‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 60 sur 129 · I. — Un gonveimement éducateur · texte numérisé non relu

I. — Un gonveimement éducateur

A mesure que nous avons monté dans notre étude, en suivant autant que possible la hiérarchie naturelle des

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races, nous avons vu les sociétés humaiaes, petites ou grandes, se préoccuper de plus en plus de l'éducation et peu à peu créer des rudiments de science. Dans l'ancien Mexique même, on avait institué des écoles pour la population tout entière, mais ces écoles étaient avant tout cléricales ; leur principal objet était d'enseigner la religion et par suite la superstitieuse adoration du monarque, en qui s'incarnait la divinité. L'instruction était donc devenue, pour une grande part, un moyen de gouvernement; aussi avait-on soin de la distribuer très inégalement aux diverses classes sociales. Les enfants du peuple étaient surtout dressés aux travaux serviles; aux nobles, seuls, on faisait part des connaissances relevées et ayant un caractère intellectuel. A tout le monde cependant on apprenait le maniement des armes et l'art de la guerre ; car on ne rêvait que conquêtes, carnages et pillages. Dans cette manière mexicaine de comprendre Tinstruction publique et de s'en servir, il n'y a rien d'original ; nous la verrons en vigueur et en faveur dans la plupart des grandes monarchies barbares.

L'ancien Pérou s'était fait de l'éducation une conception fort différente. Dans ce curieux pays, les gouvernants semblent avoir été possédés par une idée fixe, celle de propager sans cesse l'éducation à la fois religieuse et morale, telle qu'ils la comprenaient, et d'en faire un puissant instrument de civilisation, qui peu à peu et de proche en proche, ferait sortir les Indiens de la sauvagerie, les transformerait mentalement. Ce but, les Incas Font poursuivi, dès l'origine, dans un esprit de mansuétude, si l'on en croit leurs chroniqueurs, en recourant autant que possible à la persuasion, en n'entreprenant qu*à regret des croisades pieuses mais toujours paternellement conduites. En résumé, on peut dire que le gouvernement des Incas a été, avant tout, dispensateur d'éducation morale.

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La chronique du Pérou nous montre le premier Inca formant le noyau du royaume, en civilisant des peuplades jusqu'alors sans gouvernement, sans religion, sans demeure fixe. A peine velus, ces primitifs cherchaient un abri dans des cavernes, se nourrissaient de fruits et de racines sauvages. A l'occasion, ils étaient cannibales; le mariage leur était inconnu et, quand ils n'étaient pas toutà-fait nus, ils se couvraient de feuilles, d'écorces d'arbres, de peaux de bêtes: en somme, leur existence était à peu près animale (!;.

A en croire la légende péruvienne, deux personnages célestes, directement envoyés par le Soleil, leur père, le Dieu-Soleil, vinrent en mission auprès de ces brutes à face humaine et entreprirent de les civiliser. Ces missionnaires divins étaient Manco-Capac et sa sœur, sa sœurépouse; ils venaient des environs du lac Tilicaca et firent 800 lieues pour arriver dans la vallée de Cuzco. Là, ils se séparèrent, Tloca, le premier Inca, s'achemina vers le nord; sa sœur-épouse s'en alla vers le sud, malgré les rochers, les précipices, les jungles. Par leur beauté, par leurs promesses, l'un et l'autre firent impression sur les hordes cannibales des indig^nes et les instruisirent. Les hommes apprirent de l'Inca à cultiver la terre et à construire des maisons; les femmes devinrent, sous la direction de la reine, cardeuses, fileuses, tisseuses. Puis les Indiens, bien traités, bien nourris, bien exhortés, se firent missionnaires à leur tour: ils rassemblèrent leurs compagnons, les séduisirent, en leur montrant leurs habits et leurs vivres, de telle sorte que bientôt Manco- Capac disposa d'une armée pour appuyer ses conseils et entreprendre des guerres civilisatrices ;2).

Un fond? de vérité semble bien exister dans celte

(ly Garcilasso de la Wua. Hist. d**s fncns. t. I. 17. i2y Garcilasso de la Ve«a. L'tc. cil. t. I. 21-23.

