III. — La contre-épreuve du Paraguay et des missions
Les débuts de l'œuvre accomplie par les Jésuites au Paraguay rappellent assez la légende de Manco-Capac. Ce ne fut ni par les armes, ni par le commerce, ce fut par la musique que les missionnaires Jésuites entrèrent en relation avec les Indiens et se firent bien accueillir. L'Amérique du Sud possède un système fluvial admirable ; en tous sens elle est parcourue par de puissantes rivières, qui se déversent dans des fleuves importants.
CH. VIII. — l'éducation dans l'ancien Pérou 213
Aussi, c'est par ces cours d'eau que, de tous temps, les voyageurs ont pénétré dans les profondeurs du continent. Les missionnaires imitèrent leurs devanciers. Ils remontaient les rivières pour arriver aux régions, qu'ils se proposaient d'évangéliser et de coloniser. La route était longue ; aussi, pour se désennuyer, les voyageurs chantaient, chemin faisant, des cantiques. Or, il se trouva que les Indiens du Paraguay étaient bien doués pour la musique. Plus tard on constata que leur oreille était juste, leur voix belle et sonore. Les miracles d'Orphée et d'Amphion, que la fable grecque nous raconte, se renouvelèrent. Les sauvages affluèrent sur les rives pour mieux entendre et voir de plus près ces chanteurs étrangers, qui les ravissaient. On entra donc en relation avec eux sans coup férir. Puis on leur expliqua pourquoi Ton chantait et quel était le sujet des cantiques. En somme, on amorça pacifiquement leur conversion (1).
Ces indigènes du Paraguay étaient de race guaranic, c'est-à-dire fort sauvages encore. Leurs tribus étaient cependant déjà dressées à l'obéissance, puisqu'elles avaient des chefs monarchiques et héréditaires ; cependant, en raison môme de leurs aptitudes musicales, les Indiens élisaient parfois des chefs, dont le seul mérite était de bien parler, d'être de beaux diseurs. La très primitive coutume de la couvade était chez eux en honneur. Leur férocité était grande : ils choyaient d'abord leurs prisonniers de guerre pendant un certain temps ; puis les dépeçaient et dévoraient, durant une grande fête publique dont on profitait pour donner des noms aux enfants. A la mort d'un homme, ses femmes se suicidaient en se précipitant d'un endroit élevé. Peu intelligents encore, ces Indiens comptaient difficilement jusqu'à dix et mesuraient le temps simplement par la succession des
(1) Charlevoix. Histoire du Paraguay, t. II. I.iv, V. 241.
214 l'évolution de l'éducation
hivers: ils s'expliquaient les éclipses, en se disant qu'alors un grand chien ou un tigre dévorait le soleil ou la lune (1). Malgré tout, ils étaient déjà dociles ; les hommes obéissaient aux caprices de leurs caciques despotiques : les femmes elles-mêmes avaient pour maîtresse la principale femme du cacique et le fils aîné de ce petit potentat avait autorité sur Fensemble des jeunes gens (2).
Les Jésuites surent profiter habilement des circonstances, qui leuravaientété si favorables. Ils rassemblèrent autour d'eux d'abord des petits groupes de naturels et les dress^rent en même temps à la musique et à l'agriculture, le tout sans recourir à aucun moyen violent ; puisque la force n'était pas de leur côté. — Les Indiens chantaient juste, d'instinct, « comme les oiseaux chanteurs » (3). On mit donc en paroles chantées l'essentiel de la doctrine chrétienne et, plus tard, quand des villages eurent été fondés, chaque bourgade eut son écoledeplainchant et de musique, où l'on enseignait à lire et à chanter la musique écrite. On apprit môme aux néophytes à fabriquer des instruments de musique (4).
Le plus difficile fut de transformer les Indiens en agriculteurs sérieux. Les labeurs soutenus leur répugnaient et leur imprévoyance était extrême. Souvent ils récoltaient sans songer à garder de quoi faire les futures semailles et alors il fallait leur prêter du grain, qu'ils restituaient ensuite. Longtemps on ne put laisser à leur discrétion les bo3ufs de labour ; tantôt ils oubliaient de les dételer ; tantôt, ce qui était plus grave, il les mangeaient, s'excosant en alléguant qu'ils avaient eu faim et en effet ils étaient affligés d'un appétit dévorant (5). — Il fallut leur
(1) Gharlevoix. Ij)r, cit. Liv. IV. 180. 183.
