IV. — La sciei^ce arabe
Rien de plus louable que tout cet enseignement arabe, si Ton considère seulement la bonne volonté, l'elTort accompli pour savoir, le zèle des élèves et le désintéressement des professeurs ; mais il est des plus bornés : c'est, toujours et à tous les degrés, l'instruction purement mnémonique d'une pseudo-science, d'où Ton a banni entière-
(1) Ed. d'Or. Loc,cU. 156.
(2) IhicL 175.
(3) Ihid. 177.
(4) Niebuhr. Descript. de C Arabie, i. L 18i
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ment rinitiative intellectuelle; en somme, une éducation de perroquet plus propre à fermer Tesprit qu'à l'ouvrir.
Pourtant, durant les premiers siècles de l'Hégire, la science arabe a eu son court moment d'éclat. Dans le principe, l'enseignement ne s'emprisonna point sottement, comme il le fit plus tard, dans les livres sacrés. On exigeait des professeurs de mosquée, qu'ils connussent les anciennes traditions arabes, les généalogies, les récits de gloire, en somme, le bagage intellectuel des Arabes préislamiques. De leur côté, les khalifes, ou du moins certains d'entre eux, conservèrent d'abord quelque liberlé d'esprit. Les paroles de l'un d'eux, Moâonia, au fils de Ziad, sont restées célèbres: le jeune Ziad n'avait pas voulu étudier les poètes de peur, disait-il, de mêler la parole de Dieu h celle du diable. A quoi le khalife répondit : « Va-t-en ; puisque tu es assez sot pour regarder les vers de nos poètes» comme la parole du diable; va-ten apprendre des vers; va t'inslruire. La connaissance nue et simple des Livres sacrés ne suffit pas à un homme ; va-t-en y ajouter Tétude de l'antiquité et ne le présente devant moi que relevé et muni abondamment des beautés poétiques des Arabes » (1).
Quand les Arabes envahirent la Syrie, la Perse, rÉgyple, etc., ils ne possédaient pas de science réelle ; mais le fanatisme n'avait pas encore éteint, chez eux, l'esprit de recherche; aussi, en séjournant parmi des populations très civilisées relativement à eux, ils ne se montrèrent point d'abord rebelles aux sciences, alors que, pour la première fois, ils les rencontrèrent sur leur route. Beaucoup de khalifes, moins bigots et bornés qu'Omar, le brûleur de la bibliothèque alexandrine, tinrent même à honneur d'encourager les sciences et de proléger les savants. Pour cela ils s'efTorcèrent de ne conférer les hautes
(1) Khdlil. Pièces de Jurisprudence, t VI. 489 (Note 26).
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dignit<^s qu'à des hommes distingués par leur savoir: « L'encre du Docteur, disait-on alors, est aussi précieuse que le sang des martyrs » ; ou bien encore : « Le monde est soutenu par quatre choses seulement: la science du sage, la justice du grand, les prières du bon et la valeur des braves ». Haroun al Raschid, ne voyageait, dit-on, qu'avec une suite où Ton comptait une centaine de savants (1). A Séville, la tour, dite la Giraîda, fut bâtie (4196) pour servir d'observatoire aux astronomes. Les mathématiques et la science du ciel surtout furent cultivées avec succès. En Chaldée, on mesura un degré de longitude; les tables de Ptolémée furent corrigées; Tobliquité de Técliptique fut fixée à 23 degrés et demi ; la précession des équinoxes fut démontrée ; on calcula Tannée sidérale, à laquelle on donna une longueur de 363 jours, 6 heures, 9 minutes, 12 secondes, ce qui est exact à une ou deux minutes près. On eut des instruments d'astronomie, des quarts de cercle, des sextants, des planisphères, des globes, etc. ; mais la plupart de ces' soi-disant découvertes arabes avaient été faites, bien des siècles auparavant, par les astronomes de la Chaldée et sans doute traditionnellement conservées jusqu'à l'irruption islamique. La trigonométrie et l'algèbre furent cultivées avec succès (2), mais probablement empruntées à l'Inde. Pourtant la vaste étendue des contrées subjuguées par l'Islam permit de rectifier, de compléter les travaux des géographes de l'ancienne Grèce, même de composer des traités de cosmographie et de géographie (3). Avec ardeur on s'adonna aussi à l'alchimie, mais à une alchimie expérimentale, d'où la chimie finit par sortir. Un grand nombre de subslances furent soumises à mille opérations et expériences et il en résulta des découvertes
(1) Draper. Hist. du développement bilellectuel, eic, II. 104-105.
(2) Jomard. Arabie. 488-489.
(3) Ibid 485-486.
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pratiques, par exemple, celles de Tespril de vin (alcool), de l'esprit de sel, de Tesprit de nitre; puis des essences et des quintessences ; car une métaphysique subtile et superstitieuse, originaire de la Chaldée, se greffait sur les phénomènes chimiques et en fournissait d'enfantines explications. Sans se lasser, les alchimistes s'épuisaient à chercher la transmutation des métaux et la pierre philosophale, etc. (1).
On fait honneur aux Arabes de la découverte des premiers acides forts, des acides nitrique, sulfurique, de Teau régale. Achild Béchil, en distillant de Turine mélangée d'autres corps, trouva ce qu'il appelle w une escarboucle artificielle, brillant dans l'obscurité comme une bonne lune ». Ce corps étrange était le phosphore. Aviccnne attribua la formation des montagnes, tantôt à un soulèvement de la croûte terrestre, tantôt à Faction des eaux, etc., etc., (2).
Mais est-on bien fondé à attribuer aux Arabes toutes ces découvertes de genre si varié? Il est permis d'en douter. Un grand nombre de savants dits arabes, dont les noms sont venus jusqu'à nous, n'étaient que des arabisés. Avicennc était né près de Bokhara (980) ; Averrhoès, à Cordoue (Xlle siècle). Alkendi, Alfarabi étaient syriens, etc.. etc. On fait aussi honneur aux alchimistes arabes de la découverte des acides puissants ; mais ces acides étaient connus dans l'Inde, de même que l'algèbre, de même que nos chillVos, dont la découverte a été attribuée aussi indûment aux Arabes. Enfin tout ce que l'on a quelquefois appelé la philosophie arabe vient des Grecs et particulièrement d'Aristole, auquel Alfarabi, de Bagdad, emprunta les sujets de GO traités (3). Si Ton reprend aux savants arabes tous les emprunts scienti-
(1) Drapei". Loc, cil, 1. 1. 203-: 07.
(2) Ibid. 211.
i3) Joraurd. Arabie. 481.
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fiqiies, qu'ils ont faits à la science des pays civilisés, subjugués par eux; si l'on sépare de leurs savants en renom tous ceux qui n'étaient que Musulmans, mais point de race arabe, i'éclat de la floraison scientifique arabe se ternit beaucoup. Il serait d'ailleurs très étonnant que les Arabes, si grossiers, de l'Arabie préislamique aient pu s'éprendre tout-à-coup de science et de philosophie uniquement par la vertu de la vie conquérante et d'un bigotisme étroit; étonnant surtout qu'ils aient pu faille si rapidement tant 'de découvertes. Tout ce feu follet scientifique de la science prétendue arabe avait si peu de fonds réel dans la race, qu'il a passé comme un météore. Dès la première moitié du IV^ siècle de l'Hégire, ce qu on appelle la science arabe était déjà en décadence (1) et, depuis lors, le monde musulman est resté à peu près étranger, sinon hostile, au grand mouvement scientifique de l'occident.