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légende ; car il est certain que le niveau général de la civilisation péruvienne dépassait de beaucoup l'état mental des Indiens sauvages, disséminés dans l'Amérique du Sud, de ceux du moins que les Européens ont pu connaître, des Iribus guaranies, par exemple. D'après le témoignage même des Incas, laventure de Manco-Capac aurait été assez récente, antérieure seulement de quatre siècles à la conquête espagnole; mais d'où seraient venus ces étrangers, si persuasifs, si pleins de bonnes intentions? Sur ce point le champ reste ouvert aux conjectures; mais l'œuvre accomplie, celle qu'ont détruile les Espagnols, a dû coûter plus de quatre cents ans d'efforts; car les Incas étendirent leur domination sur une contrée mesurant environ quarante degrés, un millier de lieues en longueur, et ayant une largeur moyenne d'une centaine de lieues. Or, toutes les populations soumises à l'autorité paternelle des Incas en avaient gardé l'empreinte à ce point que sans peine elles furent plus tard assujetties et christianisées par les Espagnols; toutes sont aujourd'hui sorties de la sauvagerie (i): l'éducation donnée avait donc été efficace.

Je n'ai pas à décrire en ce moment l'intéressante civilisation des Incas. Dans de précédents ouvrages, je l'ai étudiée successivement sous plusieurs de ses faces. On sait qu'elle consistait en un communisme centralisé et imposé d'en haut, étatiste, comme on dit aujourd'hui. L'Iuca, fils du Soleil, et sa très nombreuse famille dirigeaient et protégeaient la masse de la population, sans lui laisser aucune liberté, mais en la garantissant de bien des maux, en lui assurant le vivre, le couvert et une certaine éducation morale. En retour de l'obéissance, qu'il exigeait d'eux, l'Etat veillait sur la masse des sujets avec une sollicitude paternelle; il surveillait leur moralité, donnait une satis-

[\) A. d'Orbigny. Ishomme. amôvicnin, I. 25;^.

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faction légitime à leurs besoins physiques; en retour il leur imposait un travail modéré, mais entremêlé de fêtes; il ne les quittait pas des yeux, empêchait les injustices et secourait les faibles. En résumé, le Péruvien du peuple était traité, de la naissance à la mort, comme un enfant qui ne saurait se passer de tutelle et de guide. Sans doute il n'était jamais pauvre, mais il ne pouvait devenir riche; jamais il n'était libre, mais jamais il n'était abandonné (1). L'Etat-Providence veillait sur le peuple un peu avec la sollicitude d'un bon éleveur pour ses troupeaux domestiques. Toute la fleur de cette curieuse civilisation, le luxe matériel, moral et intellectuel, était réservée à la classe dirigeante, à l'énorme famille des Incas ; c'est dire que Téducation, au sens quelque peu élevé du mot, était aussi un privilège del'aristocratie.

Il ne semble pas qu'il ail existé au Pérou des écoles populaires, même cléricales, analogues à celles du Mexique. L'éducation toute pratique de la grande classe inférieure devait se donner dans la famille môme et ne viser qu'à faire, des enfants du peuple, de bons agriculteurs ou d'habiles artisans.

D'ailleurs, pour toutes les classes, la première éducation était rude. Les enfants, toujours allaités par leurs mères, étaient sevrés à deux ans seulement. Aussitôt après la naissance, on les lavait à l'eau froide ainsi que leur mère; ensuite on les soumettait chaque matin à une lotion semblable. Pour la femme, l'accouchement était considéré comme une fonction des plus simples et qui n'interrompait en rien ses travaux et occupations ordinaires, quelle que fût la condition sociale de l'accouchée. Jamais la mère ne prenait son enfant dans ses bras; elle devait se coucher sur lui pour l'allaiter. Les enfants, comme nous l'avons

(1) Garcilasso de la Voga. Pnssim. vol. I. — Prescott. Conq, Peru, t. I. ch. IV. H7, etc.

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vu, n'étaient sevrés qu'à deux ans et à ce moment on leur coupait les cheveux en présence de tous les parents (1). De même que Tobéissance passive était la grande vertu exigée des sujets péruviens, elle était aussi celle des enfants, qui devaient servir leurs parents et leur obéir jusqu'à Tâge de vingt-cinq ans (2). Celte règle générale était sûrement la même pour le peuple et la noblesse, mais on privait systématiquement la classe inférieure et corvéable de toute instruction intellectuelle. Un Inca, Tupac Yupangui, en a donné la raison en ces termes: « Il ne faut pas enseigner au peuple ce qui ne doit être su que des grands, de peur qu'il se méconnaisse et ne nuise à TËtat. Il faut que, parmi le peuple, chacun apprenne le métier de son père ; car ce n'est point au vulgaire à commander aux autres et c'est faire tort aux charges publiques que de l'y employer » (3).