(2) LetlvHS éflifianlf's. vol. XXV. 125. (:j) Charlovoix. Loc, cit. L. V. 257.
(4) Cliarlevoix. Ibid.
(o) Ibid. 240.
CH. VIII. — l'éducation daks l'ancien Pérou 215
donner des surveillants, chargés de les guider, de les stimuler et au besoin de les châtier ; ce que d'ailleurs ils supportaient sans murmurer.
Comme ils étaient habitués à la propriété commune, on se garda tout d'abord de leur faire violence sur ce point et ce fut plus tard que le sol labourable fat alloti entre les familles, tout en en réservant la propriété, le domaine éminent, à la commune (1). — Les Indiens paresseux étaient punis par où ils avalent péché , on les condamnait à cultiver ce qu'on appelait « le champ de de Dieu ». Qu'était ce champ de Dieu ? Sans doute la portioDf du sol arable réservée pour Teatretien des missiounaires, des églises et du culte ; t'équivalent en petit des champs sacerdotaux de l'ancien Pérou. Ce champ de Dieu servait aussi d'éeole d'agriculture et on obligeait les parents à y envoyer travailler leurs enfants (2). Les hai^tudes communautaires des sauvages facilitaient beaucoup leur éducation, lamais il n'y avait entre eux de conflits, de querelles à propos du tien et du mien ; chacun d'eux était toujours prêt à partager avec les autres (3).
Tout marchait donc assez régulièrement, mais à la condition d'une perpétuelle surveillance ; car, d'eux-mêmes^ les Indiens ne savaient rien prévoir, ni remédier à rien. Les Jésuites étaient constamment occupés à parcourir les maisons pour voir si rien n'y manquait ; il leur fallait être présents, quand on abattait des animaux de boucherie afin de veiller k une juste distribution de la viande et d'empêcher le gaspillage. En outre ils devaient visiter les malades, etc. etc (4).
Le travail des champs n'était pas le seul, quoique ce fût le principal, qui défrayât les missions ; car, outre les
(1) Charlevoix. Loc. cit. t. II. 243, 245.
(2) Charlevoix. Loc. cit. 256.
(3) Ibid.
(4) Ibid. 252.
216 l'évolution de l'éducation
céréales nécessaires, les Pères faisaient cultiver en grand VHerbe du Paraguay, le maté, destiné au commerce (1). Sur ce point, les Jésuites s'écartèrent de l'ancien Pérou, qui leur avait certainement servi de modèle, mais qui ne connaissait point le commerce. Or, on le sait, ce fut précisément par là que périt leur œuvre. Au Paraguay, l'industrie n'avait pas été oubliée, mais on n'en exportait pas les produits. Dans les villages, on avait créé des ateliers industriels de dorure, peinture, sculpture, orfèvrerie, horlogerie, serrurerie, charpentage, menuiserie, tisseranderie, fonderie, etc, mais seulement pour les besoins des missions et pour les églises, que Ton construisait aussi grandes et aussi belles que possible. Dans ces petits ateliers du Paraguay, on avait soin de conduire les enfants pour les former et aussi pour connaître leurs aptitudes (2). Le travail des femmes était réglé, comme celui des hommes. Au commencement de chaque semaine, on leur distribuait une certaine quantité de laine et de coton, qu'elles devaient rendre iilée, le samedi suivant (3). Cette pratique était encore empruntée à l'ancien Pérou, dont manifestement le Paraguay n'a été qu'une imitation réduite, mais réduite par cela seul peutêtre que les siècles ont manque à son développement.
