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flevtie philosophique, I88ô

LA MORALE SAUVAGE

pas la balance, qui a dressé les hommes à l’exactitude dans les échanges; c’est parce qu’on avait déjà cette notion qu’on a construit la première balance.

Néanmoins les ingénieuses observations de M. Lafargue sont justes, mais elles s’appliquent surtout à ce que l’on peut appeler le côté économique de la justice, à l’équité dans les échanges et dans la répartition des biens, quand la société est encore plus ou moins communiste. C’est plutôt aux attentats contre les personnes, que se rapporte ce que nous appelons «justice ».

La forme même, qu’a revêtue en tout pays la primitive répression des crimes, nous renseigne suffisamment, à ce qu’il me semble, sur le mobile initial qui a suscité dans la conscience humaine un vague sentiment de justice. Ce mobile premier a été simplement le besoin de défense personnelle, la détente réflexe, qui, chez l’animal aussi bien que chez l’homme, pousse à rendre coup pour coup.

Dans les sociétés sauvages, cette tendance machinale, à laquelle chacun cédait tout naturellement, a fini par donner l’idée de contre-balancer les torts éprouvés : de là est sortie la première, la plus générale des lois criminelles, la loi du talion. Le talion semble bien en effet résulter d’une évolutior mentale commune à tout le genre humain. On le retrouve en vigueur dans tous les temps, dans tous les pays, dès que les sociétés sauvages commencent à s’organiser. Non pas qu’il y soit rigoureusement codifié. A ce moment de l’évolution sociale, il n’y a pas de codes, il y a seulement des coutumes, des mœurs. Le plus souvent les chefs, les nobles ne se soucient en aucune manière de redresser les torts particuliers. A l’individu de se tirer d’affaire comme il le peut; pourtant il y a déjà des actes, que l’opinion publique approuve ou désapprouve. Ce fait même que l’application du talion, la première forme de la justice criminelle, est pratiquement

L’ÉVOLUTION DE LA MODALE, laissée aux individus, montre assez qu’il est seulement la formule morale du droit de défense et cette induction est encore fortiliée par la grossièreté même de toutes les pénalités primitives. Coup pour coup, « œil pour œil, dent pour dent », comme disaient les Sémites. On ne va pas plus loin que cette formule aussi claire que sauvage; jamais on ne songe à peser les motifs de l’acte délictueux, à en rechercher les circonstances atténuantes ou aggravantes. Les considérations psychologiques sont ce dont on se soucie le moins.

L’origine du talion remonte d’ailleurs bien plus loin que la période sauvage; on le rencontre déjà chez les races les plus animales, chez les Australiens, par exemple, et là il n’a encore rien perdu de sa brutalité première; il y est vraiment la formule de l’instinct, du mouvement réflexe de défense. Ainsi un Australien rachète un crime en permettant à la personne offensée de lui donner des coups de lance dans telle ou telle partie du corps, dans les bras, les cuisses, le mollet, suivant la nature du dommage causéL Gomme je l’ai déjà remarqué, les Australiens ne croient pas à la mort naturelle. Pour eux, tout décès résulte des maléfices d’un mulgaradock ou sorcier appartenant à une tribu ennemie; toute mort résulte d’un coup invisible. Or, la grande règle juridique consistant à rendre coup pour coup, il semble juste aux Australiens de venger chacun de leurs morts en assassinant une ou plusieurs personnes appartenant à la tribu du coupable présumé; peu importe d’ailleurs que la vengeance frappe le prétendu coupable lui-môme; le crime est considéré comme collectif".

Cette étrange forme du droit de vengeance semble particulière aux Australiens, mais le droit du talion est reconnu

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