Ces paroles de Tupac Yupangui nous renseignent en gros sur ce que devait être l'éducation des enfants du peuple. Elle était fort simple; chaque enfant apprenait de ses parents à exécuter les travaux, auxquels eux-mêmes devaient se livrer obligatoirement, savoir, pour les filles, les occupations domestiques, l'art de liler et de tisser, sans doute celui du potier; pour les garçons, Tagriculiure ou l'élevage des lamas ; enfin, mais pour une minorité seulement, les travaux industriels, notamment la joaillerie et l'art de travailler les métaux précieux. L'éducation morale résultait de Texistencc môme, rituellement réglée et surveillée par des fonctionnaires, qui en outre étaient sans doute assez prodigues d'exhortations ou de réprimandes.

(1) Garcilasso. Loc. cit. t. II. 71-73.

{2)Ibid.i. I. 241.

(3) Le père Blas Valera, cité par Garcilasso. Loc, cit. 1. 1. 39

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IL ^Les écoles et V instruction au Pérou.

Llnca Roca, le sixième, d'après Garcilasso, aurait fondé au Pérou les premières écoles publiques auprès de son palais et il fut en cela imité par plusieurs de ses successeurs. Ces écoles n'étaient ouvertes qu'à la noblesse. Il était en effet d'un intérêt capital pour les souverains de surveiller l'instruction donnée aux jeunes membres de leur immense famille; puisque la plupart d'entre eux étaient destinés à remplir des charges publiques. Ces écoles aristocratiques étaient dirigées par une classe de maîtres spéciaux, les amautas, distincts, à ce qu'il semble, des prêtres. Les amautas ou « hommes sages » étaient dépositaires de tonte la science, assez modeste d'ailleurs, du pays. On enseignait aux élèves les diverses branches du savoir péruvien en appuyant sur les connaissances spéciales, dont chacun d'eux aurait besoin plus tard, suivant la place à laquelle il était destiné. Les rites religieux, par exemple, devaient devenir chose familière aux jeunes gens destinés à une fonction sacerdotale. A d'autres, la législation, les règles et principes de l'administration étaient indispensables. A tous, on apprenait à parler leur langue, la langue quichua, avec pureté, facilité, élégance. Les glorieuses chroniques des rois, ancêtres des jeunes Incas, étaient racontées et apprises aux élèves par les amautaSy chroniqueurs en titre, et ils y puisaient des exemples à imiter. La science des quipos s'enseignait à tous, mais spécialement à ceux qui plus tard devaient prendre place parmi les quipucamayas ou v gardiens des quipos », c'est-à-dire parmi les statisticiens chargés de fournir à l'administration les renseignements démographiques, dont elle ne pouvait se passer ; puisqu'elle entendait diriger et régenter la vie nationale tout entière. (Chacun de ces quipucamayas avait sa spécialité ; l'un

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devait tenir à jour le chiffre des revenus ou celui des distributions faites aux cultivateurs; un autre s'occupait des produits ouvrés, du montant des provisions de toute sorte versées dans les magasins royaux et destinées à être redistribuées au peuple ; un troisième présidait à Tenregistrement des décès, des naissances et des mariages, ou bien faisait dresser les rôles de la population virile en état de prendre les armes.

Tous ces renseignements si divers étaient envoyés à la capitale sous la forme de quipos à déchiffrer (1). Une nombreuse classe de fonctionnaires était donc indispensable pour ce grand service, qui devait tenir à jour le doit et ravoir démographiques de la population péruvienne. Ces quipos, dont un certain nombre d'exemplaires nous ont été conservés, consistent essentiellement en cordelettes d'environ douze pieds de long et supportant chacune quantité de fils plus petits, qui forment une sorte do frange. Enfin ces fils sont de couleurs différentes et enroulés en nœuds, mais en nœuds très lâchement formés. Dans les quipos, les couleurs des fils avaient un sens convenu. Le blanc signifiait tantôt anjent, tantôt paix. Le jaune voulait dire or et le rouge guerre. Par leur nombre, leur forme, leur couleur, leur groupement, les nœuds pouvaient représenter des faits, même des idées de genre bien différent; mais le plus souvent ils tenaient lieu seulement de nombres; c'était l'équivalent de nos colonnes de chiffres. Les écheveaux étaient en réalité des pièces de comptabilité et on les déposait dans les archives nationales; mais on comprend, que, pour formel", grouper et lire ensuite ces nœuds documentaires, une éducation spéciale était nécessaire et il la fallait donner très complète, à beaucoup déjeunes gens; car il y avait dos gardiens des quipos, des quipucamayas, dans tous les

(J) Prescolt. Loc. cil. liv. I. cli. IV.

