainte superstitieuse (2), et, pour les détromper sur ce point, il n'y avait d'autre moyen que de leur enseigner à lire (3). Certains d'entre eux y arrivaient sans trop de difficulté. A un chef, nommé Séchélé, Livingstone apprit les chiffres et l'alphabet; il lui faisait aussi des lectures pieuses, auxquelles l'auditeur prenait un certain intérêt. Le style violent et imagé d'Isaïc faisait impression sur lui : « Un fameux homme, disait-il, que cet Isaïe (4) ».

Moffat affirme, se disant en cela d'accord avec tous les missionnaires expérimentés, que, pour amener les sauvages à adopter la vie des civilisés, il faut tout d'abord les évangéliser; sinon on serait sûr d'échouer. Or Moffat était à la fois sensé, sincère et honnête. Son assertion mérite donc d'être prise en considération, mais non pas cependant au pied de la lettre ; c'est qu'elle aune sérieuse portée pédagogique. Evidemment on ne saurait admettre que l'enseignement de l'Evangile ait une vertu miraculeuse. Si pourtant il est utile, comme introduction à la civilisation, c'est qu'il fournit aux sauvages les moins mal doués, des images vivantes et quelques idées à leur portée, en résumé des motifs d'intérêt, dont est absolument dénué, par exemple, l'enseignement tout sec de la lecture, de l'arithmétique ou de la grammaire , c'est-à-dire de choses arides, peu propres à impressionner la grossière nature du sauvage et aussi de nos enfants, psychiquement si voisins des sauvages.

Moffat nous raconte comment une vieille femme cafre^

(i) Livingslone. Loc. c*Y. 214.

(2) MolTat. Loc, cit, 259.

(3) Livingstone Loc. cil,

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à qui un missionnaire avait appris l'alphabet, travailla, toute seule, avec une application héroïque et en arriva à pouvoir lire les Saintes Écritures (1). Or c'était uniquement pour pouvoir comprendre ce livre magique qu'elle avait fait tant d'efforts. Certainement elle n'aurait pas montré une telle ardeur pour déchiffrer un traité d'arithmétique. La morale à tirer de ces faits est que, pour surmonter l'antipathie qui les éloigne de toute étude abstraite, de tout effort d'attention, les natures primitives ou incultes encore, les sauvages et les enfants, ont besoin d'être poussés par des mobiles moraux, appropriés à leur organisation mentale.

D'ailleurs les Cafres, auxquels il nous faut revenir, possédaient certaines aptitudes infantiles, qui favorisent beaucoup la tâche des missionnaires, savoir: de la tendance à imiter et parfois une mémoire phonographique. J'ai ailleurs mentionné, en passant, un curieux fait de ce genre rapporté par Moffat, celui d'un Cafre, qui, après avoir entendu une seule fois un sermon de missionnaire, le répéta textuellement, en copiant exactement les intonations et reproduisant les gestes ; même il parlait do l'éternité en homme pénétré de son sujet (2).

Aussi, malgré l'extrême froideur avec laquelle les Cafres avaient accueilli les premières tentatives d'évangélisation, ils finirent peu à peu par se laisser catéchiser, du moins certains d'entre eux et avec un tel succès, que Ton en vit ouvrir , d'eux-mêmes , dans leur tribu , des écoles à l'imitation de celles des missionnaires (1837).

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