Il nous reste maintenant à voir quels ont été les moyens, moraux et autres, mis en œuvre par les éducateurs jésuites pour apprivoiser les indigènes et les rendre, doux et soumis. Le principal fut sûrement de leur assurer, moyennant un certain travail modéré, le vivre et le couvert, en leur otant tout souci pour le lendemain. Quand les Indiens surent conduire la charrue et manier la bêche, quand ils furent devenus de suffisants ouvriers, sans invention, mais propres à copier, à imiter; puisqu'on
(1) Ibid. 243.
(2) Charlevoix. Loc. cit. II. 222.
(3) Ibid. 243.
CH. VIII. — i/ÉDUCATION dans l'ancien PEROU 217
réussît à leur faire fabriquer des chandeliers, des encensoirs, des croix, des orgues, des tapis de Turquie, même des sphères astronomiques (1), les magasins furent toujours remplis et les Indiens purent jouir d'une sécurité qui jusqu'alors leur avait été inconnue. — La guerre, jadis constante, fut réduite au minimum ; dans chaque bourgade, des compagnies de milice indigène mirent les petites communautés à Tabri des incursions, qu'entreprenaient contre elles les tribus restées sauvages (2). — Les malades furent soignés ; des maisons de refuge reçurent les veuves et les femmes sans enfants (3), même celles dont les maris étaient absents.
En retour de ces précieux avantages, les Indiens durent se soumettre à une discipline réglée, au maintien de laquelle veillaient des fonctionnaires élus, mais sous le bon plaisir des pères, et qui portaient, comme dans les villes d'Espagne, les noms de corrégidors, régidors, alcades, etc, (4). — Chaque Indien devait être rentré chez lui à une heure marquée, après laquelle des patrouilles de miliciens parcouraient la bourgade (3).
Les cérémonies religieuses et la musique étaient les principaux plaisirs autorisés. La population se répartissait, suivant Tâge et le sexe, en congrégations diverses (6). Des fêtes solennelles, .d'une mise en scène savante avec processions , arcs-de-triomphe , exhibitions d'animaux féroces enchaînés, « belles danses », etc. constituaient les récréations et elles étaient fréquentes (7). Tout cet étalage théâtral plaisait fort aux Indiens.
({) Charlevoix. Loc. cil., t. IL L. V. 222.
(2) Ibid, 245. 263.
(3) mu. 254.
(4) IbicL 239.
(5) ma. 260.
(6) ma. 256.
(7) Ibid. 258.
2f 8 l'évolctiow de l'éducation
Pour la moralité, une surveillance occulte complétait Tofficielle, c'était une sorte d'espionnage pieux et mutuel; « les plus vertueux, dit Charlevoix, veillaient sur les autres». Une faute était-elle commise? les surveillants officieux faisaient revêtir au délinquant Thabit de pénitent; puis le conduisaient à l'église, où il confessait publiquement ses torls ; après quoi, on procédait, sur la place de la bourgade, à la fustigation légale, qui expiait le délit. Pour les fautes légères, la punition ne consistait qu'en jeûnes, prières, incarcération temporaire (1). Dans tous les cas de ce genre, on s'efforçait de bien persuader au coupable, qu'i! avait mérité son châtiment; aussi s'y résignait-il de confiance : « Quand ils auraient été punis sans sujet, dit Ulloa, ils croiraient l'avoir mérité » (2), On voyait môme des Indiens, hommes et femmes, qui spontanément faisaient des aveux et réclamaient une peine (3).
Le grand souci des pieux éducateurs était de soustraire leurs néophytes, si enfantins, à tout contact avec le» vieux Chrétiens d'origine espagnole. Pour cela, on interdisait aux Espagnols d'entrer dans les mission» sans une autorisation spéciale de Tévéque ou du gouverneur et on. défendait aux Indiens de parler l'Espagnol (4). Pourtant chaque re'duc^ion avait son école primaire, où l'on enseignait à lire et à écrire en Espagnol et même en Latin. C'est dans cette dernière langue, que les Indiens chantaient à l'église avec une grande ferveur; « on croirait qu'ils l'entendent », dit Charlevoix; mais, ajoute-t-il, <( leur esprit est fort bouché » ; si bouché môme que les missionnaires avaient beaucoup hésité d'abord à les baptiser; ils ne s'y décidèrent qu'après une décision prise par
{{) Charlevoix. Loc, cil, (2) fbid. 239.