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dislricts de Tempire (1) Les qicipos n'avaient pas été inventés d emblée; avant de les connaître, les Péruviens se servaient, pour compter, de grains de maïs de diverse couleur. De nos jours encore, des tribus qui descendent de l'ancien peuple quiche, ont combiné l'usage des quipos et celui des graines. Le procédé, qu'ils emploient pour compter et qui a pu être transitoirement usité dans l'ancien Pérou avant que le système des quipos eût été porté à sa perfection, consiste en fèves suspendues à des cordes colorées de diCFérente longueur. En fait, chaque cordelette tient lieu d'une de nos colonnes décimales. Les plus longues valent 1000 et elles sont teintes en vert. La corde rouge vaut 100; la jaune, 10. Une cordelette blanche vautneuf, neuf doigts. De sorte qu'un ensemble, comprenant sept fèves sur une corde verte, deux sur une rouge, huit sur une jaune, six sur une blanche signifie le nombre 7.286 (2).

Les fameux wampums ou colliers des Peaux-Rouges différaient de ces procédés mnémoniques en ce qu'ils n'avaient aucune valeur intrinsèque, numérique ou autre, acceptée une fois pour toutes par tout le monde. Dans chaque cas particulier, il fallait que le destinataire du collier, du wampum, et celui qui l'expédiait, fissent entre eux une convention particulière (3).

Des procédés mnémoniques du môme genre ont été en usage dans diverses contrées, notamment dans la Chine ancienne, en Polynésie, etc. ; le mérite spécial des Péruviens a consisté à systématiser ces procédés grossiers, à leur donner la valeur d'un langage.

Longtemps on a cru que les Quiches de l'ancien Pérou n'avaient connu aucune écriture et étaient particulier

(1) Prescoll. Loc. cit.

(2) fiaiTick Mollery. Picture-writing of ifiP American Tndians (Smilhs. Inst. Roport. Etluiol. i«88-S9, p. 224-22o^..

(3) fhîd. 22U.

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rement restés tout à fait étrangers à la pictographie, que les Aztèques au contraire avaient portée à un haut degré de perfection, dont même ils avaient fait une sorte de sténographie grossière. On sait pourtant combien la pictographie a été et même est encore répandue chez les Indiens sauvages des deux Amériques. Il eût été vraiment singulier que Tancien Pérou, seul, l'eût ignorée. Mais il n'en est rien.; il en a seulement assez peu usé. Sur de curieuses tablettes, on a trouvé des récits entiers, à peu près intelligibles, écrits en signes idéographiques, plus simplifiés que la pictographie ordinaire des Aztèques, mais de même famille. Il est donc à croire que les a^nau^a^ connaissaient cette écriture primitive et avaient charge de l'enseigner au moins à certains de leurs écoliers. On sait d'ailleurs, qu'ils recueillaient soigneusement là chronique des grandes actions de Tlnca régnant et la gravaient dans la mémoire de leurs élèves, surtout par de fréquentes répétitions orales, mais aussi en s'aidant de certains signes, de certaines figures (1).

D'ailleurs les poètes officiels venaient en aide aux arnaiitas. Ces poètes, appelés haravèques^ célébraient dans des chansons et des ballades les événements les plus mémorables et ils avaient constitué ainsi un corps de poésies historiques, traditionnellement apprises et transmises (2). Ces archives poétiques .se chantaient dans les grandes fêtes publiques, par exemple, lors du couronnement d'un Inca (3). Enfin les arnautas recouraient encore à un autre moyen d'éducation morale ; ils mettaient en tragédies les hauts faits de l'histoire nationale et surtout royale. Ces œuvres scéniques et officielles se représentaient à la cour, en présence du monarque, et les

(J) Prescott. Loc. cit. Liv, I, 121. — Garrick Mollery. Loc. cit.^ 575. — D'Orbigny. Loc, cit. I, 190.

