Bowdich, Ilisl. univ. des voyages, t. XXVlII,p
LA MORALE SAUVAGE
le coup mortel en le portant aux autres; car on profitait de la circonstance pour venger ses offenses personnelles, réelles ou imaginaires. Ceux qui ne réussissaient pas "à tirer des larmes de leurs yeux, ceux que l’on surprenait près de la rivière, essayant de boire, étaient mis à mort par leurs compagnons excités jusqu’à la folie. Vers le soir, je calculai qu’environ sept mille personnes avaient péri dans cet aveugle massacre. Le cours d’eau voisin, vers lequel quantité de gens s’étaient précipités pour humecter leur gosier desséché, était devenu infranchissable à cause de la quantité de cadavres, qui gisaient sur ses deux rives; le kraal, théâtre de la scène, ruisselait de sang. Le second jour après la mort de Mnande (la défunte), son corps fut placé dans une large fosse non loin de l’endroit où elle avait rendu le dernier soupir, et dix des plus belles jeunes filles du kraal furent enterrées vivantes avec le cadavre. Douze mille hommes en armes assistaient à cette terrible cérémonie et ils devaient stationner près de la tombe pendant toute l’année...
» Si extravagantes qu’eussent été ces funérailles, le peuple n’en fut pas entièrement satisfait et d’un accord unanime, les chefs proposèrent de faire d’autres sacrifices. Ils décisèrent de mettre à mort quiconque n’avait pas assisté aux obsèques de Mnande et cet horrible dessein fut mis à e.xécution par quelques régiments de soldats détachés à cet effet dans le pays... La dernière résolution, la plus étonnante, fut celle en vertu de laquelle on décréta que, durant l’année suivante, toute naissance d’enfant, même toute probabilité de naissance entraîneraient l’exécution sommaire des parents et de l’enfant. Ce n’était que l’extension d’une mesure prise par Tcbaka lui-même dans sa propre maison, il y donna donc sans peine son adhésion et le sang innocent coula pendant toute l’année. » L’année expirée, Tchaka décida qu’un autre sacrifice expiatoire préluderait à la cérémonie marquant la.
fin du deuil. Pourtant ce sacrifice n’eut pas lieu, grâce aux remontrances de M. Fynn lequel réussit à persuader au despote qu’il fallait épargner la vie de ses sujets. L’une des raisons,qui déterminèrent Tchakaà céder sur ce point, fut qu’il lui semblait plaisant de voir un liomme blanc plaider pour obtenir la vie de gens qui étaient des chiens^.
Cette narration étant aussi complète qu’horrible, je m’abstiendrai d’autres citations du même genre, me bornant seulement à rappeler que les primitifs représentants des races supérieures actuelles ont été aussi féroces jadis que le sont aujourd’hui les nègres africains. Partout, durant notre antiquité classique, chez les Perses, les Scythes, les Grecs, les Homains, les Germains, les sacrifices humains ont joué un rôle capital dans les funérailles princières ou royales.
Sur ce point, comme sur tant d’autres, un regard jeté en arrière ne peut nous inspirer que des sentiments de modestie.
Mieux que tous les raisonnements, la série des faits, que je viens de dérouler, appuie les réilexions par lesquelles j’ai terminé la leçon précédente. Nous avons suivi pas à pas toute une lamentable évolution de sentiments inférieurs s’engendrant les uns les autres. L’abus de la force brise le caractère de l’esclave et à son tour celui du maître s’avilit. Comme je le disais, la servitude des uns produit la servilité des autres. L’organisation sociale toute entière finit par reposer sur la peur et la violence. De justice il n’en saurait être question. Comment existerait-elle là où le bon plaisir des grands est la loi suprême devant laquelle disparaissent même les germes de moralité nés, pendant les âges primitifs, des seuls besoins de conservation?
Plaire au maître, servir le maître, adorer le maître, lui obéir sans réserve, voilà la grande, presque l’unique règle