‹ Lévolution de l'éducation dans les diverses races humaines;Chapitre 77 sur 129 · V. — L'éducation chez les Kabyles · texte numérisé non relu

V. — L'éducation chez les Kabyles

Chez les Touareg, nous avons encore trouvé quelques restes d'anciennes connaissances indigènes, propres à la race même. £n Kabylie, la civilisation arabe s'est substituée totalement à la civilisation Berbère pour tout ce qui a trait à Tinstruction ; je pourrai donc n'en parler que très brièvement. A part la classe des bardes, trouvères, chanteurs ambulants, les uns de genre sérieux, les autres de genre léger, mais dont j'ai traité jadis à propos de l'évolution littéraire (3), il n'y a rien d'original en Kabylie pour ce qui est du domaine inlèllectuel.

De même que dans le Sahara, l'éducalion inlellecluelle est entre les mains du clergé, des marabouts. L'école se tient à la mosquée et le marabout y enseigne la lectur<î, l'écriture, les premières leçons du Koran (4). Dans certains villages de marabouts, l'instruction est obligatoire ; toujours elle est gratuite (5). A vrai dire l'école n'est guère fréquentée que par les enfanls des marabouts.

(i) Daveyrier. Loc, cit. 422.

(2) Ibid. 421.

(3) Voir mou Evolution littéraire,

(4) Hanoteau et Lelourneux. II, 37.

(5) Ibid. III, 174.

302 L'ÉvoLmoM DE l'éducation

Aucun Kabyle ne sait lire ; les femmes de tout rang sont d'une ignorance complète, bien inférieures en cela aux dames touareg. Les Kabyles laïques paient avec empressement les frais de ces écoles, qu'ils ne fréquentent pas (1).

11 semble qu'à leurs yeux le savoir doit constituer un privilège clérical. Chaque village, les marabouts exceptés, paie l'instituteur moyennant une taxe annuelle de 5 fr. à

12 fr. 50 imposée aux pères de famille. Parfois cependant la taxe est remplacée par de légers cadeaux (2). Bientôt nous retrouverons ces mœurs chez les Arabes mêmes. C'est la commune, la djemaa, qui choisit l'instituteur, lequel est ordinairement Vimam de la mosquée. Cet instituteur a sur ses élèves le droit de correction manuelle (3). Telle est la grossière organisation de l'enseignement primaire.

L'enseignement secondaire est plus étendu, mais pas plus intelligent. Les étudiants {tolba) se bornent à apprendre par cœur le texte du Koran avec commentaires; en outre, un peu de grammaire, des traités d'arithmétique, de versification et de théologie, mais le plus souvent sans les comprendre (4). Dans ces écoles (mâme?'a), on enseigne encore l'astronomie arabe, le droit, c'est-àdire la Jurisprudence de Sidi-Khâlil, mais toujours par cœur et sans se soucier en rien de l'intelligence des textes (5). Le savant en matière de droit, par exemple, est celui qui, une question lui étant posée, peut immédiatement répondre, en citant le texte des auteurs (6).

Les écoles, les mâmera où se donne cet enseignement si peu intelligent, sont des propriétés ou des fondations particulières. Le propriétaire de l'école y a la haute

(1) Ilanoteau etLetoiirneux. H, ch. 23. p. 106.

(2) rbid. II, 107.

(3) IbUl, II, 100.

(4) fbid. II, iOy.

(5) IbicL II, 108.

(6) Ibid. II, 1]4.

main; oo n'y est admis qu'avec son consentement et il peut renvoyer qui bon lui semble, mais, dans ce cas, il consulte ordinairement les étudiants (1). C'est encore le propriétaire, qui nomme le professeur ou cheikh ; mais ce deniier est le directeur spirituel et il faut compter avec lui ; c'est un personnage ; aussi lui donne-t-on un domestique et même une alimentation plus recherchée (2). Sous la direction du propriétaire et du professeur, les étudiants s'oi^anisent en société avec un président élu, faisant ofiice de caissier et chargé de passer les marchés (3).

Les recettes de l'école sont constituées par les collectes des étudiants, leurs droits d'admission, les dons d'usage, les droits perçus par les bouchers de la tribn, etc (4). Les études durent de S à 10 ans et un roseau donné par le maître aux étudiants leur tient lieu de diplôme. Point d'âge fixé pour les étudiants ; il en est qui restent dans la marnera jusqu'à la vieillesse et à la mort (S).