(3- [hid. 2:i2.
(4) Ibid. 239-2iO.
CH. VIII. l'ÉDUCATIO:Ç dans t'A>ClEN PÉROU 219
un concile tenu à Lima et qui autorisa le baptême dansr l'espoir que sa magique influence ouvrirait Tesprit des Indiens; « car la vraie religion transforme » (1).
Ce miracle s'est-il produit ? il serait téméraire de Taffirmer; pourtant les convertis avaient réussi à faire quelques progrès intellectuels ; puisque , d'abord incapables de compter au delà de 20, comme tous les Guaranis, et encore en s'aidant des doigts et des orteils, ils en étaient arrivés à tenir arithmétiquement leurs comptes (2). Mais on peut supposer que les pères ne visaient pas beaucoup à stimuler rintelligence de leurs ouailles. Ils les prenaient plus par les sens que par Tesprit et, à côté de Técole que Ton peut appeler primaire, ils en avaient, dans chaque bourgade, institué une autre, où Ton enseignait seulement le chant et la musique (3). En somme, les éducateurs avaient atteint, avec beaucoup d'art et de patience, le but qu'ils s'étaient proposé et qui consistait à transformer de grands enfants sauvages, paresseux, féroces, ivrognes, en une autre espère d'enfants dociles, obéissants, sobres, même laborieux, mais à condition qu'on les soumît à une incessante surveillance et qu'on les gardât, comme de la peste, de tout contact avec les vieux catholiques de race blanche, que la religion, paruît-il , n'avait pas réussi à moraliser.
Mais si le Paraguay a été la plus célèbre des missions, il n'a pas été la seule et là où le contact redouté avec les TÎeux chrétiens n'avait pu être évité, le résultat a été beaucoup moins satisfaisant. Au Pérou, par exemple, dans le Pérou espagnol, où tous les moines el curés faisaient du commerce et avaient une concubine (4) au
(1) Charlevoix. Loc. cit. 240.
(2) /Wrf.26i.
(3) Ihid. 257.
(4) C. Dorville. Histoire des différents peuples du monde ^ t. v. 367-374.
220 l'évolution de l'éducation
moins, où les Espagnols obligeaient les Indiens à leur fournir gratuitement, chaque année, des corvéables pour cultiver leurs terres, où les corrégidors forçaient les indigènes à leur acheter leurs marchandises au triple de leur valeur ; au Pérou la ferveur religieuse et la pureté idyllique des mœurs s'étaient évanouies. Les offices ne tentaient plus les convertis et, pour les faire venir à la messe, etc. il fallait des ordonnances royales et la crainte de la bastonuade administrée dans l'église même; aussi les Indiens, chrétiens malgré eux, essayaient-ils d'amadouer les curés en les comblant de présents, en fruits, en légumes, eu maïs. L'ivrognerie et la prostitution non seulement n'avaient pas disparu des missions, mais s'étaient développées.
Ce qui n'avait pas changé, c'était le caractère passif des Indiens. Jamais ils ne contredisaient et ils supportaient tout avec une inépuisable patience. La bastonnade ou le fouet, dont on élait si prodigue envers eux, ils les considéraient simplement, comme une rançon donnant le droit de commettre telle ou telle faute. Ainsi un Indien qui avait reçu sans sourciller vingt coups de fouet pour avoir manqué la messe, s'en alla ensuite en remercier le curé suivant l'usage établi; puis il le pria de lui en faire encore administrer vingt autres ; car il avait, dit-il, l'intention de s'enivrer le lendemain (1 ).
