L'ancienne Ethiopie
C'est maintenant sur les races blanches, que doit porter noire enquête, et logiquement nous devons étudier tout d'abord la plus vieille civilisation connue, celle de Tancienne Egypte, de ce grand foyer de culture, auquel tant de peuples, surtout ceux du pourtour méditerranéen, sont venus se réchauffer et s'éclairer. Pour les anciens peuples de race blanche, TEgyple a joué un rôle civilisateur analogue à celui de la Chine vis-à-vis des peuples mongoliques, et, de même que nous avons dû grouper sous le titre commun de Périsiniques toutes les populations, dont la Chine a été plus ou moins Tinstitutrice, nous pouvons donner le nom de Périégijptiens aux clients ethniques de TEgypte ancienne. Seulement, parmi ces peuples, il en est qui n'appartiennent pas franchement au grand type humain des races blanches. C'est que, dès son origine, TEgypte primitive, vraisemblablement fondée par des blancs de race berbère., s'est trouvée en contact et surtout en conflit avec les Éthiopiens du Haut-Nil, sur lesquels elle a fini par exercer une grande influence, en les dominant de très-haut. On n'admet plus guère aujourd'hui la prétention des Éthiopiens septentrionaux, qui prétendaient avoir civilisé les Égj'ptiens, môme leur avoir donné leur écriture et leur sculpture (1).
La civilisation a remonté le Nil ; elle ne Ta pas descenduy comme on l'a longtemps admis. Constamment l'ancienne Egypte a été occupée à refouler les Éthiopiens, à se défendre, pas toujours heureusement , contre eux, à faire sur leur territoire des incursions, qui ressemblaient un peu à des razzias ; entre temps , elle commerçait avec eux; mais sans jamais tenter sérieusement de les
(1) Diodore. ni. 3.
288 l'éducation du l'évolution
soumettre, puisque la frontière de l'Egypte n'a été portée que jusqu'à Syène.
Néanmoins, par le seul ascendant d'une civilisation supérieure, l'Egypte -avait grandement influé sur ses voisins du sud, beaucoup plus même que ne l'ont cru les historiens de l'antiquité, plus peut-être que ne l'a su rÉgypte elle-même. Comme nous l'avons déjà constaté plus d'une fois, des idées, des mœurs, des institutions originales de l'Egypte ont été transportées, soit chez les Éthiopiens, soit chez les populations berbères, où nous en trouvons la trace ou la survivance, aujourd'hui encore. Mais ces faits sont, pour la plupart, restés ignorés des écrivains gréco-latins, qui nous renseignent fort peu sur Torganisatioo des sociétés éthiopiennes et berbères.
Pour ce qui touche spécialement à l'éducation, au traitement des enfants, ni Diodore, ni Strabon ne nous donnent de renseignements qui vaillent. Cependant Diodore rapporte que les Éthiopiens troglodytes pratiquent la circoncision, même la circoncision totale (1), qui semble bien originaire de l'Egypte ancienne. A Strabon nous devons un renseignement plus pédagogique ; il nous apprend qu'il existait chez les Éthiopiens dits gymnèteSy une sorte d'instruction publique ; puisque, chaque année, on y instituait, pour les jeunes garçons, non encore pubères, un concours de tir de l'arc (2). Ce n'est donc pas à la littérature antique, qu'il nous faut recourir pour obtenir des renseignements précis sur l'Ethiopie et ses mœurs ; mais il s'agit de populations attardées, qui sont demeurées en dehors des grands courants civilisateurs et même se sont efforcées de changer le moins possible, nous avons donc grande chance de trouver chez leurs descendants de très anciennes survivances et l'Ethiopie actuelle,
(1) Diodore. III. 34.
(2) Strabon. XVI. Ch m. 9.
TAbyssinie, nous pourra renseigner dans une certaine mesure sur TÉthiopic ancienne.
IL — Les Éthiopiens d'Abyssinie.
Je ne m'attarderai pas à décrire physiquement TÉthiopien moderne, sûrement analogue à son ancêtre de l'antiquité. L'homme d'Ethiopie n'est pas un blanc, du moins un blanc très bon teint; -sa peau a le plus souvent la couleur du bronze florentin ; parfois cette nuance s'éclaircit pour passer au teint pâle ou légèrement cuivré du Chilien de souche espagnole (1). Mais, d'autre part, l'Abyssin, de race pure, a les traits causasiques, les cheveux simplement bouclés et il est permis de le rattacher aux races blanches bien plutôt qu'aux races noires.