(2) Garcilasso de la Vega. Loc. cit. II, 56.

(3) Ibid. II, 141.

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rôles on étaient tenus par des courtisans. Toujours elles étaient morales, édifiantes, et de riches présents récompensaient le mérite des meilleurs acteurs (1).

Pour les sciences proprement dites, les Quichuas étaient sensiblement inférieurs aux Aztèques. Cependant ils possédaient une numération décimale, complète, suffisante pour exprimer les nombres les plus élevés et leurs noms de nombre n'ont môme plus de rapport sensible avec ceux des doigts (2). Leur année était solaire, puisqu'ils avaient déterminé les équinoxes et les solstices, mais grossièrement, empiriquement, au moyen de hautes colonnes, faisant office de gnomons. La ville de Quito étant située directement sur Téquateur, l'équinoxe était marquée par le moment où la colonne ne projetait à peu près aucune ombre, on disait alors que le Dieu-Soleil c s'asseyait tout droit et commodément sur le sommet de la colonne». Dans les autres villes, à Cuzco, par exemple, le môme Dieu était obligé de se résignera une position oblique (3).

Pour reconnaître les équinoxes d'été et d'hiver, on avait construit h l'est et à l'ouest de Cuzco, des colonnes distantes d'une vingtaine de pieds et placées de telle sorte, que les jours solsticiaux, le soleil se levait et se couchait entre elles deux (i). Cette année solaire se divisait encore en mois lunaires, subdivisés eux-mêmes en fractions, en semaines, correspondant aux phases de la lune, mais dont la durée exacte est restée inconnue (5). Des astres les Péruviens ne connaissaient que le soleil, la lune, Vénus et une ou deux constellations. Les éclipses lunaires affligeaient toute la population; car on les attribuait à des maladies de la lune; aussi, pendant leur durée, on sup-

(1) (iiirci lasso. Loc. cit. H, Vrô.

(•2) D'Orbigny. Lnr. cit. I, 274.

(:\) (iarcilasso. Aoc. cit., 43.

(4) Garci lasso. Lr^c. cit. t. 11, 37.

(:i) fhi(t. 38- 14.

CH. Vin. l'éducation dans l'ancien 1>ÉR01 203

pliait Tastre de ne pas se laisser mourir. Les éclipses solaires étaient spécialement prises pour des signes de colère donnés par Tastre divin (1). Si à ce pauvre bagage astronomique on ajoute quelques notions de géométrie plane sans doute purement empirique, mais indispensable pour Tallotement des terres (2), et une certaine idée de la géographie de l'empire, on aura énuméré à peu près toutes les connaissances qui formaient le trésor scientifique des Incas.

Mais l'enseignement comprenait encore la connaissance des rites religieux pour les jeunes gens destinés aux fonctions sacerdotales (3) et, pour tous les élèves, on devait y joindre celle de la danse, de ces grands ballets sérieux, dignes, particuliers à la famille des Incas. Parfois trois cents hommes exécutaient avec toute la gravité convenable ces représentations chorégraphiques. On dansait en chantant les louanges de Tlnca, sans doute dans des petites compositions élogieuses, composées par les Haravèques» Le souverain lui-môme ne dédaignait point de prendre part à ces cérémonies chorégraphiques, du caractère le plus solennel et dont les femmes étaient toujours exclues (4).

Tout ce haut enseignement était le privilège de la seule noblesse, c'est-à-dire des jeunes gens appartenant à l'énorme famille des Incas, nom qui s'appliquait aussi bien aux parents du souverain qu'au souverain lui-même. Mais il s'en fallait que l'éducation intellectuelle eût fait oublier l'éducation physique et morale. Les Péruviens n'étaient pas assez éloignés de la vie sauvage, qui d'ailleurs les environnait de toutes parts, pour s'imaginer, comme on le fait si souvent dans nos sociétés modernes,

(1) Garcilasso, Loccit, 4^-43.

(2) Ibid. 52.

(3) Prescott. Loc, cil. Liv. I, Cli. IV, 118.

(4) (jarcilasso. l. I, 307.