An cours des études, des pénalités diverses peuvent être infligées à l'étudiant. Dans la marnera du Koran, le professeur a conservé le droit de correction manuelle. Dans les autres, les peines applicables sont des corvées (balayage, eau, bois, etc.), des amendes, l'expulsion simple, Texpulsion avec incendie des vêtements. Si un étudiant commet un crime capital, ses camarades peuvent le mettre à mort, mais alors le consentement du propriétaire est indispensable (6). Une maniera peut mal tourner: on en a vu une devenir une association de malfaiteurs, qui terrifiaient toute une région ; les bandes d'étudiants volaient, pour une part, au profit de l'établissement ; ils assassinaient les passants rétifs, rhaziaient les troupeaux,

[{) Hanoteau et Letourueux. Kabylie. II, 115.

(2) Ibid. 116.

(3) Ibid. 117.

(y^)Ibid II. 112.

(6) Ibid. II. 122,

304 l'évolution de l'éducation

enlevaient et violaient les femmes, donnaient des saufsconduits, vendaient leur butin aux enchères, exigeaient des rançons, etc (1). Finalement les tribus voisines se lassèrent de les supporter et en firent bonne justice.

Ces curieux traits de mœurs dénotent un état social encore assez barbare, mais n'ont guère d'importance pour noire étude spéciale. L'intérêt, que nous offre Tinstruction scolaire en Kabylie, consiste simplement à nous bien montrer l'organisation primitive des écoles arabes, de ces écoles, que nous retrouverons plus tard mieux et plus complètement outillées. Mais, dans tout cet enseignement kabyle, il n'y a plus la moindre trace de l'Egypte ancienne, qu'il nous reste maintenant à étudier.

B — L'éducation en Egypte L — L'éducation populaire

• Certes nous devons une grande reconnaissance aux savants de tous les pays, qui, depuis le commencement de ce siècle, étudient avec tant de soin, de science et de conscience, les monuments de Tancienne Egypte. Ils ont exhumé, dans tous ses infinis détails, une civilisation, la plus ancienne du globe, que l'on pouvait croire à jamais morte pour nous ; mais, si loin qu'ils aient fouillé dans le passé, ils n'ont pas encore sérieusement essayé de remonter aux vraies origines, aux origines préhistoriques. C'est à une civilisation relativement très avancée, que correspondent les dynasties et les monuments les plus antiques étudiés par 1 Egyptologie. Il reste encore à dégager, bien au^elà, un passé J^eaucoup plus primitif; €ar, pas plus que les individus, les sociétés ne naissent à Tàge adulte. Comme tous les autres pays, TÉgyple a eu lia période de sauvagerie, dont le souvenir était d'ailleurs conservé dans ses légendes; elle a passé par un âge de la

(1) Hanoteau et Letourneux. Kabylie.lh 126-130.

pierre, même de la pierre grossièrement taillée, comme de récentes recherches, notamment celles de MM. Lajard et Morgan (1), Tont établi sans conteste.

Durant celle très longue phase préhistorique, l'éducation a dû être, en Egypte, ce qu'elle est partout aux périodes correspondantes du développement social, c'est-àdire sponlanée et familiale. Mais, comme le pays des Pharaons a été, dès l'origine, éminemment conservateur, celle éducation primitive y a persisté plus longtemps que partout ailleurs. En Egypte l'hérédité dans les castes, dans les classes, môme celle des métiers, faisait de l'éducation domestique une nécessité. Un arbre généalogique, trouvé dans un tombeau, a montré, dans une même famille, vingt-cinq générations d'architectes (2). En Egypte, les architoclcs, peintres, dessinateurs, sculpteurs étaient considérés comme de simples manœuvres et en effet la plupart, on raison de l'invariabilité des coutumes, n'étaient guère que des praticiens routiniers (3). On sait que, sous dos peines graves, il était interdit à l'ouvrier industriel de changer de métier. Les arfî^d'fîs, sans initiative, étaient groupés en corporations, ayant chacune leur chef et logeant ordinairement dans le même quartier (4). Les pères, qui étaient cordonniers, maçons, forgerons, etc, donnaient donc nécessairement à leurs enfants une éducation professionnelle, que la pratique,' peut-être Tapprentissage perfectionnaient ensuite. Enfin, parmi les jouets égyptiens très analogues aux nôtres, il y avait des jouets éducateurs, par exemple, dos forgerons à bras mobiles, des instruments agricoles, etc. (5). ^

(1) BulL Soc, (VAnthrop, 180G.