C'est que dans ces réductions du Pérou, il n'était plus question d'éducalion, mais simplement d'exploitation éhontée ; il n'y a donc pas à s'étonner de la nullité des résullals obtenus. A quelque critique qu'aient pu prêter les Missions du i^iraguay, elles ont élê fort supérieures à toutes les autres, en dépit même de la spéculation commerciale, qui finit par s'en mêler et en causer la ruine, mais qui du moins fut plus discrête. Le succès, relativement
(2) C. Dorville. Aor. cil. 267-370.
eu. viii. — l'éducation dans l'ancien Pérou 221
si rapide de ces missions, constitue une expérience sociologique des plus instructives ; non seulement cette expérience nous a fourni, comme une répétition des origines de la civilisation péruvienne, mais elle a prouvé surtout combien il est faux que tous le« primitifs soient par essence rebelles à notre civilisation ; ils le sont surtout à la civilisation, qui les asservit brutalement ou les démoralise. Le tout est de s'y bien prendre. En général, les sauvages ont une mentalité enfantine, à la portée de laquelle l'éducateur doit se mettre; cela fait, il n'est pas toujours bien difficile de les apprivoiser, à la condition d'user de procédés éducateurs à la fois humains et intelligents; à la condition surtout de ne pas donner soimême de mauvais exemples et de répudier toute pensée de lucre.
Obtiendrait-on partout et par les mêmes moyens des résultats analogues à ceux du Paraguay? Non sans doute; les races sont diverses ; toutes n'ont pas la passivité apathique, assez ordinaire chez les populations de race jaune. Enfin le régime monarchique des Guaranis paraguayens avait déjà brisé leur caractère. Des Peaux-Rouges se seraient sûrement montrés moins dociles. — Enfin il importe de n'exagérer outre mesure ni la civilisation des missions au Paraguay, ni môme celle de l'ancien Pérou* Dans les deux cas, les éducateurs, de race supérieure, se sont très peu souciés de dispenser à leurs pupilles une culture élevée de l'esprit; même ils ont soigneusement évité de la tenter. Qu'ont-ils voulu? Simplement donner une première façon à des natures frustes, les domestiquer et les utiliser comme manœuvres. A ce point de vue et en combinant habilement la contrainte et la douceur,, ils ont pleinement réussi.
I BAmw: Dt
b 'c *-^"* 7i^s ui iir''7« ■^aa&L.^^jCi:
"•i. .11. - t- —-ri
)igitized by
pas (lire „,.„ , ""' ' '"Ooencc eliinoisf « ' , "**^^ °"*
^'«'ir Ie.«, i '"' ,<^!'"f:''''n^res, g^, j^ ;''•"" ^*' dépassant «" -^™enVn,re,;'ï"°"'"^ ■^^«'•'^^' «voir o. . •
vrnis prélii
3s lnt/.r.At .
" .P'**- «ans int/.rf.i car ^T
224 l'évolution de l'éducation
les mœurs, mais Ja mentalité. Par leur climat si rude en général, par l'inclémence du milieu, les régions arctiques ont conservé leurs rares habitants dans un état de ségrégation plus ou moins complète. Vers le 77^ degré de latitude septentrionale, John Ross a encore rencontré des peuplades, qui se croyaient non seulement les seuls Esquimaux, mais môme les seuls habitants de la terre (1).
Brièvement je résumerai ce que nous savons de l'éducation et de la mentalité des divers groupes d'Ësqurmaux. Les femmes de cette race accouchent presque sans y penser; Steller en a vu une, qui, pour mettre au monde un enfant, n'interrompit que durant un quart d'heure ses occupations de ménagère (2). Au Kamtchatka, l'accouchement a lieu d'ordinaire en présence de tous les membres du clan, de Vostrog, Chez les Samoïèdes, l'enfant, dès qu'il est né, passe tour à tour entre les bras de tous les assistants, qui le caressent; car c'est un nouveau membre de la petite communauté. Puis on le couche dans un berceau d'écorce de bouleau, garni soit de mousse, soit de poudre de bois pourri. On l'attache à demeure dans ce berceau, qui permet à la mère d'allaiter son enfant et de le porter plus aisément sur son dos (3). Au Kamtchatka, où il y a déjà des riches et des pauvres, les pères bien pourvus forment, aussitôt la naissance d'un de leurs enfants, le noyau d'un troupeau de rennes, qui lui reviendra plus tard (4). L'allaitement kamtchadale est très long: il dure trois années. Vers l'âge de cinq ans, on donne à l'enfant un nom provisoire, qu'il changera plus tard, vers la quinzième année. Chez les Samoïèdes, c'est le père qui choisit le nom et il prend
(1) Rink. 7'nles and traditions of the Esk, {Revue Britannique Janvier 1877).
