‹ L’évolution de la moraleChapitre 15 sur 372 · Comptes rendus Acad, des sciences, 16 nov · texte numérisé non relu

Comptes rendus Acad, des sciences, 16 nov

Oi’, c’est sur un phénomène primordial du môme genre que repose le fonctionnement de la cellule nerveuse. Chimiquement très instable, en ce sens que, sous rinlluence d’incitations appropriées, elle réagit avec une rapidité extrême, la cellule nerveuse possède cependant une grande ténacité fonctionnelle. Elle a une mémoire, tantôt consciente, tantôt inconsciente, c’est-à-dire une tendance à conserver dans son arrangement moléculaire la trace des vibrations physiologiques dont elle a été le siège, à les combiner ensemble. Comme les corps susceptibles de phosphorescence se souviennent de la lumière, la cellule nerveuse se souvient de ses actes intimes, mais suivant des modes infiniment plus tenaces et plus variés.

Tout acte auquel a présidé la cellule nerveuse, y laisse une sorte de résidu fonctionnel, qui, à l’avenir, en facilitera la répétition et quelquefois la provoquera. En effet, cette réitération deviendra de plus en plus aisée et finira même par s’effectuer spontanément, automatiquement. La cellule nerveuse aura alors acquis un penchant, une habitude, un instinct, un besoin. A ce moment, dans un organisme complexe, comme ceux de l’homme et des animaux supérieurs, toute une série d’actes réflexes, dépendant des cellules nerveuses, s’exécutent, se déroulent, se succèdent automatiquement pour obéir aux éléments nerveux qui les gouvernent.

Tout cela s’accomplit tantôt consciemment, tantôt inconsciemment. En effet la conscience n’est en aucune façon nécessaire à tout ce fonctionnement nerveux. Elle n’en est même qu’un épiphénomène, existant seulement chez des animaux fort élevés dans la série et uniquement pour certaines fonctions psychiques supérieures. Elle s’évanouit d’ailleurs assez facilement et nous savons tous quels actes complexes nous pouvons exécuter, sans nous en douter, quand nous sommes en état de distraction.

Mais cet état d’inconscience est l’état normal de nombre

L’ORIGINE DES PENCHANTS MORAUX

d’invertébrés inférieurs. Chez eux, quantité d’associations de mouvements, souvent fort complexes, sont incarnées dans les ganglions nerveux et s’accomplissent avec une précision mécanique d’autant plus parfaite qu’aucune inhibition ou excitation conscientes ne les vient troubler.

Si, nous ditM. Romanes (Les Échino dermes et les Méduses), on coupe à la base l’un des rayons d’une astérie, ce dernier continue à se mouvoir dans une direction déterminée; il sait avancer, reculer, monter, descendre, se remettre sur la face ventrale, quand on l’a renversé. Bien plus haut dans la série invertébrée, les segments de la plupart des insectes continuent après section à exécuter des mouvements de défense très compliqués; parfois même on voit les segments d’un même animal se livrer bataille.

Des phénomènes, identiques au fond, s’observent d’ailleurs chez les vertébrés supérieurs, sans en excepter l’homme, spécialement pour ce qui a trait à la vie nutritive. Toute l’innervation du grand sympathique est inconsciente aussi bien chez le philosophe le plus intelligent que chez le dernier des Fuégiens. L’acte de la déglutition, par exemple, est le premier anneau d’une concaténation de phénomènes inconscients, mais fort compliqués, nécessaires à la digestion, et que régissent les cellules ganglionnaires. 11 n’en va pas autrement pour la circulation. De l’aube de la vie fœtale à la mort, le cœur humain palpite sans attendre ni demander d’ordres, et la respiration est aussi à peu près soustraite aux caprices de notre volonté.

C'est que ces fonctions primordiales résultent d’une hérédité fort lointaine, d’une éducation physiologique, que les nécessités de l’existence ont fait subir à toute la série de nos ancêtres vertébrés et invertébrés. Les empreintes nerveuses, qui les gouvernent, sont incarnées aussi parfaitement que possible dans les cellules nerveuses ganglionnaires et dans

certains noyaux cellulaires de la moelle, spécialement dans la moelle allongée. Ges empreintes inconscientes ne sauraient être perturbées sans grave dommage pour l’individu et, seule, une désorganisation profonde les peut effacer. Un point est, à noter, c’est que, essentiellement , les actes des fonctions nutritives chez l’homme ne diffèrent pas, dans leur organisation nerveuse, de certaines associations d’actes inconscients, dénommés instincts chez les insectes et qui servent de thème habituel aux amateurs de finalité.

Mais insister sur ce point serait sortir du sujet de ce cours. Pour l’intelligence de ce qui va suivre, il me suffit d’avoir signalé la propriété fondamentale de la cellule nerveuse, la propriété d'imprégnation. Toute cellule nerveuse doit être considérée comme un appareil enregistreur extrêmement délicat : « Tout état de conscience, qui s’est produit une fois avec suffisamment d’intensité, laisse dans le cerveau ou dans l’esprit une disposition fonctionnelle tendant à le reproduire dans la suite. Aucun acte mental ne s’efface absolument; chacun d’eux laisse une empreinte qui en facilitera la reproduction. Chaque impression sensorielle, chaque courant d’activité moléculaire, qui passe d’une région à une autre région du cerveau, chaque réaction cérébrale, qui s’écoule par les nerfs moteurs, laissent derrière elles une modification des éléments nerveux qui ont agi, une espèce de souvenir, et la reproduction en devient plus facile à mesure qu’elle se renouvelle*. » Bien plus, et c’est un fait d’observation incontestable, quand certaines empreintes nerveuses sont suffisamment fixées, incarnées, organisées, dans les centres nerveux, elles deviennent héréditaires. Spécialement en ce qui concerne la moralité, on peut dire que chaque individu

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