(2) Lepsius. Briefe, 309-310. — Brugsch. Hisl. d'Egypte. 239.

(3) Maspéro. Histoire ancienne des peuples de l'Orient classique. 403-404.

(4) Ibid. 310-3H.

(:») Champollion-Figeac. Egypte ancienne. 183. — Maspi!'ro. Loc> cit. 318.

306 l'évolution ds l'éducation

Dans tous les temples de TÉgyple, il existait des familles de chantres et de musiciens (1) et, dans la classe sacerdotale en général, les garçons succédaient à leurs pères (2). Dans la milice égyptienne, Thérédité n'était pas légalement obligatoire; mais les petits avantages, dont jouissaient les miliciens, suffisaient pour que les enfants y succédassent d'eux-mêmes aux pères. Dès Tenfance et à la caserne même, on enseignait à ces futurs guerriers le maniement de la hache, de la massue, de la lance et du bouclier, la marche en troupe, la course, le saut, la lutte à poings fermés ou à mains plates, sans doute aussi la danse de guerre (3), survivance de la primitive sauvagerie. Devenu grand, l'enfant de troupe achevait son éducation militaire dans une série d'exercices gradués, comprenant même la petite guerre, et en s'astreignant à une discipline sévère (4). L'équitation ne figurait pas parmi ces exercices militaires; elle a, en tout pays, été tardivement pratiquée et les chars de guerre ont longtemps tenu li(vu de cavalerie (5).

L'éducation scientifique paraît avoir été confinée dans les temples, même pour les connaissances élémentaires. A on croire Diodore, il y aurait eu, pour les enfants, des écoles cléricales: « Les prêtres, dit-il, exercent les enfants dans l'élude de rarilhraétique et de la géométrie; car les inondations du Nil détruisant chaque année les limites des terres, de nombreuses contestations s'élèvent entre les voisins et c'est par la géométrie qu'on les vide (G). L'arithmétique, conlinue-t-il, sert aussi pour les usages sociaux et pour les spéculations de la géomé-

(i) M. Dunoker. Les Égyptiens. 257. (2) Champonion-Figeac. Loc. cit, 92.

(:3) Maspcro. Loc. cit. 307.

(4) Ghampollion-Figeac. Z.OC. cit, 149.

(5) Ibid. 449.

(6) Diodore. Livre I. par. 81.

trie; elle est surtout utile à ceux qui cultivent Tastrologie » (1).

Ce fut à un Dieu» àThot, que les Egyptiens attribuèrent Tinvenlion. de tous les arts, de toutes les sciences, car ils ne pouvaient concevoir Fidée de progrès, d'évolution spontanée, de perfectibilité de Tesprit humain. Pour eux, chaque art avait dû naître complet, comme ils le connaissaient; aussi imaginèrent-ils des dynasties divines, qui avaient gouverné le monde jusqu'au moment où les hommes furent suffisamment policés par elles (2).

Des renseignements fragmentaires, que nous possédons, on peut, en somme, conclure que les enfants recevaient, dans l'ancienne Egypte, une éducation pratique et diverse suivant leur condition sociale. Ils y étaient fort nombreux; car on encourageait beaucoup l'accroissement de la population. Les parents étaient légalement obligés de nourrir tous leurs enfants, quels qu'ils fussent, et la loi ne reconnaissait pas d'enfants illégitimes, même quand la mère était esclave. L'élevage des enfants ne constituait d'ailleurs qu'une charge assez légère. D'après Diodore, une modique somme de vingt drachmes suffisait' pour entretenir un enfant, de la naissance à la puberté (3). Evidemment le vêlement devait être à peu près supprimé, durant la première enfance, et ralimentalion était cxlrêmement simple.

IL — L'éducation et les connaissances supérieures.

En somme, la masse de la nation égyptienne devait recevoir très peu d'instruction, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à ce mot. Les connaissances réputées supérieures ne se cultivaient guère que dans les temples et par le clergé. Il nous reste à voir en quoi cousis-

(1) Diodore.