(2) SlcUcr. Hist, du Kamtchatka, t. II. 200.
(3) Pallas. Vny, t. V. i74.
(il Stoller. Lnc, cit, II, 243.
CH. IX. — l'éducatiox dans le monde périsinique 22S
ordinairement celui d'un parent mort (1). Aux filles, les Samoïèdes ne donnent pas de noms. Leurs maris, plus tard, les appellent simplement né, c'est-à-dire « femmes » de même que celles-ci appellent leurs maris « hommes» (2), Au Kamtchatka, ce sont do vieilles femmes, sans doute un peu sorcières, qui nomment l'enfant. Pour cela, elles recourent au pendule soi-disant magnétique, à Taide duquel nombre de gens, chez nous encore, ont la prétention de découvrir les sources. Ce pendule se compose d'une pierre enveloppée et suspendue à deux petits bâtons liés ensemble. Les femmes répètent, en tenant le pendule, les noms des parents de Tenfant et le choix est indiqué par Toscillation soi-disant spontanée du pendule magique (3). Ce choix d'un nom de parent ne se pratique point chez les Esquimaux de TAlaska, où les noms sont de pure fantaisie et indiquent simplement tel ou tel être animé, tel ou tel objet, telle ou telle particularité individuelle. Ainsi un garçon s'appelle « bois nouevix, marteau, agile, protecteur, poisson blanc » ; une fille « montagne boisée, racine comestible, poisson noir, etc. » (4).
Les Esquimaux vivent ou tout récomment vivaient encore en régime de clan familial communautaire, aussi rhabitude de la solidarité plus ou moins étroite avait grandement développé leurs sentiments altruistes. Au Groenland, il n'y avait jamais entre les Esquimaux, ni gros mots, ni querelles; leur langue môme ne possédait pas de termes injurieux et ils ne manifestaient leur mauvaise humeur que par le silence (S). Les parents esquimaux aiment beaucoup leurs enfants, qui sont re-
(1) Pallas. Loc, cit. V. 175.
(2) Ibid.
(3) Steller. Loc. cit. II. 244.
(4) Report on Population^ etc. of Alaska. Census i890 (Washington), p. 152.
(5) Rink. Loc. cit.
226 l'évolution de l'éducatiok
marquablement dociles et obéissants; quoique les châtiments corporels ne soient pas en usage parmi les Esquimaux. A six ou sept ans, les enfants patronnent et dirigent déjà leurs cadets. Tous sont tranquilles, patients; presque jamais, ils ne crient, même quand ils tombent et alors même qu'ils ne peuvent se relever seuls. Un morceau de sucre donné à Fun d'eux passe de bouche en bouche parmi les camarades pour que chacun en ait sa part.
Pas d'autre instruction indigène que celle des jeux et de l'imitation des plus grands par les plus petits. A six ou sept ans, les enfants commencent à chasser les oiseaux ou animaux de petite taille, à chercher des oeufs. A 12 ou 14 ans, ils accompagnent leur père à la chasse et s'exercent à harponner des veaux marins (1).
Au point de vue de l'état intellectuel, les Esquimaux se rapprochent fort des autres primitifs. Les Kamtchadales ignoraient leur âge et il leur fallait compter leurs doigts et leurs orteils pour arriver à vingt. Au delà : ils disaient <c Où prendrai-je le reste » ? (.2). Les Groenlandais faisaient de même (3).
Les Esquimaux n'ont ni mois, ni année d'une longueur déterminée. Pour eux, la durée se divise en « temps du long jour, mois du poisson rouge ou du poisson blanc, mois où les castors mettent bas, etc. » (4). Du côté des aptitudes graphiques ils étaient beaucoup plus développés et pratiquaient volontiers la gravure, le dessin, lasculpture^ bien entendu d'une manière primitive ; aussi, quand le capitaine Ross montra à certains d'entre eux des portraits de Taïtiens, ils les prirent pour des êtres réels,
(1) Smithsonian Tnstitutlon. Report. Elhnol. 1887-1888. (John Mui'docli. Point Barrow Expédition) p. 418.