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que, pour faire des hommes complets, il suffit de surcharger la mémoire des élèves et de les habituer à jongler avec des abstractions sans valeur pratique. Sans doute les amautas prêchaient, comme le faisaient aussi les éducateurs Aztèques, la morale des préceptes, l'obligation de remplir ses devoirs sociaux, la nécessité de mépriser le luxe et de se garder de Toisiveté (1) ; mais ces homélies éthiques ne faisaient que corroborer renseignement pratique. Les Incas, les souverains, s'étuient donné une grande mission éducatrice, celle d'arracher, de gré ou de force, les peuplades incultes, qui les entouraient, à la sauvagerie primitive, de les policer et de leur inculquer les préceptes d'une religion moralisatrice, celle du Soleil. La tâche était lourde ; puisqu'en dehors du Pérou, toute l'Amérique méridionale vivait encore à l'état dit de nature et que les conquêtes dos Incas ne faisaient que reculer les limites do la sauvagerie. La vie des lucas n'était donc qu'une perpétuelle croisade. Or, la population indig(*ne du Pérou lui-mômo n'était composée que de sauvages apprivoisés, dressés, il est vrai, à Tobéissance passive, mais qu'il fallait, quand on les appelait sous les armes, confier à des chefs moralement pius développés, ayant conscience du but élevé à atteindre. Seule, la famille dos Incas pouvait fournir ces cadres. Force était donc bien de songer avant tout à faire des jeunes Incas des militaires énergiques. Aussi s'attachait-on à développer leur volonté, leur endurance par des exercices appropriés. L'héritier présomptif lui-môme subissait, comme les autres jeunes gens de sa famille, cet entraînement guerrier, (jomme eux, il s'exerçait à manier les armes, à supporter les privations et les fatigues. Sous ce rapport les Péruviens, les Quiches ou Quichuas , avaient conservé des coutumes, datant dos phases anté-

(1) C. Doiville. Jlist. drs di/fV-rents peuples du momie» t. v. 345.

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Heures de leur civilisation et qui, récemment encore, étaient en vigueur chez les Guaranis de l'Amérique méridionale et chez les Peaux-Rouges du Nord. Ainsi Téducalion des jeunes Incas, sans en excepter le futur souverain, se terminait par une rigoureuse initiation, qui visait surtout à éprouver l'énergie de la volonté et la résistance à la douleur. C'était un véritable examen, qui n'avait rien d'intellectuel, mais durait trente jours. On le subissait à l'âge de seize ans et ce n'était, à vrai dire, qu'une récapitulation aggravée de tous les exercices, auxquels les jeunes gens avaient été antérieurement rompus. L'épreuve débutait par une période de jeûne, pendant laquelle les candidats ne buvaient que de Teau et ne mangeaient que quelques poignées de maïs. Puis venaient des exercices athlétiques, des séances de lulte, de pugilat, des courses d'une lieue et demie, où les derniers arrivés étaient notés d'infamie (1). Le maître d'escrime menaçait les candidats de sa lance, les en effleurait même par d'habiles moulinets. Quiconque reculait involontairement ou même clignait des yeux était exclu des épreuves (2). Puis on frappait les membres nus avec des branches et, toujours sous peine d'exclusion, il fallait supporter stoïquement les coups et la douleur (3). L'habileté à manier les armes et l'aptitude à s'en servir se vérifiaient dans des combats pas trop simulés où, quoique les armes fussent émoussées, l'engagement se terminait toujours par des blessures, parfois par la mort de quelques-uns des combattants. — Dans toutes ces épreuves, l'héritier présomptif n'était nullement ménagé. Au reste, com'me ses camarades, et durant toute l'éducation, il marchait nu-pieds, portait des vêtements grossiers, elc ; on supposait qu'ainsi

(i) Lafitau. Mœurs des sauvages. II. 23. 23.

(2) Ibid, 26.

(3) Ibid. 27.

Dig&ized.byG(9Pgle

208 l'évolution de l'éducation

habitué à la dure, il en éprouverait plus de sympathie pour les malheureux (1).

Toute la série des épreuves réglementaires était dirigée par le plus âgé et le plus illustre membre de la famille des Incas. L'initiation terminée, les jeunes gens, qui l'avaient dignement supportée, étaient présentés au souverain. Dans un bref discours le monarque les félicitait, leur remémorait les devoirs, que leur imposait leur rang, les appelait « enfants du Soleil » et les invitait à imiter leur radieux ancêtre, en faisant du bien au genre humain. Le discours terminé, Tlnca, avec un poinçon d'or, perçait les oreilles des jeunes gens agenouillés devant lui. Le poinçon était maintenu dans la plaie jusqu'à cicatrisation ; ensuite on agrandissait peu à peu ces orifices pour y introduire d'énormes pendants d'oreilles, dont le poids finissait par allonger les lobules auriculaires jusqu'aux épaules et mériter aux Incas le surnom d'orejoneSy que leur donnèrent les Espagnols (2).