(2) Maspéro. Hist. anc. peiipl. Orient classique. 225.

(3) Diodore. I. 80.

308 l'évolution de l'éducation

taîent ces connaissances. En premier lieu, comme en Chine et dans l'ancien Mexique, il y avait Tari d'écrire.

L'écriture égyptienne a une origine extrêmement ancienne. Les monuments nous la montrent sous une forme encore à demi pictographique, et la pictographie primitive de TEgypte a très bien pu naître en même temps que la langue même, alors que ceJle-ci, très imparfaite encore, avait besoin d'un moyeu d'expression auxiliaire et explicatif.

Tous les mots primitifs de la langue égyplienne sont monosyllabiques, sans aucune exception, et tout mot composé de plus d'une syllabe y est une expression composée ou dérivée (1). Beaucoup de ces mois-racines sont formés par onomatopée ; ce sont des sons purement imitatifs. Ainsi les noms donnés à la plupart des animaux en reproduisent les cris habituels: l'âne se nommait iô; le lion, mouï] le bœuf, éhé; la grenouille, crouv] le chat, c/iaou, etc. (2). Imiter les cris est chose relativement aisée; mais on ne pouvait s'en tenir là; on essaya un autre genre d'imitation, consistant à donner par des sons et des inflexions variés, une idée approximative de phénomènes ou d'actes, que les sons vocaux étaient inhabiles à copier: sousou, par exemple, signifiait un moment fugitif; chouchou, voulait dire flatter, caresser; bridj, peignait Téclair, etc., etc., (3). Pour exprimer des idées plus abstraites, on créa des mots, qui résumaient, chacun, une comparaison. Ainsi du mot /lèf, cœur, on avait tiré hètchèmy petit cœur, c'est-à-dire lâche; harchihèt^ cœur pesant, c'est-à-dire patient; hèt-snaoUy qui a deux cœurs, c'est-à-dire indécis, etc., etc., (i).

L'écriture se moula d'abord sur la langue parlée ; elle

(1) ('.hampollion-Figeac. Loc, cit. 214.

i'I) Ibid. 210.

(3) IbiiL 210.

(4) Ibid.

fut simplement figurative, pictographique, comme la langue était monosyllabique, imitative, et, dans ce premier état, elle ne diffère pas essentiellement de toutes les pictographics sauvages; puis aux signes figuratifs on adjoignit des signes symboliques capables d'indiquer telle ou telle particularité spéciale à l'objet ou à l'individu figurés; enfin, par une troisième catégorie de signes, mais à l'aide de conventions déterminées, on parvint à exprimer des idées; l'écriture devint idéographique. En résumé, grâce à la longue durée de l'Egypte, l'histoire de son écriture nous fait assister à une véritable évolution. C'est d'abord le signe reproduisant grossièrement l'objet et par suite en éveillant directement l'idée, par exemple, un disque avec un point au centre, pour dire « soleil ». Mais ce mode d'expression était fort limité; c'était graphiquement quelque chose d'équivalent aux cris imitatifs, aux onomatopées du langage primitif. On perfectionna cette pictographie sommaire par des artifices: on prit, par exemple, la partie pour le tout, le signe figurant la prunelle, soit deux cercles concentriques, pour l'œil entier; ou bien on substituait soit la cause à l'effet, soit l'effet à la cause, ou encore l'instrument à l'œuvre accomplie, par exemple, on donnait au signe du soleil, c'est-àdire au disque centré, le sens de « jour ».

Puis les objets furent pris symboliquement ; une guêpe, par exemple, signifia la royauté. Enfin on associa plusieurs symboles pour suppléer à l'insuffisance d'un seul d'entre eux. — Mais en fin de compte le lecteur des signes devait les traduire par des mots, c'est-à-dire par des sons ; aussi finit-on peu à peu par ne plus voir dans les signes écrits que des expressions de sons, des signes phonétiques y syllabiques (1). Ainsi la figure du disque solaire exprima la syllabe ra, parce que ra était le nom

(1) Maspéro. Hist. anc. peupl. On. classique, 221-222.