Les Éthiopiens d'Abyssinie ont conservé la très ancienne pratique de la circoncision et ils la font subir aux enfants, entre le troisième et le huitième jour après la naissance. Précédemment j'ai eu occasion de montrer que cette étrange mutilation, si diversement expliquée, devait être simplement une réduction de la phallotomie guerrière, largement pratiquée par l'Egypte ancienne et encore en usage dans l'Ethiopie moderne, en Abyssinie. La circoncision, phallotomie symbolique, avait pour but de mettre l'enfant sous la protection des dieux ou de désarmer leur colère, en leur offrant le nouveau-né, comme un vaincu. Anciennement les formes intermédiaires de la circoncision étaient plus phallotomiques. Diodore mentionne la totale excision préputiale chez les Ethiopiens troglodytes (2). Strabon et Diodore parlent même d'une phallotomie partielle en usage chez les Ethiopiens créophages, qui, dit-il, avaient le gland comme mutilé (3). Enfin l'excision, pratiquée sur les enfants de sexe féminin
(1) D'Abbadie. Douze ans de séjour dans la Haute Ethiopie, 52.
(2) Diodore. III. 34.
(3J Strabon. XVI. Diodore. III. 31. Ch. IV. 9.
290 l'évolutiou de l'éducation
dans l'Ethiopie ancienne et dans TAbyssinie coa/emporaine (1), ne peut guère avoir d autre sens que celui d'une mutilation expiatoire.
La manière de nommer les enfants- chez les Abyssins est composite et résume des coutumes, peut-être des époques, diverses. En premier lieu, on donne aux nouveau* nés le nom de la chose, qui préoccupait leurs parents au moment de leur naissance; puis, au moment du baptême, on y ajoute un nom de saint ; enfin souvent le père prend le nom de son fils premier né (2). S'agit-il d'un Abyssin cavalier ? Alors la coutume devient tout-à-fait bizarre ; car tout cavalier abyssin prend le nom de son premier cheval, et en même temps il en est réputé le père. Ainsi, par exemple, si le coursier s'appelle Ipsa, son maître s'appellera « le père dlpsa » et par suite le fils du cavalier s'appellera a fils du père d'Ipsa ». C'est que, pour les Éthiopiens modernes, le mot « pèi*e » n'indique pas seulement la consanguinité, mais aussi l'autorité et le droit de propriété (3).
En Abyssinie, l'éducation proprement dite n'est encore aucunement organisée, du moins pour la plus grande paKie de la population. Ce qui s'en donne est r<£uvre de la famille et du milieu social. Les femmes ne reçoivent jamais d'éducation spéciale (4), malgré la liberté relativement très grande, dont elles jouissent. Pour les enfants du peuple, il n'existe même pas ou rarement d'éducation industrielle; car très peu de métiers sont encore spécialisés; chaque Abyssin esta lui-môme son propre boulanger, tisserand, tailleur, armurier (o), et c'est évidem-
(1) Combes el Tamisier. Voyage en Abyssinie. t. lll. 20(>-i07.
(2) Soleillet. Exploration annmerciale m Ethiopie.
(3) D'Abbadie. Loc. cit. 201.
(4) Combes ot Tamisior. Loc, cit. III. 202. (:>) Combes et Tamisier. Loc. cit. MI. 64.
ment dans la famille qu'il doit apprendre l'essentiel de ces industries diverses.
Les enfants des nobles sont moins abandonnés à euxmêmes. D'abord ils se distinguent ostensiblement des enfants plébéiens par une bulla en aident, qu'ils portent au cou, exactement comme le faisaient les petits patri* ciens de Rome, et qu'ils quittent seulement à la puberté (1). Puis certains d'entre eux au moins reçoivent une instruction relativement savante. A Gondar, dans la capitale, on les voit, de grand matin, s'en aller à l'école ou du moins aller prendre des leçons sans doute de quelque prêtre; car, à peu près seuls en Abyssinie, les prêtres ont de modestes rudiments de savoir.