Kn dernier lieu, l'un des nobles les plus vénérables chaussait aux initiés les sandales particulières à leur ordre. Après quoi, ils avaient le droit de porter la ceinture virile et on les couronnait de fleurs. Un insigne spécial, un bandeau jaune en laine de vigogne, ornait le front du prince, auquel toute la noblesse rendait alors hommage à genoux. Les nobles se dispersaient ensuite par la ville, où des chants, des danses, des réjouissances publiques terminaient la cérémonie (3). Comme dernière épreuve, le prince héritier ne tardait guère à faire sa première campagne sous la direction et le patronage de vieux généraux (l). — Pour l'héritier du trône, cette campagne initiale était comme une continuation de l'édu-

(i) Proscott. L(H\ rit. Liv. I. ch. I. 20. 2i.

(2) Prescott. Loc. cit. 21. 22.

(3) Hnit. 22. 23.

(t) Ibid. 2i.

CH. Vin. — l'éducation dans l'ancien Pérou 209

cation reçue. Elle la terminait et la couronnait, en montrant pratiquement au jeune prince quel devait être le principal de ses devoirs et comment il le devrait remplir. Sans doute, il lui fallait, comme ses ancêtres et prédécesseurs, devenir un monarque conquérant, mais pour le bon motif. La tâche à continuer consistait à réduire de nouveaux peuples sous les lois des Incas, mais autant que possible par la persuasion, sans effusion de sang. Les exhortés résistaient-ils à Tévangélisation? alors on était bien obligé de faire leur bonheur malgré eux. Le compelle intrnre devenait une fâcheuse nécessité. Cependant il convenait à Tlnca d'apporter dans la guerre des vertus, qui lui sont ordinairement étrangères : la patience et môme l'humanité. Ni cruautés, ni destructions inutiles, d'abord parce qu'on était sûr de vaincre et aussi, dans une visée d'intérêt bien entendu. Pourquoi ruiner des pays que l'on voulait incorporer à l'empire? (1) Pourquoi les piller ? Le Pérou ne guerroyait ni pour voler, ni pour razzier des esclaves. Ses guerres étaient des guerres civilisatrices et éducatrices ; à ce point que certaines tribus échappèrent à la conquête par leur extrême sauvagerie. Ainsi Tlnca Huayna-Capac, ayant faitcampagne contre des populations tout à fait bestiales, sans vêtements, sans maisons, ouvertement sodomistes, défigurées par des ornements labiaux, comme les Botocudos du Brésil, les jugea incivil isables et les abandonna à leur triste sort, en disant: «Voilà des hommes, qui ne méritent pas de nous obéir » (1).

Garcilasso raconte une de ces campagnes, où Tlnca Capac-Yupangui faisait^faire ses premières armes à son jeune héritier. Le souverain commence par ordonner à son fils de faire aux Indiens du pays les sommations ordinaires, c'est-à-dire d'avoir à se ranger sous les lois de la

(0 Garcilasso. Loc. cit. I. 332.