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même du soleil dans la langue parlée (1). L'écriture fut donc d'abord pictographique, puis symbolique et idéographique, enûn phonétique, alors que cessant de rechercher dans les signes la forme des objets, elle les relia aux sons, aux mots du langage parlé. Un dernier progrès restait à accomplir et il se fit. Certains caractères phonétiques, syllabiques, perdirent leurs voyelles pour ne garder que l'amorce de la syllabe, la consonne ; ils devinrent alphabétiques et, dans l'écriture égyptienne, le nombre de ces signes alphabétiques était déjà asseE considérable (2).

Comme nous l'avons vu précédemment, récriture chinoise a évolué de la même manière que l'égyptienne, mais moins loin ; puisque la Chine n'est pns arrivée à l'alphabet. D'ailleurs les Egyptiens, tout en ayant réalisé ce dernier et grand progrès, ne surent pas eu profiter ; sans doute à cause de leur superstitieux respect pour les vieilles choses, ils conservèrent, malgré tout, leurs signes idéographiques et syllabiques, en se servant simultanément des idéogrammes, des signes phonétiques et des lettres alphabétiques ; d'où résulta une écriture étrange, hétérogène, qui avait pourtant un certain avantage pratique ; car les signes figuratifs, les images des objets, pouvaient fixer les idées et aidera comprendre la \aleur des signes alphabétiques, valeur mal déterminée encore (3).

Ces caractères égyptiens avaient encore une autre qualité ; celle d'être esthétiques, décoratifs ; sur les monuments, ils faisaient un bel effet et là ils méritent vraiment leur nom d'hiéroglyphes : ce sont bien des caractères sacrés, hiératiques et artistement gravés. Mais on s'en servait bien ailleurs. Dans la vie ordinaire, on les

(i) Champollion-Fi^'oac. Loc. cit, 219.

(2) Maspéro, Loc. cit, 222. — Cliampoilion-Figeac. Loc. cil.

(3) Maspéro. Loc. cit. 223.

traçait, en rouge ou en noir, un peu partout : sur des fragments de calcaire, sur la poterie, sur des tablettes do bois revêtues de stuc, sur des papyrus, etc, etc., à peu près comme en Chine. Pour ces usages familiers, on ne se piquait pas de calligraphie, on allait vite et Ton dénaturait, abrégeait ou superposait les caractères, qui finirent par ne plus ressembler que très vaguement aux caractères figuratifs de Torigine. Alors Técriture devint cursive, démotique. Ce fut cette écriture simplifiée, dont on se servit pour les actes publics ou privés, pour la correspondance administrative, pour reproduire les ouvrages littéraires, religieux ou scientifiques (1).

Cette écriture démotique, qu'a connue Hérodote, était composite ; elle comprenait un reste de signes figurés, dix-sept signes phonétiques simples et une cinquantaine de signes syllabiques (2).

Malheureusement pour elle, TÉgypte ne parvint pas à se créer une véritable écriture alphabétique, sortie, par un dernier progrès, de son écriture nationale ; aussi plus tard fut-elle, on peut dire, intellectuellement déracinée de sa base, quand les empereurs chrétiens firent systématiquement détruire les anciens livres égyptiens et écrire la langue égyptienne, la langue copte, à Taide d'un alphabet de 31 signes, dont les 24 de l'alphabet grec et 7 autres pris dans lancien alphabet démotique. Cet alphabet fut totalement substitué à Fancienne écriture et, par cette simple mesure, l'Egypte ancienne se recouvrit, pour TÉgypte moderne, d'un voile impénétrable (3).

Comment, dans TÉgypteantéchrétienne, s'enseignait et se transmettait la science de l'écriture ? Que ce fut un art très cultivé, on n'en saurait douter. La beauté, la netteté

(i) Maspéro. Loc. cit. 223-224.

(2) Max. Duncker. Les Égyptiens, 249.