Cette science éthiopienne est très élémentaire. Ainsi, pour mesurer le temps, les Abyssins n'ont encore d autre moyen que de diviser le jour en six parties, dénommées d'après la hauteur du soleil : il n'y a en Abyssinie ni sablier, ni clepsydre, ni horloge. Les classes intellectuelles, c'est-dire le clergé et les savants, déterminent la longueur du temps écoulé par celle de leur ombre, subdivisée en semelles et demi-semelles (2). Pourtant l'année, qui commence le 29 août après le crépuscule, est solaire ; il est vrai qu'elle peut être d'origine égyptienne; car elle se compose de douze mois de trente jours, auxquels on ajoute, à la fin de Tannée, cinq jours complémentaires, pour l'année ordinaire, et six pour Tannée bissextile (3). Cette année et ces jours correspondent exactement à Tannée et aux jours épagomènes de l'ancienne Egypte; mais les Ethiopiens modernes n'ont point gardé la grande période sothique, sans doute trop longue et trop savante pour eux.
Comme chacun des trimestres de Tannée est consacré
(1) D'Abbadie. Loc. cit. 71.
(2) D^Abbadie. Loc. cit. leS.
(3) Combes et Tamisier. Zoc. cit. III. 178.
292 l'évolution de l'éducation
à un évangéliste, les prêtres abyssins, alors qu'ils veulent indiquer une date avec précision , nomment d'abord l'année, puis ajoutent que « c'était du temps de l'évangile de St Marc ou de celui de St Matthieu » (1). Il faut cependant distinguer entre le clergé supérieur et l'inférieur. En fait, tout prêtre peut conférer à son gré le diaconat et on a même vu un évêque récompenser une armée victorieuse en donnant, en bloc, à tous ses membres, parmi lesquels on comptait un millier de femmes, l'ordre du diaconat (2). Souvent il arrive que ïabouma (l'évêque) confère même la prêtrise à des ignorants, capables tout au plus de lire un chapitre des évangiles et de réciter quelques prières ; aussi la plupart des prêtres abyssins ne comprennent même pas leur langue liturgique et sacrée, la langue guez dont ils se servent (3). Leur superstition est nécessairement extrême, comme leur ignorance; ils croient non seulement à la possession démoniaque, ce qui est canonique, mais encore aux charmes, à la possibilité de sucer le sang d'un homme à une grande distance, aux sorciers qui métamorphosent les hommes en animaux, etc. (4).
Néanmoins c'est encore dans le clergé, que se trouvent les hommes ayant quelque savoir. A Gondar, existe un enseignement clérical, qui rappelle fort nos universités du Moyen âge. Quelques prêtres professent la théologie, la grammaire ou le droit et des étudiants viennent, souvent de provinces très éloignées, pour suivre leurs cours. De ces étudiants les plus nombreux et les plus jeunes aspirent à la prêtrise ou à la cléricature ; les autres, plus âgés, veulent devenir moines. Tous choisissent librement leurs professeurs et ressentent ordinairement pour eux
(1) ('ombes el Tamisier. Xoc. cit. 197.
(2) Ibid. 200.
(3) Ibid. 191-194.
(4} Ibid. 196.
un attachement profond ; il les soignent et les vénèrent extrêmement. Beaucoup de ces étudiants mendient pour vivre, quand ils ne louent pas leur travail pour une .partie de la journée; souvent encore ils fabriquent et vendent des parasols en roseaux, etc. (1).
Selon la tradition, le droit Abyssin est originaire de Bysance. Il consiste essentiellement en fragments des Pandectes, desinstitutes, etc., et il en est résulté, à côté de la classe des prêtres, la formation d'une classe de légistes. D'ailleurs les mœurs éthiopiennes rendent presque nécessaire une certaine connaissance du droit et même une suffisante habitude de la parole; car tout Éthiopien de condition libre peut être appelé à rendre un jugement en première instance et pour une cause civile, à la seule condition de trouver des assesseurs. Juger, disent les Éthiopiens, est un devoir aussi étroit que celui de défendre son pays (2). Les nobles tiennent même à honneur de plaider en personne leurs propres causes et de se faire gratuitement les avocats de leurs concitoyens moins savants et moins éloquents (3). Il faut dire que tous les Abyssins sont très amateurs de beau langage (4), ce qui, comme nous Tavons souvent constaté, n'est pas précisément un signe de civilisation avancée.