(2) Steller. Lac. cit. 11. 10:i.
(:\) Cranz. Groenland. 280.
(t) Steller. Lac. cit. II. 103-104.
en. IX. — l'éducation dans le monde périsinique 227
vivanls et essayèrent de les saisir avec les mains (1). Mais les Esquimaux des deux sexes comprenaient les cartes européennes et même dessinaient à leur manière les contours de leurs côtes (2).
Dans la presqu'île de l'Alaska, les Esquimaux ont été, comme les Peaux-Rouges, soumis parles Américains des Etats-Unis à des essais de civilisation par la religion et Técole. Tout d'abord on a constaté, qu'ils ne partageaient pas l'aversion des Indiens peaux-rouges des Réserves pour l'éducation américaine; sans difficulté ils confient leurs enfants aux maîtres. L'éducation industrielle leur convient très bien; car ils sont fort adroits (3); mais, dans les écoles, on Jeur enseigne en outre la lecture, l'écriture, l'arithmétique ; ou leur donne même des notions de géographie et de grammaire. Aux garçons on apprend les métiers de peintre, de charpentier, de cordonnier, etc.; aux filles, la cuisine, la boulangerie, la culture, les travaux de ménage. On leura trouvé un bon naturel, mais de l'entêtement ; de rintelligence, surtout chez les filles; de l'honnêteté, mais point de reconnaissance. Ce dernier défaut peut tenir aux habitudes communautaires de la race; car, dans une société où à peu près tout est à tous, on ne doit rien à personne.
En somme, on est en droit de conclure de tous ces faits, que les Esquimaux, d'apparence pourtant si grossière, sont plus civilisables que beaucoup d'autres primitifs. Cependant le rapporteur, auquel j'emprunte ces renseignements, pense que, pour les Esquimaux comme pour les autres sauvages, les écoles de jour sont de très insuffisants moyens de civilisation. Elles valent, dit-il, un peu plus que rien; mais jamais par leur moyen on ne réussira à civiliser et à christianiser les primitifs. Le seul
(1) Ross. Hist. univ. voy, vol. XL. 13.
12) Ibid. vol. XL 92.
(3) Indian Affairs. Report. 1886, (page lkxix).
228 l'évolution de l'éducation
procédé officace serait d'élever les enfants dans des pensions, des internats, en les laissant communiquer aussi peu que possible avec leurs parents (1), ce qui permettrait de leur inculquer des idées et des habitudes nouvelles, de les transfornier moralement. En effet l'histoire nous apprend que ce système d'isolement mental, très comparable à l'emprisonnement cellulaire, est le plus propre à atténuer les tendances héritées et même à en créer de nouvelles.
IL — L'éducation chez les Tavlares.
Les Esquimaux nous doivent représenter à peu près les préhistoriques de la race mongole. Si maintenant des hautes latitudes, sous lesquels habitent ces primitifs, nous descendons dans les grandes plaines de l'x^sie septenlrionale, nous y trouvons des populations, diverses de nom.s, mais au fond très analogues entre elles parla race, le genre de vie et les mœurs. Toutes en effet sont de race mongolique et toutes sont nomades et pastorales. Toutes aussi, ou presque toutes, ont embrassé de longue date, la religion lamaïque et généralement l'observent avec une grande ferveur. Ce sont même des populations bigotes et leur clergé est si nombreux, que l'on peut diviser les hordes tartares,^ qu'elles soit Kirghises, Kalmouckes ou Mongoles, en deux grandes catégories: celle des hommes noirs ou laïques et celle des laviats. Dans presque chaque famille tartarc l'aîné des garçons reste seul « dans le siècle », comme on dit en langage catholique; les autres sont, dès leur naissance, voués parleurs parents à l'ordre lamaïque (2). Il faut donc distinguer chez ces peuples entre l'éducation laïque et l'éducation cléricale. La première comprend tout ce qui concerne les occupations soit guerrières soit industrielles et elle a certainement
(1) Report on population, etc. Alaska, Census 1890. 152, 189, 191.