(3) CharapoUioii-Figcac. 227#

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des caractères gravés sur les monuments, la persistance de leurs contours à travers les siècles, attestent hautement qu'il était besoin d'un long exercice pour les dessiner avec une telle perfection. D'autre part, les Égyptiens faisaient un perpétuel lisage de l'écriture. Partout les monuments nous montrent des hommes enregistrant tantôt les têtes d'un troupeau, tantôt les pièces de gibier d'une chasse, ou le blé d'une récolte, ou les prisonniers faits à l'ennemi, parfois les mains et les phallus coupés, etc. Mais ordinairement, c'est un professionnel, un scribe, qui s'acquitte de cet emploi. Chaque temple avait un de ces scribes, qni était en môme temps administrateur (1), En outre ces scribes des temples étaient certainement chargés de faire des copies des livres hermétiques ou sacres, livres très nombreux, puisque Jamblique en porte le nomlire à vingt mille. Ces livres dits sacrés étaient les plus recherchés, mais tous ne traitîuent pas de matières religieuses. On y comprenait, à côté des écrits parlant dos dieux et de leur culte, des ouvrages historiques, des annales héroïques, relatant les grandes actions des rois et des personnages illustres. Tous ces ouvrages étaient déposés dans les archives, dans les bibliothèques des temples (2).

En Egypte tous les métiers étaient organisés en clans, en corporations, il est donc peu probable que les scribes fissent exception et leur science devait se transmettre de père en fils. Il semble pourtant qu'il existât certaines écoles de scribes, peut-être annexées aux temples, comme dans l'ancien Mexique. Dans un papyrus, que, dans un précédent ouvrage, j'ai déjà eu occasion de citer en parlie, un vieux scribe écrit à son fils : « J'ai vu la violence ; j'ai vu la violence ! — C'est pourquoi mets ton cœur après

(1) M. Duncker. Loc, cit. 233.

(2) CharapoUion-Figeac. Loc, cii, 136.

les lettres ! — J ai contemplé les travaux manuels — et en vérité il n'y a rien au delà des lettres. — Comme on le fait dans l'eau, plonge-toi au sein du livre Qimi ; — tu y trouveras ce précepte en propres termes : « si le scribe va étudier à Silvilis, son inactivité corporelle ne sera point sur lui. — Lui, c'est un autre qui le rassasie ; — Il ne remue pas ; il se repose ». — J'ai vu les métiers figurés, — aussi te fais-je aimer la littérature, ta mère ; je fais entrer ses beautés dans ta face. — Elle est plus importante que tous les métiers ; — elle n'est pas un vain mot sur cette terre ; — celui qui s'est mis à en tirer profit dès son enfance, est honoré ; — on l'envoie remplir des mis*

sions. — Celui qui n'y va point reste dans la misère »

« On n'a jamais dit au scribe : « travaille pour un tel ; — on ne transgresse pas tes ordres ». — Certes, en te conduisant à Khonou, certes j'agis par amour pour toi ; — car, si tu as profité un seul jour dans l'école, — c'est pour l'éternité; les travaux qu'on y fait, sont durables, comme des montagnes. Ce sont ceux-là, vite, vite, que je te fais connaître, que je te fais aimer ; car ils éloignent l'ennemi » (1). De ce curieux papyrus on peut induire qu'il existait en Egypte des écoles pour les scribes. Où étaient CCS écoles? nous ne le savons pas exactement; mais c'était très probablement dans les temples ; puisque les prêtres y enseignaient aux enfants l'arithmétique et la géométrie (2) ; puisque le clergé était dépositaire de toutes les sciences; puisque les prêtres professaient la médecine et la chirurgie (3); puisque l'astronomie surtout était cultivée dans les sanctuaires et qu'il était difficile de le faire sans se servir à la fois de l'écriture et de tout ce que l'on possédait de savoir mathématique.

(1) Maspéro. Du genre épistolaire . 66-67.

(2) Diodore. Liv. I. par. 81.

(3) Cliampoliion-Figeac. Loc. cit. 93.