216 x'ÉvôLC-raoN DE l'éducation

dynastie solaire. Cette fois, les interpellés furent d'opinions diverses. Les uns inclinaient à se sowmettre. Gommait, disaienit-iis, des lois dictées par le Soleil lui-même me seraient-elles pas excellentes ? Les autres déclaraient, an contraire, qu'ils étaient fort satisfaits des dienx et des lois de leur pays, que surtout ils entendaient garder leur indépendance. Finalement on s'arrêta à un moyen terme. Avant de faire une réponse décisive, on demanda à l'Inca le temps nécessaire pour examiner les lois, auxquelles il proposait qu'on se soumît. La requête fut acceptée et l'armée péruvienne entra dans le pays, mais amicalement et après avoir pris rengagement d'en sortir, si Taccord définitif ne se faisait point. Sur Tordre de l'Inca, ses meilleurs officiers et son fils se mirent aussitôt à catéchiser les Indiens, qui se laissèrent aisément convaincre, adorèrent le Soleil, se prosternèrent devant Tlnca et fêtèrent leur conversion par des danses et des chansons (1). Cet exemple de pacifique conquête porta ses fruits et d'autres peuples limitrophes se soumirent à la première sommation, demandant seulement que l'Inca voulût bien les protéger contre leurs voisins, qui sûrement seraient irrités de les voir ainsi abandonner leurs anciens dieux. Toutes ces conquêtes sans effusion de sang durèrent plusieurs années ; car il fallait commencer l'organisation des pays annexés, y mettre des garnisons. La tâche achevée, rinca et son fils rentrèrent triomphalement à Cuxco, en visitant, sur leur chemin, le plus grand nombre possible des anciennes provinces, honneur auquel les sujets étaient fort sensibles (2). Les résultats de la campagne étaient fort appréciables : sans coup férir, on avait reculé les frontières de l'empire, propagé la religion du Soleil et sa morale, arraché des populations incultes à la sauvagerie.

(i) darcilasso. Loc, cit. I. 109.

(2) Ibid. HO. lil.

CH. VIII. — l'éducation daks l'ancien Pérou 211

enfin eomplété par les leçons de Texpérience l'éducation pratique du souverain futur.

Si la jdécouvierte de l'Amérique n'était relativement très récente ; si nous ne possédions au sujet des événements, qui l'ont suivie, des renseignements aussi nombreux qu'incontestables, tout ce qui touche à Thistoire et surtout à l'organisation sociale du Pérou nous semblerait du domaine de la légende. Ces populations tirées de Tétat sauvage par un civilisateur barbu et sa sœur-épouse, qui ne disposaient d*aucun moyen de coercition et apprivoisaient les populations primitives par la seule persuasion ; ces conquêtes sans efTusion de sang aboutissant à la fondation d'un vaste empire communautaire et centralisé, qui dure des siècles et réalise de point en point un élat social, que les civilisés ont jugé purement utopique et irréalisable, etc. etc., que d'étrangetés incroyables, si rhistûire, une histoire toute récente, n'en garantissait la parfaite authenticité !

Sans doute le récit des origines, te] que le racontaient les Péruviens, ne saurait être pris au pied de la lettre; il a simplifié d'une manière enfantine des événements moins merveilleux, mais réels. Ce n'est pas un seul couple civilisateur« qui est venu civiliser le Pérou sauvage ; mais il se peut que des immigrants, de race et de civilisation supérieures, aient été conduits par un couple princier, dont le souvenir s'est conservé seul. D'où venaient-ils, ces curieux missionnaires ? Ici le champ reste ouvert aux conjectures. Ou a quelque raison de croire que les environs du lac Titicaca ont été le siège premier d'une civilisation plus ancienne que celle dont Garcilasso nous a laissé l'incomplète histoire. Quant à ce qui concerne le communisme monarchique et centralisé de l'ancien Pérou, aucun doute n'est possible et l'on s'en étonnera moins, si l'on veut bien considérer que toutes les sociétés primitives sont communautaires et que par suite les Incas

212 l'évolution de l'éducation

n'eurent guère qu'à régulariser et centraliser des formes sociales préexistantes. Néanmoins par son ampleur, sa durée, son étonnant succès, la civilisation communiste du Pérou constitue une expérience à tous égards digne d'être prise en sérieuse considération par les sociologistes et les éducateurs. Les procédés employés et qui furent si efficaces pour civiliser les Indiens diffèrent extrêmement de ceux qui nous sont familiers. Nos colonisateurs et soidisant civilisateurs contemporains n'obtiennent pas de si beaux succès. Nous les voyons partout supplanter et détruire les indigènes : il est bien rare qu'ils sachent, puissent ou veuillent les élever à un état social supérieur. On en peut conclure que leur méthode est mauvaise et que celle des Incas lui était bien supérieure.

On est même d'autant plus en droit de le faire que plus récemment les prodiges accomplis par les civilisateurs Incas ont été renouvelés, quoique d'une façon moins brillante, par des Européens et dans des régions qui confinent aux limites de l'ancien empire péruvien. En effet la contre-épreuve de l'expérience civilisatrice, si brillamment réussie par les Incas, a été tentée dans toutes les missions ou réductions espagnoles de l'Amérique du Sud ; mais elle l'a été surtout avec un succès remarquable au l^araguay.

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