(2) Hue. Yoy, Tart. et Thibet, I, 194.
eu. IX. l'éducation dans le monde PÉRISIMQUE 229
préexisté à Téducalton lamaïque; mais elle est fort simple.
L'enfant reçoit un nom, mais de fanfaisie, un nom quelconque donné par le père, du moins dans le peuple. Cest simplement le nom de la première personne ou du premier animal rencontrés. Plus difficiles, les riches vont demander au lama, au geylong, un nom convenable pour leur enfant. Vers quatre ans, cérémonie religieuse, pendant laquelle un prêtre coupe à Tenfant quelques mèches de cheveux, que la mère conserve enveloppés et porte comme une amulette sur sa poitrine (1). Il s'agit là certainement d'une cérémonie antérieure au Lamaïsme.
Dès Tenfance, les jeunes Mongols, qui n'entrent pas dans les lamaseries, s'exercent au tir de Tare et du fusil à mèche; mais ils s'adonnent surtout à Téquitalion, où ils finissent toujours par passer maîtres et qui absorbe le plus clair de leur temps. Dès après le sevrage, on habitue les enfanis à monter à cheval. Plus tard, ils en arrivent à faire en quelque sorte corps avec leur monture, ils peuvent môme dormir sans descendre du cheval ou du dromadaire. A pied, au contraire, ils sont lourds, embarrassés. Tous ont les jambes arquées (2).
L'industrie des Tartares est peu avancée; il n'y a chez eux que peu d'ouvriers spécialistes : on n'en trouve guère que près des princes. L'industrie est encore familiale et tout le monde, surtout les femmes, la possède plus ou moins. On voit les femmes et les enfanis broyer le soufre, le charbon et le salpêtre pour fabriquer delà poudre, que tout le monde sait préparer (3). Le feutre se fait en famille et chacun y met la main ou plutôt les pieds. Les femmes spécialement sont d'habiles et
(1) Pallas. Voy du professeur Pallas, II, 240.
(2) Hue. Voy. Tart. et Thibet. I, 94 95.
(3) Ibid. IL 490.
230 l'évolution db l^éducation
actives ouvrières. Elles cousent les têtements et les bottes en cuir; elles font les chapeaux, elles brodent tout avec un grand art (1), ce qui du reste ne les empêche pas de s'exercer au tir de Tare, à celui du fusil et d'être souvent aussi habiles écuyères que les hommes (2).
L'éducation intellectuelle, non religieuse, existe à peine, elle n'est donnée que par des bardes, qui errent de iourte en iourte en chantant, déclamant et contant des légendes fantastiques ou guerrières (3). Seuls ou à peu près les hommes tondus, les lamas, savent lire et prier en Thibétain. Dans les hordes, il n'y a guère d'écoles publiques. Les riches confient leurs garçons, surtout ceux qui sont destinés à la prêtrise, à un lama précepteur, qui leur enseigne les prières thibétainos. En général, les apprentis lamas vont acquérir ou compléter leur éducation dans l'une ou l'autre des lamaseries éparses dans le pays et parfois très importantes. Ce sont ces pères lamaïques des couvents, qui possèdent tout le savoir de la race; ils sont prêtres et souvent en même temps peintres ou sculpteurs ou architectes ou médecins, (i). Leurs couvents sont mipartie religieux et industriels. On y élève du bétail ; on y vend du lait et du beurre; on y prépare même des thés généraux pour les pèlerins, ("ertains lamas sont bottiers, tailleurs, teinturiers, chapeliers. Il en est d'autres, qui transcrivent ou impriment les livres lamaïques. Dans ce dernier cas et, quoique le Thibétain soit une langue alphabétique, les imprimeurs ne se servent pas de caractères mobiles, mais de planches stéréotypées à la manière chinoise (o). La classe des lamas est trop nombreuse pour que les couvents la puissent toute contenir. Beaucoup de
(\) Hue. Ijtc. cit. I. 07.
(2 [hifl. 1>G.
•3) Dubeux. Tartane. 140.
(4) Hue. Loc. rit. l. 03.
:i) lijid. II. 12i.