314 l'évolution de l'éducation

Ce dernier savoir étail assez borné. L'arilhmétique égyptienne ressemble fort à celle des Grecs (1), qui la leur avaient sans doute empruntée. Mais l'Egypte et la Grèce ne connurent ni l'usage du zéro, ni la valeur de position des chiffres (2). La numération s'était constituée graduellement; ainsi récriture hiéroglyphique figure encore neuf fois le signe de Tunité pour dire neuf; neuf fois le signe de la dizaine pour dire 90 ; neuf fois celui de la centaine pour dire 900, etc ; mais elle a des signes particuliers pour un, dix, cent, mille, dix mille. Pour exprimer les nombres, récriture hiératique est primitive d'une autre manière; elle a des signes spéciaux pour i, 2, 3, 4 et 9 ; mais, pour dire 3, elle combine les chiffres 3 et 2; pour dire 6, elle écrit 3 et 3, et 4 et 4 poiu* exprimer 8. Dix s'exprime par un signe spécial; on y adjoint des exposants pour écrire deux fois dix, trois ou quatre fois dix, etc. Mille a un signe spécial, auquel on joint aussi les unités, faisant fonction d exposant, pour aller jusqu'à 9.000. Dix mille a un signe particulier, etc. En combinant les signes des centaines, des mille et des dix mille, on parvenait à exprimer tel nombre que Ton pouvait désirer (3). ' Les astronomes, qui élaient des prêtres, suppléaient à rimperfection relative de leur science mathématique pnr la suite et la régularité des observations, l'ne partie de leurs nuits se passait à étudier les astres. A Héliopolis, Strabon vit un vaste édifice où habitaient les pi'ètres astronomes (i) ; mais leurs observations astronomiques remontaient fort biin dans le passé. Aussi s'étaient-ils rendu compte de l'inégale duive des jours, de la cause des éclipses et de leur régularité, des mouvements appa-

(l) Cliampollioii-Fiiieac. Loc. cit. i'M).

ri) ïhid. l'IH.

{:^) fbiil 221».

i'O strabon. I.iv. XVU. (.h. i. par, i9.

CH. XI. LE BIONDE ÉCITTIEN 313

rentsdes planètes, etc. (I). Plus de 2.300 ans avant Tère chrétienne, ils avaient divisé le ciel en constellations et inslitué un zodiaque (2). D^s une haule antiquité, les astronomes égyptiens savaient prédire les éclipses (3). Sur les plafonds des temples et dans les tombes royales, on a trouvé des cartes du ciel (4). En étudiant ces représentations astronomiques, Biot a reconnu, qu'en Tannée julienne 3.283 avant Jésus-Christ, les Egyptiens avaient déterminé dans le ciel la vraie position de Téquinoxe vemal, du solstice d'été et de Téquinoxe d'automne; enfin qu'en 1780 avant Jésus-Christ, ils avaient constaté un considérable déplacement de ces points astronomiques (5). Des astronomes aussi expérimentés devaient forcément avoir dépassé la chronométrie grossière des sociétés primitives; en effet leurs mesures du temps étaient savantes. Pourtant on y retrouvait encore des traces de la sauvagerie première ; ainsi on attribuait au dieu Thot la division de Tannée en trois saisons: celle des eaux, celle de la végétation et celle de la moisson, c'est-à-dire une année grossière, réglée par les périodiques inondations du Nil (6). Mais cette répartition de Tannée en saisons n'empêchait pas la détermination d'une année astronomique de 360 jours, divisée en douze mois de 30 jours, avec cinq jours supplémentaires ou épagomènes (7). On sait que celle année est trop courte de six heures et quelques minutes et que notre calendrier grégorien remédie à peu près à ce désaccord par Tannée bissextile. En Egypte on n'avait pas su ou voulu adopter ce mode de correction ou

(1) CfaampoHîon-Figeac. Loc. cit. 95.

(2) Ibid, 9'..

(3) Diodore. I. 81, 49.

{4) Haspéro. Loc, cU, 206.

(o) Champollion-Figeac. Loc. cit. 97.

(6) Maspéro. Loc. cil. 207.

(7) Cliampollion-Figeac. Loc. cit. 95.

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tout autre du môme genre; Tannée commune. Tannée vague, était donc constamment en retard sur Tannée vraie ; mais par une suffisante accumulation de ces petits retards annuels, Taccord finissait nécessairement par se rétablir, quand le retard équivalait à une année entière : j'entends parler de Taccord astronomique. Alors, et alors seulement, le lever hélîaque de Tétoile Sirius, et le cooamencement de l'inondation du Nil coïncidaient, s'accordant pour marquer le commencement de Tannée. Mais cette simultanéité ne se produisait réellement qu'aux extrémités d'une période cyclique de 1461 ans. Les Égyptiens, qui Tavaient notée, Tappelaieat la période sothique et, dans la conviction enfantine où ils étaient que les destinées de l'humanité étaient étroitement liées aux révolutions astronomiques, ils croyaient que le commencement de chaque période sothique marquait l'ouverture d'un nouveau cycle historique (i). C'était une aberration, mais de pareilles illusions ne sont possibles que chez les peuples dont la vie nationale a eu une énorme durée. Quelle nation moderne aurait assez de confiance dans Tavenir, dans son avenir, pour adopter des cycles d'une longueur aussi démesurée? Aucune sans doute ; mais toutes ont reçu de l'Egypte, par l'intermédiaire des Phéniciens d'abord et de Rome ensuite, la courte et commode période de la semaine. La semaine nous est si familière ; elle nous semble tellement simple, que nous sommes portés à la croire d'usage universel. Il n'en est rien. Ni l'Inde, ni la Gr^ce antique ne l'ont connue, et il faut faire honneur de cette invention si pratique, soit à TÉgypte ancienne, soit à TAssyrie. Quand les hommes ont eu pour la premi(.»re fois l'idée de subdiviser le mois lunaire de 28 jours, ils l'ont simplement coupé en deux parties égales, de 14 jours chacune. Ainsi ont procédé l'Inde et

(1) M. Dunckor. Loc. cit. 2:J8.

la Grèce antique et, dans le langage courant de FAngleterre contemporaine, on trouve encore une trace de cette division du mois en deux quatorzaines. La subdivision du mois lunaire en quatre parties, en quatre quartiers, s*est faite plus tardivement. En Egypte, l'institution de la semaine est de date très ancienne et cette semaine était presque identique à la nôtre, qui vraisemblablement nous vient du pays des Pharaons. Chaque jour de la semaine tirait son nom des astres, de la lune et des planètes, comme chez nous et dans le môme ordre : la lune. Mars, Mercure, Jupiter, Vénus, Saturne, le Soleil. D'autre part, chaque jour se divisait en quatre parties, placées chacune sous la protection d'une planète et môme chaque jour prit le nom de la planète, à qui eu était consacrée la première partie (1). Enfin les quatre mois de chacune des saisons égyptiennes avaient été mis chacun sous le patronage d'une divinité et ces noms égyptiens sont, encore aujourd'hui, d'un usage populaire en Egyple (2). Mais cette intime alliance de la religion et de l'astronomie étaitallée bien plus loin. A vrai dire, dans l'opinion des astronomes cléricaux de l'ancienne Egypte, Tastrologie importait bien plus que l'astronomie et il est môme à peu près certain que ce fut surtout dans un but astrologique que l'on cultiva l'astronomie. Les astrologues Egyptiens prédisaient l'avenir en s'appuyant sur !a science des astres (3) ; ils avaient môme dressé des tables des constellations et de leurs influences sur chaque heure de chaque mois (4). Armés de ces tables, ils se piquaient de prédire à un projet quelconque l'insuccès ou la réussite: chaque constellation exerçait, suivant eux, une influence horaire sur telle ou telle partie du corps humain. On lit

(1) ChainpoUion-Figeac. Loc. cit. 9o-96.

(2) Maspéro. Loc. cit. 208.

(3) Champollioii-Figeac. Xoc. cit, 99.

(4) Ibid, 105.

318 l'évolltioîi du l'éducation

dans leurs tables : « Première heure, Orioa règne sur le coude gauche ; deuxième heure, la conslellation des Gémeaux influe sur l'oreille gauche; cinquième heure, les Pléiades régnent sur les deux cavités du cœur; dixième heure, les pieds du Sanglier régnent sur Tœil gauche; heure douzième, le pied de la Truie influe sur le bras gauche (1). Les médecins, tous d'ailleurs légalement spécialisés dans l'étude de telle ou telle maladie, devaient nécessairement s'inspirer de ces précieuses tables pour établir leurs pronostics et instituer leurs traitements. Tout ce savoir, si étrangement mêlé de science réelle et de superstition folle, porte le sceau clérical et en effet médecine et astronomie se cultivent dans le^ temples et par des prêtres L'astronomie astrologique surtout était trop étroitement liée à la religion pour qu'on la pût laisser entre les mains des profanes. Ce qui est pourtant remarquable et en même temps honorable pour l'ancienne Kgypte, c'est que le délire astrologique n'a point étouffé chez ses prêtres astronomes l'observation exacte, ni empoché les applications pratiques. 11 semble que, comme il est arrivé à nombre de savants de nos jours, ils aient fait, dans leurs observations, (Umix parts indépendantes l'une de l'autre: Tune pour le savoir exact, patient, raisonné ; l'autre pour la divagation superstitieuse.

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